L'euthanasie active

"Derrière la demande de mort d'un malade se cache toujours une très grande peur" C'est du moins ce qu'a expliqué un médecin à des juristes, théologiens et sociologues de l'Université de Lausanne durant un séminaire-débat sur l'euthanasie. Un débat sans langue de bois fourmillant d'excellentes questions.


La scène s'est déroulée dans un auditoire du CHUV (Centre Hospitalier Universitaire Vaudois), à Lausanne. Ce jour-là, il était question d'euthanasie active. Un sujet qui interpelle visiblement, puisque les bancs étaient bien remplis malgré l'heure tardive (entre 17 et 19 heures).
Pour en découdre, des étudiants, assistants, enseignants de quatre facultés (Théologie, SSP, Droit et Médecine) et soignants du CHUV avaient fait le déplacement. Durant une heure et demie, la discussion sera enrichie de plusieurs approches différentes du problème. Et rehaussée par le franc-parler, parfois étonnant, des intervenants. Théologiens, juristes et médecins n'hésitant pas à aborder très directement les questions délicates que soulève l'euthanasie.
Ce débat constituait l'une des sept séances annuelles du séminaire interfacultaire d'éthique biomédicale, organisé depuis cinq ans par des enseignants des Facultés de médecine, théologie, droit et sciences, et impliquant une préparation et une participation active d'étudiants de ces différentes facultés.
La discussion - c'était inévitable - a posé davantage de questions qu'elle n'en a résolues. Reste un tour d'horizon très complet de la problématique. Morceaux choisis:

A partir d'un cas pratique (un malade très actif, mais dont la situation s'aggrave de jour en jour, suite à plusieurs complications), des étudiants de différentes facultés ont dû réfléchir à la problématique de l'euthanasie.

Le sentiment d'un étudiant en médecine:

(...) "J'essaie d'imaginer la situation en pensant aux praticiens qui ont à faire face à ce genre de problèmes. Quoi que je fasse, que j'agisse ou non, ma responsabilité est engagée. Devant le choix qui m'est imposé, quelques éléments peuvent m'aider. Ma conscience éthique, mon raisonnement, et surtout ce sentiment que la décision risque de porter la marque de l'arbitraire."

(...) Une étudiante en théologie:
"Affirmer qu'il y a une même intention dans le fait de laisser mourir (euthanasie passive) ou de faire mourir (euthanasie active), c'est oublier que la mort est inévitable par nature. C'est donner à l'homme, et à la médecine en l'occurrence, une puissance sur la vie qu'elle n'a pas. Admettre que la vie arrive à son terme naturellement, et refuser de la prolonger dans la souffrance, ce n'est pas mettre à mort, mais reconnaître que la médecine connaît des limites. C'est certainement ce que notre société a oublié avec les progrès croissants des moyens de la médecine.
Même si c'est caricaturer de dire que la mort n'est plus considérée comme un phénomène naturel, mais comme un échec de la médecine, je crois que consciemment ou inconsciemment, le fantasme d'une médecine toute-puissante reste présent. Or non seulement ce fantasme n'est pas gratuit dans une société aux ressources financières limitées, mais il contribue toujours davantage à faire de la mort un échec de la vie. Un événement à cacher."

La même, un peu plus tard:
"Le besoin de reconnaissance s'exprime parfois derrière la demande d'euthanasie. Ce serait, à mon avis, une erreur que de céder à cette demande sans voir ce qu'elle recèle de plus profond: ce besoin que la mort puisse être accueillie comme une dynamique de relations. Plus qu'une demande de mort, c'est un appel aux vivants, à leur appui, à leur soutien. Répondre à une demande d'euthanasie serait céder à la facilité: il est plus facile d'écouter sa propre angoisse devant la souffrance, plutôt que de partager celle du malade. Il est plus facile de l'effacer que de l'accompagner."

Un étudiant en médecine, à propos de son regard sur le malade:
"Si je schématise à l'extrême, le patient peut être considéré de deux manières. D'un point de vue médical, où la maladie prime, et d'un point de vue inversé, où le malade est d'abord une personne. Si elle est utilisée à bon escient, cette dynamique est positive pour le malade. Ce qui est sûr, c'est que la santé du patient sera toujours prioritaire. (...) Il est important d'informer le malade sur sa situation. (...) Plutôt que tout lui dire tout de suite, on préfère l'acheminer lentement, à son rythme, vers sa propre vérité."

Dr Laurent Barrelet, de la clinique Rive-Neuve, à Villeneuve, praticien de soins palliatifs:
"Derrière la demande de mort que formule parfois un patient se cache toujours une grande peur. La première angoisse importante, c'est l'abandon. Et les malades sont effectivement abandonnés. J'ai vécu suffisamment longtemps au CHUV pour connaître les comportements d'évitement que peuvent avoir les médecins devant les chambres des mourants. L'autre peur est celle de la grande souffrance. Notamment lorsque vous commencez à lui administrer de la morphine, le malade s'inquiète de savoir avec quelle autre substance vous pourrez le soulager lors de ses derniers instants.
Quand un patient vous dit: "je veux mourir", ça fait peur et le dialogue est généralement coupé. Or, c'est justement là qu'il faudrait entrer en matière, prendre le temps de discuter. Je cite d'ailleurs souvent le Chat, de Geluck, qui dit "J'ai tellement peur de la mort que j'aimerais mourir vite pour avoir peur moins longtemps"... (rires)"

Dr Patrice Guex, division autonome de médecine psychosociale:
"Ces dernières années, la culture commune des médecins concernant la palliation s'est développée. Aujourd'hui, plus personne ne passe devant une chambre de mourant en l'évitant. Il n'y a pas très longtemps d'ailleurs, au CHUV, plus de 400 soignants se sont réunis toute une journée dans le grand auditoire, pour parler de la mort, sous toutes ses manières: comment accompagner le patient en fin de vie et sa famille, le confort, le cadre nécessaire, le soutien, les émotions à exprimer et enfin les dimensions éthiques. C'est un chose qui aurait été inimaginable il y a dix ans seulement."

Un étudiant dans la salle:
"J'ai envie de réagir en partant d'un exemple vécu. Ma mère est décédée d'un cancer foudroyant. Et on n'a pas su l'accompagner dans sa maladie. Je crois qu'il est notoire que l'attention portée à des gens qui se trouvent dans cette situation est insuffisante. A partir de là, j'ai de la peine à imaginer qu'on puisse accorder à un médecin le droit de décider s'il faut euthanasier quelqu'un, tant les soignants paraissent éloignés des préoccupations des malades."

Dr Patrice Guex:
"Je pense que vous avez raison. La situation que vous évoquez induit d'immenses problèmes. Il y aura toujours des témoignages difficiles, comme le vôtre, parce que les situations aiguës, où l'on est pris de court, ne sont pas évitables. Vous avez parlé de maladie foudroyante: dans ce cas, il y a toujours antagonisme entre penser et agir. Ou bien on agit médicalement pour le bien du malade, et on a l'impression de faire quelque chose pour sa vie, ou bien on se donne le temps de réfléchir, et on a l'impression au contraire qu'on le délaisse. Tout le travail de l'éthique, dans les situations cliniques limites, est de garantir ce débat, de chercher à mieux articuler décisions et réflexions, en tenant compte de tous les avis des membres de l'équipe, des proches et du malade lui-même.
Quand ce travail d'élaboration ne peut pas avoir lieu, de par l'urgence, on en arrive parfois à ce que vous décrivez. Dans le cas d'une maladie foudroyante, aiguë, toute la machine des soins s'active. Au moment où elle prend conscience qu'elle touche à ses limites, qu'il y a nécessité de tenir compte d'autres valeurs que la survie du malade, un autre type de réflexion doit trouver sa place, le traitement intensif doit savoir faire une pause. Et là, il y aura toujours un point crucial, difficile à cerner, le passage entre le curatif et le palliatif, qu'on ne réglera sans doute jamais tout à fait bien, car il dépend de multiples facteurs, autant subjectifs qu'objectifs."

Harri Wettstein, doctorant en SSP sur le thème de l'euthanasie:
"Si on donne au médecin la compétence de tuer, comme c'est le cas en Hollande, on voit la dérive possible. Là-bas, 80% des médecins se déclarent prêts à tuer, ou l'ont fait. Un article récent l'a bien montré: cette décision n'intervient pratiquement jamais pour des douleurs physiques intolérables, mais pour des douleurs psychiques intolérables. Un article zurichois a répondu récemment aux Hollandais qu'ils étaient incapables de traiter les dépressions! Dans ces cas-là, on tue parce qu'on ne sait pas quoi faire d'autre."

Une intervenante dans la salle:
"Quelle est la limite exacte entre l'euthanasie et l'assistance au suicide?"

Harri Wettstein:
"Il y a assistance au suicide lorsque le malade prend lui-même la dose mortelle."

Prof. Jacques Diezi, Institut de pharmacologie et toxicologie:
"Un exemple d'assistance au suicide, extrêmement clair, a été publié en 1991 dans un journal américain. Une patiente a demandé à son médecin de lui donner des barbituriques pour dormir, mais, avait-elle précisé, "en quantité suffisante". Après toutes sortes d'hésitations, le médecin lui a donné ce qu'elle demandait. Et la patiente a pris elle-même ce surdosage de barbituriques."

Denis Müller, prof. de théologie et animateur du séminaire:
"J'ai été frappé par une phrase de Gilles Petitpierre, que j'aimerais vous soumettre. Elle est tirée d'une interpellation au Conseil national. Il dit: "En tout état de cause, mais plus encore sans législation spéciale, la responsabilité pesant sur les médecins est particulièrement lourde, moralement et juridiquement". Quel commentaire cela suscite-t-il chez les juristes?"

Denis Piotet, prof. de droit:
"J'ai juste une remarque générale à faire. J'ai l'impression que, sur cette question de l'euthanasie active, les juristes suisses en général sont atteints de schizophrénie. Il y a d'un côté l'article 114 du Code pénal, qui dit: "Celui qui, cédant à un mobile honorable, notamment la pitié, aura donné la mort à une personne sur la demande sérieuse et instante de celle-ci, sera puni de l'emprisonnement". C'est un texte clair.
Mais d'un autre côté, les mêmes juristes suisses réfléchissent sur le plan du droit privé. Cette fois-ci, ils sont obligés d'admettre, dans une certaine mesure au moins, que si le patient décide de mettre fin aux soins, en ayant conscience et volonté, le médecin ne peut rien faire d'autre que de s'exécuter. Et cela même s'il s'agit d'un mourant. Dans un contrat de soins entre le patient et le médecin, ce dernier n'a pas à juger du bien-fondé de la décision du malade. Si l'on tirait les conséquences extrêmes de ce raisonnement juridique, cela pourrait obliger le médecin à débrancher l'appareil de survie, acte d'euthanasie active.
Il y a donc bien un certain malaise dans le système juridique suisse. Il faudrait au moins arriver à faire coïncider la norme juridique pénale et celle civile, par l'interprétation restrictive de la première, de manière à éviter cette forme de schizophrénie."

Denis Müller:
"On retrouve la même schizophrénie dans le débat éthique international sur la question de l'euthanasie active ou passive. Il y a une argumentation sur l'autodétermination du patient, et en même temps une réflexion centrée sur la signification de la mort pour l'ensemble de la société, une dimension plus sociale. On peut faire appel à des systèmes de valeurs ou de références à peu près inconciliables, où chacun peut avoir raison. "

Patrice Guex:
"La question de la charge morale et professionnelle qui pèse sur les épaules du médecin pose toujours la question de son autonomie de décision et d'attitude vis-à-vis du choix du malade. C'est bien pour ça que dans toutes les décisions concernant l'euthanasie, celle pour laquelle, à travers le monde, il y a eu le plus de consensus est celle que l'on intitule "arrêt des traitements soutenant la vie". Là, il n'est pas question d'euthanasie, mais de se retirer d'un traitement trop actif, où le confort du malade est privilégié. On le suit pour adapter les décisions au fur et à mesure des nouveaux éléments. Je crois qu'à cause de leur éducation, il reste fondamentalement intolérable pour les médecins et les soignants d'être mis en situation de devoir faire le geste d'euthanasier. Se retirer de quelque chose de trop intensif, en accord avec l'équipe soignante et les proches, est, en revanche, quelque chose de mieux adapté et de plus consensuel avec les modes de penser actuels dans le domaine médical."

Denis Müller:
"Comme théologien, j'ai quand même un peu sursauté, tout à l'heure, quand j'ai entendu dire qu'il y avait deux positions fondamentales, la position chrétienne et la position laïque. Parce que les positions chrétiennes sont souvent contradictoires. L'Eglise catholique est majoritairement contre. D'un autre côté, il y a des éthiciens protestants qui sont favorables à l'euthanasie active."

Dr Jean Martin, médecin cantonal:
"Il y a trois ou quatre ans, dans le même séminaire d'éthique, mais à propos des soins intensifs, j'avais été très frappé, parce que des étudiants en théologie avaient interpellé vivement des médecins en leur disant: "Vous les médecins, vous fonctionnez trop comme si la vie était sacrée. La vie doit être respectée, mais elle n'est pas sacrée". A l'époque, ces propos m'avaient beaucoup enrichi. Et je suis à nouveau frappé de voir qu'aujourd'hui encore, un étudiant en médecine parle du caractère sacré de la vie."

L'heure passant, les étudiants qui avaient lancé le débat ont été invités à réagir une dernière fois.

La conclusion de l'étudiante en théologie:

"En traitant ce sujet, j'ai été frappée de voir qu'actuellement, on a peur de la mort. C'est un peu une boutade, mais je crois qu'il faut presque apprendre à remettre la mort au milieu du village. La mort fait partie de la vie."

L'étudiant en droit:
"Je voudrais souligner que l'avantage de la loi actuelle, c'est qu'elle ne donne pas de définition de l'euthanasie active ou passive. Il faut donc interpréter en fonction des situations. C'est appréciable."

L'étudiant en médecine:
"Je constate que les médecins ne sont pas encore sortis de l'auberge... Avec d'un côté des lois que l'on prépare, et de l'autre des patients, le médecin a la responsabilité du choix. Entre la peur de la mort, le choix entre l'action et l'inaction, il faut avoir la conscience bien accrochée."


L'EUTHANASIE EN BREF

Euthanasie: action de mettre fin délibérément et rapidement, par compassion, à la vie d'une personne atteinte d'une maladie grave et évolutive.
L'euthanasie active implique un acte qui provoque la mort, par exemple l'utilisation d'un produit mortel. L'euthanasie passive consiste à laisser mourir, c'est-à-dire à permettre à la mort de survenir, dans un processus déjà engagé, par exemple en interrompant un traitement. C'est le contraire de l'acharnement thérapeutique.
En Suisse, l'euthanasie tombe sous le coup de l'article 114 du Code pénal. Elle est donc prohibée. Le conseiller national socialiste vaudois Ruffy a cependant déposé une motion qui suggère que le problème soit repensé.
Dans le reste de l'Europe, seule la Hollande a adopté une législation libérale en la matière: l'euthanasie n'est pas poursuivie sous certaines conditions, quoiqu'elle demeure un crime du point de vue pénal. En France, l'euthanasie est considérée comme un homicide volontaire. En Allemagne, on juge cet acte comme un homicide sur requête, ce qui implique une peine moins sévère (six mois de réclusion).