Jack Kerouac, lécriture aux trousses par Thierry Mertenat, journaliste RP
Clochard céleste, amateur de benzédrine et grand collectionneur de gueules de bois : lauteur des «Anges de la Désolation» est tout cela. Mais il est plus encore : un écrivain, un vrai, sincère jusquau bout. A lire, par exemple pendant des vacances que beaucoup de Romands passent sur les routes américaines...
Un éditeur comblé
Il a le crâne rasé et le corps athlétique. Dans les années 60, il courait le 800 mètres sans jamais se retourner sur ses adversaires. Cette foulée de gagneur lui valut dêtre présélectionné pour les Jeux dété de Mexico. Bernard Wallet préféra la route au drapeau olympique. Il ne savait pas encore quil éditerait un jour en France la vie de Jack Kerouac, lauteur fétiche de ses vingt ans dont il porte alors, enfouis dans son sac à dos, la plupart des romans. «Jai croisé beaucoup de Suisses durant mes voyages, se souvient léditeur parisien. Les plus excentriques, les plus délirants, cétaient eux. Ils allaient très loin dans la défonce animale. Kerouac a lexcentricité des Suisses!»
Il a aussi leur faveur, si lon en juge par le nombre dHelvètes traversant chaque année lAtlantique pour aller sillonner les routes américaines. Ils étaient plus de 400 000 en 1997. A ceux qui, cet été, sapprêtent à partir à New York, avant de filer plus au Nord, vers Lowell, Massachusetts, on conseillera demporter dans leurs bagages Memory Babe, la monumentale biographie que Gerald Nicosia consacre à Jack Kerouac et que Bernard Wallet a eu la bonne idée de publier ce printemps aux Editions Verticales. Mille pages qui se lisent dune traite, en dix jours et dix nuits, comme on arpente la carte du Tendre beat à travers les Etats-Unis, une carte jalonnée de routes et de déroutes, de rencontres et de ruptures, de phrases aventureuses et ininterrompues comme un ruban de motorway.
Ti-Jean pour les intimes
Tout commence au bord de la rivière Merrimack, dans cet îlot de francophonie qui doit son existence aux hasards de limmigration. Jean Louis Lebris de Kerouac, dit Ti-Jean, naît le 12 mars 1922 à dix-sept heures trente, au 9, Lupine Road; il est le dernier fils de Leo Alcide Kerouac, journaliste-imprimeur et de Gabrielle Ange Levesque, femme au foyer et mère abusive.
On parle français à la maison; dans la rue, on se fait appeler canuck ou coon-ass (traduisez : «cul de raton laveur»), manière peu flatteuse de qualifier les «nègres blancs de lAmérique», venus du Québec travailler dans les filatures.
Enfance sans histoire? Pas exactement : la quiétude de ces Franco-Américains «ben ordinaires» est vite perturbée par de terribles drames familiaux. Le frère aîné, Gérard, souffre de fièvres rhumatismales : après deux ans de souffrances, il meurt en 1926 à moins de dix ans. Si cest un fardeau davoir un saint dans la famille, cest pire encore quand il nest plus là. Le père recherche la consolation dans lalcool, la mère dans la religion. Quand ils se retrouvent ensemble, ils se querellent et sinjurient. Jack fuit les scènes de ménage en allant se réfugier dans la nature.
«Pendant mon enfance, jétais lexcentrique du quartier, notera-t-il beaucoup plus tard, parce que jempêchais les petits camarades de jeter des pierres aux écureuils, de faire bouillir des serpents dans des boîtes de conserve ou dessayer avec des pailles de faire exploser des grenouilles. Mon frère était mort à lâge de neuf ans et il mavait dit, avant de mourir, de ne jamais faire de mal à une créature vivante.»
Cette enfance beat avant la lettre, Nicosia la détaille scrupuleusement, sans omettre un seul des petits drames qui feront les grands livres et la réputation littéraire de Kerouac. «Lécriture de Gerald Nicosia rappelle celle du romancier», souligne, admiratif, Boris Vejdovsky, professeur de littérature américaine à lUniversité de Lausanne. «Chaque détail évoqué donne lieu à plus de détails et ainsi de suite jusquà ce que le biographe devienne une sorte de nouvel avatar de lécrivain.»
Lattitude est typique des gens qui aiment Kerouac : lempathie les guette, ils tombent sous le charme de cette prose on the run, en mouvement perpétuel, qui séchappe de la plume, court sur la page blanche et se met à «jazzer» la littérature en train de se faire.
Bivouac à Manhattan
De curieux réflexes mimétiques naissent ainsi dans les marges dune uvre puissante qui culmine avec la publication en 1957 de Sur la Route, écrit six ans plus tôt, en trois semaines à peine, «pendant le joli mois de mai sur un rouleau de télex de trente mètres de long», alors que Kerouac bivouaquait dans le quartier de Chelsea, au sud-ouest de Manhattan. Découvrant à son tour les secrets bien gardés dune carrière romanesque de bout en bout excessive, tel auteur daujourdhui rêve de renouer avec lécriture nocturne, tel autre de goûter à certains «excitants modernes» ne figurant pas encore, et pour cause, dans la recension balzacienne (à commencer par la benzédrine). Enfin, comble du mimétisme, on raconte que Gerald Nicosia ne se présente jamais à un colloque Kerouac sans emmener avec lui sa propre mère.
Mais lintérêt principal de ce monument biographique à la gloire (et la chute) du bourlingueur de Lowell réside ailleurs. «Si on cherche des faits purs et durs, on a beaucoup de peine à les trouver, prévient Boris Vejdovsky, car lauteur des Clochards célestes embellit, déforme et exagère les événements vécus au moment de les mettre en mots. Sur un plan plus profond, on assiste à la création dun univers à travers lécriture, un univers qui peu à peu absorbe lindividu. Cest cela le plus intéressant de la bio : comment un être est quotidiennement travaillé par son écriture, expansive et proliférante.»
La piste de lhomosensibilité
Bernard Wallet confirme la fine remarque de luniversitaire lausannois: «A lire Nicosia, on napprend pas comment faire un livre mais comment les livres se font. Cette biographie à la Sainte-Beuve offre quantité de pistes inédites à explorer. Lhomosensibilité de Kerouac, qui ne pouvait faire lamour avec une femme que si elle avait une relation sexuelle avec lun de ses proches amis, y est par exemple clairement montrée. Mais aussi le lien très étroit, et dune incroyable fécondité, entre les romans successifs et lévolution du jazz.» Lécrivain meurt dans la matinée du 21 octobre 1969, des suites de varices sophagiennes hémorragiques. «La mort classique des ivrognes», précise son biographe avant de conclure : «Cétait lanniversaire de Dizzy Gillepsie».
Le surlendemain, les vieux amis de Jack viennent lui présenter leur respect au salon funéraire, bruissant de la présence colorée dune bande de hippies à colliers de perles. En découvrant le défunt avec son rosaire, sa veste pied-de-poule grise et son nud de cravate rouge, Allen Ginsberg se dit quil avait lair dune «poupée Bouddha toute peinte, à la bouche sérieuse, et complètement partie.»
Portrait de l'artiste en "allumé"
Beat, Beato, Béatitude
Kerouac à la Fac
Un lecteur de Kerouac
Gerald Nicosia, «Memory Babe», une biographie critique de Jack Kerouac, 1000 pages, Editions Verticales, 1998.
J. Kerouac Foundation c/o CMG et auprès de Mindinmotion