L’âge moyen où Lausanne voyait ses évêques tuer et être tués

par Jocelyn Rochat, journaliste RP


Des onze prélats qui se sont succédé à Lausanne du milieu du XIe siècle au milieu du XIIIe siècle, cinq ont dû abandonner leur siège et un a péri au combat en Saxe. Plongée dans l’une des périodes les moins connues de l’Histoire vaudoise.

Que s’est-il passé sur les territoires de l’actuel canton de Vaud entre l’installation des Burgondes vers 443 (voir Allez savoir! no 6, d’octobre 1996) et l’arrivée des Bernois en 1536? Jusqu’au dépôt de la thèse monumentale du médiéviste Jean-Daniel Morerod, docteur ès Lettres de l’Université de Lausanne, on en était réduit à tourner autour de la cathédrale, à écouter les cloches et les orgues en imaginant des chanoines gisant, des bruits d’armures et des clameurs populaires.

La lecture des 716 pages de «Sous le regard de la Vierge Marie, la formation du pouvoir des évêques de Lausanne (IXe-XIVe siècles)», thèse qui doit être publiée prochainement dans la Bibliothèque historique vaudoise, permet de passer de l’imaginaire à l’histoire, sans qu’on regrette la transition. Le Moyen-Age lausannois, tel que le raconte Jean-Daniel Morerod, est un monde où se mêlent la violence et la foi, les croisades, la peste, des révoltes bourgeoises, des excommunications et même un grand incendie. Sans parler des évêques qui ont une fâcheuse tendance à connaître des fins sanglantes. Plongée dans un monde jusqu’alors recouvert de tonnes de poussière.

Tout commence à Avenches

L’histoire de l’évêché ne commence effectivement qu’au VIe siècle, vers 517. C’est à ce moment qu’apparaissent trois personnages portant le titre d’évêques de Windish ou évêques d’Avenches. Pour Jean-Daniel Morerod, cela ne fait aucun doute : ces prélats sont les prédécesseurs des évêques de Lausanne, qui ne porteront formellement ce titre qu’un siècle plus tard (Avenches ayant alors cédé son rôle de ville épiscopale à Lausanne).

Comment s’est effectué le transfert? Impossible de répondre. On sait que vers 400, l’ancienne Lousonna romaine (au bord du lac) est désertée, et que les hauteurs de la Cité ne sont alors que très faiblement habitées, leur développement semblant démarrer au VIe siècle.

L’archéologie ne nous dit presque rien de la Cité au moment où le premier évêque s’y installe. Ce qui est sûr, c’est que «trois édifices naquirent de l’organisation de Lausanne en ville épiscopale : la cathédrale Notre-Dame, l’abbaye St-Thyrse et l’Eglise St-Etienne. S’y ajoutait certainement la résidence de l’évêque et de son clergé», estime Jean-Daniel Morerod.

 

Le Grand St-Bernard: une bénédiction

Dès 670, les allusions aux évêques de Lausanne s’estompent. «Le diocèse resta, semble-t-il, longtemps sans prélat, administré par des officiers laïcs», écrit Jean-Daniel Morerod dans sa thèse.

Dès le IXe siècle, l’information se fait à nouveau plus abondante: l’existence d’un certain Fredarius, évêque de Lausanne, est attestée sous le règne de Louis le Pieux (entre 814 et 827). Son successeur, David, est probablement issu de la cour carolingienne.

La ville gagne en importance grâce à une modification des habitudes de voyage des successeurs de Charlemagne. Si les premiers rois carolingiens préféraient se rendre en Italie par le Mont-Cenis, le Grand St-Bernard voit son importance augmenter dès le règne de Louis le Pieux. D’où un développement de villes comme Orbe, Lausanne, Vevey et Avenches (où passe la voie du Nord).

«Les princes carolingiens ont sans doute attendu des évêques (réd.: de Lausanne comme de Sion et St-Maurice d’Agaune) qu’ils contribuent à assurer le contrôle des accès au col. D’où une importance politique nouvelle accordée à la région. Orbe, ancien palais mérovingien, connaît alors une recrudescence des visites royales (Charles le Chauve en 877, Charles le Gros en 879), et devient un lieu de rencontre privilégié entre carolingiens d’Allemagne et de France.»

Les premiers évêques

Un antéchrist, un saint homme et un croisé

L'évêché de Lausanne en bref

Le partage entre l’Eglise et la Savoie

Malgré cette succession de guerres, ces coalitions d’ennemis et ces nombreuses morts violentes, les évêques de Lausanne sont toujours parvenus à garder leur diocèse sous contrôle. Et si, «en 1250, d’innombrables petites puissances, seigneuriales et urbaines, se partageaient le diocèse, en 1350, il n’y en avait plus que quelques-unes, et l’évêque en était», observe Jean-Daniel Morerod.

Des comtes et autres dynastes actifs vers 1150, seuls les Savoie, les Neuchâtel et les Gruyère existent encore à la fin du Moyen-Age en tant que pouvoir politique. Les comtes de Bourgogne ou de Genève, les Grandson et les Zaehringen ont disparu. En revanche, les quatre évêchés de Bâle, Lausanne, Genève et Sion forment tous un petit Etat indépendant.

Pour ce qui est de l’actuel canton de Vaud, le territoire se partage entre deux pôles organisés de manière quasi identique : il y a d’un côté les possessions savoyardes, regroupées sous l’autorité d’un bailli établi à Moudon, et de l’autre les terres qui dépendent de l’évêque de Lausanne. Seule l’arrivée des Bernois, en 1536, sera assez puissante pour déloger les évêques de Lausanne. Faisant passer la ville d’une dépendance à une autre.

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