Et si le jargon scientifique servait parfois à dissimuler le vide des idées?

 Propos recueillis par Jacques-Olivier Pidoux



 

Deux chercheurs, un Belge et un Américain, dénoncent les dérives engendrées par le recours abusif au charabia pseudo-scientifique dans les publications savantes (par exemple l’usage de concepts mathématiques mal maîtrisés en sciences sociales). L’avis à ce propos de Giovanni Busino, directeur de l’Institut d’anthropologie et de sociologie de l’Université de Lausanne... 

«Impostures intellectuelles» a provoqué d’innombrables controverses dans l’espace médiatique et universitaire. Pour quelles raisons?

Sokal et Bricmont s’en prennent à un courant de pensée très puissant dans la science contemporaine, le relativisme. Soit l’idée selon laquelle la vérité scientifique n’a rien d’absolu, qu’elle est la construction d’une société et d’une culture particulières, l’Occident, et qu’elle dépend surtout de l’interprétation subjective de ceux qui se sont imposés comme les spécialistes du domaine. Cette conception est très présente dans les universités américaines où triomphent les «Cultural studies», «Gender Studies» et autres «Social Science Studies», des disciplines qui valorisent les différences et les identités au détriment des valeurs prônées par l’universalisme.

Sokal et Bricmont se situent donc dans la mouvance d’une réaction anti-relativiste...

Effectivement. Ils sont convaincus que le «monde externe» existe indépendamment des idées que nous formulons sur lui, que les théories scientifiques sont confirmées ou infirmées par les réalités du monde naturel préexistantes aux observateurs, que la science produit des connaissances irréductibles à tel ou tel contexte culturel ou historique, que l’objectivité n’est pas une simple affaire de passion, d’émotions et d’intérêts. Ils contestent que la vérité et l’objectivité soient des conventions sociales. Pour eux, la raison reste l’outil indispensable pour éclaircir les mystères de l’univers et faire progresser l’émancipation de l’homme. En cela, ils appartiennent aux Lumières.

Sokal et Bricmont dénoncent aussi le jargon en usage dans les sciences humaines. Ils se gaussent d’intellectuels aussi considérables que Lacan, Kristeva ou Baudrillard. Partagez-vous leur analyse?

Oui, d’autant que leur indignation est sélective. Ils ne condamnent pas en bloc les sciences de l’homme, mais seulement certaines dérives. Ils critiquent Latour et Baudrillard, mais pas Bourdieu ou Boudon. Ils rient de Lacan, Kristeva et Irigaray, mais point des autres psychanalystes, par exemple Pontalis, Castoriadis, Aulagnier. Ils se moquent des philosophes Deleuze, Guattari et Virilio, mais admirent Bouveresse, Engel et tant d’autres. En d’autres termes, l’attaque est dirigée contre les intellectuels qui font un emploi abusif du langage des sciences exactes et habillent de concepts scientifiques des banalités ou des contre-vérités dans le seul but de créer des effets d’incantation et d’hallucination.

A ce propos, l’utilisation des mathématiques dans les sciences humaines relève-t-elle de la supercherie? Plus largement, le jargon a-t-il le pouvoir de rendre vrai le faux?

Non. Le faux ne devient pas vrai, les banalités restent des banalités, et les publications grises sont souvent mises au pilon. Je formulerais autrement votre question. Certaines problématiques de sciences humaines peuvent être étudiées au moyen de modèles mathématiques ou de techniques statistiques. Le problème est que la plupart des «Social Scientists» ne savent pas manier ces outils. Ils doivent recourir à leurs collègues statisticiens ou méthodologues &endash; ces derniers sont souvent des mathématiciens ou des logiciens &endash;, lesquels sont ignares en sciences humaines.

Comment alors arrêter de transposer à mauvais escient les méthodes des sciences exactes aux sciences humaines?

Je suis d’avis que sciences «dures» et «molles» doivent avoir des canons distincts, car des différences irréductibles les séparent. La formalisation ne peut pas s’appliquer à toutes les approches des problèmes humains. De plus, dans les sciences «molles», les métaphores et les explications analogiques ont des rôles foncièrement différents que dans les sciences «dures», l’expérimentation y est irréalisable ainsi que la duplication d’une recherche. Les sciences de l’homme et de la société façonnent notre conception du monde, satisfont notre curiosité, produisent de la cohérence et des îlots de compréhension partielle, mais pas de vérités absolues. Il faudrait donc élaborer une épistémologie propre à ces sciences, différente de celles des sciences «dures». Beaucoup de sociologues travaillent déjà dans cette direction, même ici à Lausanne.

Pensez-vous que l’idéal des Lumières - allier la profondeur à la clarté - soit en perte de vitesse?

Le souci d’utilité et de scientificité, le développement de la recherche appliquée, les activités pratiques et utilitaires sont si prenantes que la production des idées et la mission du «savant» sont affectées en profondeur. L’organisation culturelle actuelle a tué le producteur d’idées. L’Université est devenue le haut lieu de ces fonctionnaires rangés que sont les professeurs. La bureaucratisation des métiers exercés dans les centres de recherche et dans les institutions culturelles subventionnées a fait le reste : châtrées l’indépendance et l’innovation, brisés les iconoclastes, les critiques, les polémistes, transformées en besogne de routine les grandes causes et la routine en finalité. L’Université, devenue l’employeur par excellence des producteurs d’idées, les a transformés en modèles de frustrations, de velléitarisme, de schizophrénie et de conformisme. A une époque où toutes les causes ont désormais le même poids et la même durée, où il n’y a plus la possibilité de sérier les problèmes, de les hiérarchiser, de leur donner un sens, il est fatal que l’idéal des Lumières soit en déclin.

L’Université se laisse-t-elle parfois abuser par des travaux dénués de fondements scientifiques, mais faisant grand étalage de fausse érudition?

Cela arrive. La raison en est que les sciences sociales, pour conquérir une place à l’Université, obtenir des subsides de recherche, des mandats des entreprises et des collectivités publiques, ont dû singer certains aspects des «sciences dures». On a vu les publications se remplir de tableaux, graphiques et équations, d’informations fabriquées et présentées en un jargon pompeux et obscur. La verbosité fumeuse a ainsi permis à des individus de petite intelligence d’occuper des postes universitaires importants. Leurs limites seraient apparues d’emblée s’ils avaient énoncé de façon claire et succincte ce qu’ils avaient à dire, et si personne ne s’était laissé prendre au mirage de la scientificité. Il suffit pourtant de feuilleter les revues pour se rendre compte que l’argot pseudo-scientifique perd du terrain, particulièrement en Europe.

Est-ce à dire que les travaux de sciences humaines seront un jour accessibles à tous?

Non, et je m’étonne qu’on puisse exiger cela des sciences sociales, alors qu’on ne demande rien de tel à la physique, à l’astronomie, ni même à la théorie générale du droit. On se donne les moyens pour lire Aristote ou Hegel, mais aucun pour comprendre Pareto, Talcott Parsons ou Bourdieu. On voudrait lire les travaux en sciences sociales comme on lit une enquête journalistique. Ce désir de comprendre est louable, mais il me semble stérile.

Quelle est la place du langage spécialisé dans votre pratique d’enseignant?

Depuis une trentaine d’années, le gros de mes activités d’enseignant est réservé aux étudiants de première année, toutes licences confondues. Il faut susciter chez eux des intérêts, les motiver à faire des lectures et à apprendre les éléments les plus fondamentaux de la sociologie générale. Pour transmettre à des novices quelques savoirs sociologiques et un peu de culture générale, il faut utiliser un langage clair et simple, le nourrir avec des exemples historiques, des références philosophiques, avec des spécimens de recherches empiriques. Pour les cours de deuxième cycle, il en va tout autrement. Les mémoires et les thèses que j’ai accepté de diriger me semblent prouver que les étudiants avec lesquels j’ai travaillé n’avaient pas la marotte de l’argot scientifique ni le penchant à jargonner. Ils avaient le souci de bien poser les problèmes et de les résoudre ensuite avec tous les outils que la tradition sociologique et historique met à notre disposition, et de le faire dans une langue transparente et avec une érudition solide.

Vous écrivez dans La sociologie sans dessus dessous (1992) que «la société moderne fait prospérer le subjectivisme éthique, l’économisme généralisé, l’individualisme utilitariste et le sociologisme empiriste». Selon vous, l’influence qu’exerce la société sur l’Université dans le choix des sujets de recherche, notamment en l’orientant vers des travaux permettant des applications immédiates, plonge les sciences humaines dans la crise?

J’en suis convaincu. Il faut que l’Université se pose un certain nombre de questions cruciales : quels savoirs transmettre, si elle fait assez pour préserver la culture, entretenir le progrès des connaissances, garantir la quête permanente de la vérité, assurer la formation des facultés intellectuelles, maintenir vivante l’inhérence de tous ses membres à la culture d’appartenance.

Sur tous ces points, je suis très pessimiste. L’institution universitaire est en train de perdre sa cohérence et son harmonie. Elle a de moins en moins d’unité, elle n’est plus une communauté avec un intérêt social unique, avec un seul principe fondateur et inspirateur. En la chargeant des tâches découlant des impératifs de la croissance, des progrès des technologies, de l’adaptation à un environnement complexe et en constante évolution, on a mis en marche un mouvement de décomposition. Et les sciences humaines ont été les disciplines à en pâtir le plus et les premières.


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