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1672

Charles Robinet, Lettres en vers

Paris, Chenault, 1672.

Compte-rendu de Cléodate

La lettre du 26 novembre 1672 de Robinet consacre un compte-rendu important à la nouvelle pièce de Thomas Corneille à l'Hôtel de Bourgogne, Cléodate :

À propos de ces grands ouvrages
Qui méritent tous les suffrages,
J’en vis (vrai comme je le dis)
Un semblable à l’Hôtel, mardi.
C’est l’admirable Cléodate,
À lequel, derechef, éclate,
En ce lieu de belle hauteur,
La gloire de son rare auteur [Le sieur de Corneille le jeune]
Des vers les mieux tournés du monde,
Le nombre, en ce poème, abonde,
Dedans leurs pieds bien arrangés,
Aucun ne semble négligé
Et, de tous, la douce harmonie,
Leur donne une grâce infinie.
Les caractères, des plus beaux
Loin d’être usés, sont tous nouveaux,
Quoi qu’il semble que sur la scène,
La plus ingénieuse veine
Ne puisse plus rien inventer
Qu’on puisse, pour nouveau, compter.
Si qu’on ne voit que rapsodies
Dans la plupart des tragédies
Est crème fouettée, en un mot,
À faire bailler le plus sot.
Mais revenons à Cléodate,
Ce poème de fraîche date,
A diverses autres beautés
Par qui les sens sont enchantés
L’amour tout fier de deux princesses,
Et rempli de délicatesses,
La fermeté de leur amant,
Qui, malgré le sceptre charmant,
Que l’une d’elles lui présente,
A, pour l’autre, une âme constante,
L’épisode, aussi, d’un rival
À qui cet amant est fatal
Par trop d’excès de bonne chance
Qui met deux cœurs en sa puissance,
Où, par un malheur peu commun,
L’autre ne peut en obtenir un,
La tendresse, la jalousie,
Pire, cent fois, que frénésie,
La vengeance, dépit, amour,
Illec, maniés, tour à tour,
D’une ravissante manière,
La conduite, enfin, singulière,
Et l’art et l‘ordre que, partout,
On voit régner de bout en bout
Sont autant de rares merveilles,
Qu’on peut appeler non pareilles,
Et qui font un beau composé
Qui ne peut être trop prisé.

Au reste, tant acteurs qu’actrices,
Comme enchanteurs, comme enchanterices
Y ravissent les spectateurs
Et font passer dedans les cœurs
Toutes les passions qu’ils feignent
Dans les beaux vers qu’ils dépeignent.

De Hauteroche comme il faut
D’un ton, ni trop bas, ni trop haut,
(Je le dis sans que je flatte)
Y représente Cléodate
Que le sort porte en noble arroi,
Jusques au bonheur d’être roi
Et, par dessus le diadème,
D’obtenir la beauté qu’il aime.
Le jeune La Fleur, si charmant,
De son rôle, d’un prince amant,
Que, par équivoque, l’on tue,
S’acquitte de façon congrue.

Mademoiselle Champmeslé,
Dont l’esprit est si bien stylé,
Pour les grands rôles de la scène
Y soutient celui d’une reine
Laquelle aime et qu’on n’aime pas
Encore qu’elle ait beaucoup d’appâts,
Et qui, par son destin, trahie,
Voulant s’en venger, perd la vie.

Mademoiselle Dennebaut,
Belle Dondon qui, beaucoup, vaut
Y fait celui d’une princesse
Qui fait la fière et la tigresse,
Envers Cléodate et pourtant
Ne sent pas son cœur fort content
Lorsqu’elle croit qu’il l’a changée
Pour rendre la flamme vengée
Et ces deux princesses, enfin,
Dans cette pièce font si bien,
Que, de la gloire théâtrale,
Elles méritent part égale.

Mais l’on dit que des envieux
Qui voudraient qu’on n’eut pour eux
Et pour chacun de leurs ouvrages
Des louanges et des suffrages
Vont circonvenir les esprits
Par un attentat entrepris
Sur la gloire de ce poème.

Ô, lâcheté vraiment extrême,
Mais qui sert, de belle hauteur,
À faire voir, de notre auteur,
L’excellent mérite, sans doute,
Puisqu’ainsi, donc, on le redoute,
Et qu’on veut jouter, aujourd’hui,
Par les cabales contre lui.

Charles Robinet, Lettres en vers à Monsieur, Paris, Chenault, 1672. [Mazarine, 296-A6-RES]


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