L’Université en questions

par Michel Beuret, journaliste RP

 

A fin janvier dernier, une vingtaine d’orateurs issus de la Haute Ecole comme de la cité et des milieux politiques et économiques ont passé quatre soirées à détailler les problèmes auxquels doit faire face l’Université. Etat de la question.

 

Quatre conférences sur l’université ont réuni sur le site de Dorigny, fin janvier, une vingtaine d’orateurs. Objectif : répondre à quatre questions cruciales pour l’avenir de la formation universitaire en Suisse. Ces réunions ont été organisées dans le prolongement de troubles importants qui ont eu lieu à l’Université de Lausanne tout au long de l’année 1997, notamment une grève de trois semaines en avril dernier.

Aux mécontentements dus notamment au déficit d’encadrement, se sont jointes les craintes de voir la situation empirer. Parmi les économies prévues, l’Etat compte couper 18 millions de francs dans le budget universitaire. Ce qui signifie la suppression de 20 % de postes d’encadrement. Pour pallier ce manque, les politiques publiques misent toujours davantage sur un financement privé. Elles ont ainsi fait naître de nouvelles craintes de voir l’Alma Mater se brader dans un «système marchand».

Quel avenir pour l’université? Quelle formation pour les étudiants? L’université doit-elle se plier aux besoins pointus mais éphémères du marché du travail ou continuer d’offrir un enseignement ouvert et généraliste? Les contraintes budgétaires présentées justifient-elles une remise en question de la démocratisation des études en Suisse? Ce premier cycle de conférence a tenté de faire l’état des lieux autour de ces questions à l’Université de Lausanne.

Les débats:

Les chiffres des débats

«Qui paie commande?»

«100'000 étudiants? Pourquoi pas 200'000?»

«A quoi sert un diplômé universitaire?»

«L'Université au service de la Cité»

 

«Qui paie commande?»

Protagoniste des conflits entre le Conseil d’Etat vaudois et les étudiants, Jean Jacques Schwaab, alors chef du Département de l’instruction publique et des cultes, est resté rivé à son budget : le canton a un excédent de charges de 278 millions, et 30 % de cet excédent vont à la formation. «Les chiffres sont là». Dans un tel contexte, «la mission de l’Etat est d’éviter le gaspillage et vérifier que le rôle de l’université est accompli». Ce qui justifie, selon le conseiller d’Etat, le projet de Loi sur l’université (LUL) et le système de «mandat de gestion», étant entendu que le contrat sera négocié entre l’université et l’Etat. «Qui paie négocie», a conclu M. Schwaab.

«...Négocie et évalue les objectifs, les ressources et les résultats», a jugé bon d’ajouter le secrétaire d’Etat à la science et à la recherche, Charles Kleiber. Rappelant que la manne fédérale se faisait rare, elle aussi, M. Kleiber s’est interrogé sur une meilleure utilisation des ressources par un «choix des priorités». «Choisir, c’est aussi renoncer», a déclaré le secrétaire d’Etat, pour qui la perspective d’un réseau universitaire, la concentration de certaines branches et le recours au financement privé (10 % en France, 13 % aux Etats-Unis) constituent une bonne adaptation à venir, car «l’université est aussi une entreprise».

Une entreprise, l’université? Le professeur de médecine Stefan Catsicas n’irait pas jusque-là. Mais, fort de son expérience dans le privé, il s’est demandé si «l’université ne fait pas de l’argent sans le savoir». Dans le but d’y répondre, il faudrait, selon M. Catsicas, créer «une structure intermédiaire chargée d’identifier les activités potentiellement commercialisables» non sans avoir préalablement défini des «règles d’éthique». Un partenariat privé/public permettrait de définir des buts communs. A la clé, une répartition des gains, une sélection des «domaines d’excellence» et la «mise à l’écart de ce qui n’est pas rentable». Bref, «faire plus avec moins». Et M. Catsicas d’asséner à l’auditoire qu’au cours de son développement l’embryon élimine 50 % de ses neurones pour permettre aux autres cellules de se développer.

Pour Gilles Pierre-Humbert, membre de la FAE et représentant du mouvement étudiant, «la formation n’est pas un supermarché». Le recours au financement privé? Qui croirait à l’indépendance d’un professeur dont la chaire est payée par une banque, comme c’est le cas à Zurich? Les mandats? Comment évaluer la notion de qualité? Les seuls critères d’un tel système sont quantitatifs. Et de s’inquiéter: la logique du marché, du consommateur-payeur, s’insinue à l’université. De l’argent? «Il y en a. Le budget de l’Etat n’est pas aussi catastrophique qu’on le dit, a affirmé M. Pierre-Humbert en ajoutant : «2 % des gens possèdent 50 % des richesses en Suisse. Une réforme de la fiscalité est une autre réponse au problème de financement».

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«100’000 étudiants? Pourquoi pas 200’000?»

Le graphique du professeur Walo Hutmacher a laissé tout l’auditoire pantois. L’idée du professeur de sociologie de Genève et membre du Centre de recherche sur l’innovation en éducation est simple : confronter le taux d’universitaires des cantons suisses à l’échelle internationale. En queue de peloton, l’on voit ainsi s’emperler les cantons de Suisse centrale, derrière la Grèce et la Turquie.... Vétéran de la lutte pour la démocratisation des études dans les années 1960-1970, M. Hutmacher a montré qu’avec son petit 15 % de taux d’entrée à l’université, la Suisse fait toujours figure de parent pauvre dans le monde industrialisé. «Certes, les notions d’université ne recoupent pas la même chose, a tempéré le sociologue, mais sur 40 ans de lutte pour la démocratisation, on observe peu de changements.» En outre, comparativement à l’évolution d’autres pays, l’inégalité à l’université est restée la même en Suisse.

Les chiffres de Cécile Pasche, étudiante en Lettres et membre du CLOU (Comité de lutte contre Orchidée à l’Université), confirment cette inégalité entre sexes. Elle observe ainsi que si l’accès des femmes à l’université est passé de 22,6 % en 1987 à 43 % en 1996, elles ne représentent encore que 6 % du corps professoral, un peu plus de 20 % du corps intermédiaire et 28 % des doctorantes. Garderies surchargées, non subventionnées, délais réduits pour les doctorats expliqueraient en partie cette situation, que les coupes budgétaires actuelles pourraient encore précariser. «L’université, a souhaité Mme Pasche, doit être un lieu de remise en question. Or les cours, par exemple, demeurent essentiellement masculins sur le fond et dans la forme.»

«La lutte contre l’inégalité des chances à l’école publique a été un échec». Gian Franco Pordenone, assistant en histoire et co-auteur de l’ouvrage Quand le marché fait école (éd. d’en Bas), s’est employé à montrer le caractère insidieux de ce bilan tiré par deux auteurs néo-libéraux pour justifier une privatisation totale de la formation. «On ne peut nier les effets positifs d’une hausse générale &endash; même relative &endash; de la scolarisation, affirme M. Pordenone. Certes, l’accès à la formation est hier comme aujourd’hui lié à l’origine sociale: en amont, les inégalités se répercutent sur l’accès à la formation. En aval, la société détermine la valeur de tel ou tel diplôme.» La sélection se déroule aussi pendant les études, selon M. Pordenone, qui observe par ailleurs que le nombre de diplômes est aujourd’hui au même niveau qu’au début des années 1990, après la forte croissance des années 1970-80. «Il y a là une politique consciente», pour l’historien, qui pense qu’il «faut revenir à une véritable formation du service public et répondre à la demande de formation, la meilleure arme contre le chômage.»

Marie-Hélène Miauton, directrice de l’institut de sondage M.I.S., s’est opposée à ce qu’elle appelle «l’approche quantitativiste de l’esprit de démocratisation». Pour Mme Miauton, «la loi du nombre empêchera l’excellence». Une démocratisation signifie-t-elle la création d’un dispensaire de savoirs canalisés? a-t-elle demandé, ajoutant que, «non décidément», l’université n’est pas la seule marque d’excellence. Pour un pays comme la Suisse «où les classes, je crois, n’existent pas», le vrai travail aura été fait «lorsque les parents ne rêveront plus d’envoyer leurs enfants à l’université et que les patrons n’utiliseront plus le diplôme comme critère de sélection.»

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«A quoi sert un diplômé universitaire?»

«L’université n’est pas une école professionnelle. Elle n’a pas non plus pour vocation de former des chômeurs.» Selon la présidente du Département de l’instruction publique de Genève, Martine Brunschwig-Graf, c’est dans la tension entre ces deux voies qu’une solution doit être recherchée. Ainsi, l’étudiant universitaire doit continuer à recevoir une formation généraliste pour faciliter son entrée dans le monde professionnel. L’université devrait ainsi «apprendre à apprendre» plutôt qu’«éduquer», comme le proposait Walo Hutmacher. Mais concrètement? Les réponses sont restées évasives. Savoir écrire un CV n’est pas suffisant, a déclaré Mme Brunschwig-Graf, il faudrait au moins valoriser les efforts de l’étudiant qui recherche un travail durant ses études.

Beat Kappeler est connu pour sa capacité à provoquer. L’ex-syndicaliste séduit par le «modèle américain» et professeur à l’Institut des hautes études d’administration publique n’a pas déçu. «Ce n’est ni à l’Etat, ni aux entreprises privées de créer des emplois, mais à chacun», a-t-il asséné, rappelant que si les perspectives d’emploi se sont un peu améliorées dans le privé, la part de postes dans le public est tombé de 60 à 35 %. Devenir indépendant? Mais quoi faire? L’auditoire n’a pas eu le privilège d’un exemple concret. Pour ajuster offre et demande, M. Kappeler s’est référé au modèle des universités d’entreprises qui «sont devenues influantes en liant le diplôme à la vie professionnelle».

Représentant le patronat, le directeur de la Chambre vaudoise du commerce et de l’industrie Jean-Luc Strohm a surpris son auditoire. «L’économie est atteinte de schizophrénie, a regretté M. Strohm, elle ne peut se dégager du court terme, alors qu’il faudrait privilégier le long terme.» L’économie, «c’est aujourd’hui 98 % d’entreprises qui emploient moins de 49 personnes», a-t-il dit. Celles-ci font savoir qu’elles ne trouvent pas de collaborateurs qualifiés, c’est-à-dire «exploitables» (M. Strohm s’excuse du terme) tout de suite. Le patron des patrons vaudois a aussi voulu briser certains clichés : l’entrepreneur n’embauche plus forcément sur la base du diplôme, mais de la personnalité. En entrant sur le marché du travail, «l’on passe ainsi d’un système non discriminant (les universitaires sont formés indistinctement) à un système arbitraire.»

Prenant la balle au bond, le psycho-sociologue Alain Clémence, maître d’enseignement et de recherche à l’ISP, est d’avis que «ce n’est pas à l’industrie privée de dicter les choix de formation. Les planifications de l’OFIAMT et du Vorort engendrent une spécialisation étroite, normée, en contradiction avec l’idée de souplesse tant revendiquée.» Et de préciser que «la planification doit se faire de manière dialectique et non bréjnevienne». Le modèle «de contrats de prestation est la marque même de cette rigidité», selon le professeur, pour qui il ne faut pas «brider l’université, mais favoriser toujours plus la recherche qui en retour permettra l’innovation». Une inertie importante, selon M. Clémence, provient de l’université même où les professeurs s’agrippent à leurs droits acquis et défendent leur pré carré à l’heure de l’interdisciplinarité.

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«L’université au service de la cité»

Syndique de Lausanne il y a peu encore, Yvette Jaggi a ouvert la conférence en se félicitant de voir l’université reprendre ses responsabilité par rapport à la cité : les intellectuels ont su réagir en apprenant les décisions consternantes de coupes budgétaires, notamment dans les bibliothèques. «Au Grand Conseil, a regretté Mme Jaggi, il n’y a pas eu de débat. On a commencé à discuter lorsqu’il s’est agi de chiffres.» Mais «l’université n’est pas qu’une question d’argent. Le choix (excentré) de l’emplacement de l’université par rapport à la cité, par exemple, est là pour rappeler un autre enjeu (politique).»

Cet enjeu, le professeur de géographie et Prix Vautrin-Lud 1997 Jean-Bernard Racine l’a mis en perspective historiquement, montrant les rapports entre l’université et la cité. En substance : «L’histoire montre que l’université est un des vecteurs du changement dans la cité. Elle sert depuis longtemps à la reproduction des élites tout en demeurant potentiellement subversive. Ainsi, les relations entre le monde politique et l’université ont depuis toujours été ambiguës. L'université n’est jamais autonome que quand le politique le lui permet. Quant à la relation entre la cité/université et l’université, elle est historiquement faible. Confrontée aujourd’hui aux problèmes que l’on sait, peut-être la société demande-t-elle à l’université de penser le chômage, la mutation du travail, la violence urbaine, un nouveau compromis social, comment vivre la différence, etc... Mais à tous ces niveaux, il faut reconnaître le déficit des sciences humaines à apporter des réponses. A ce titre, les sciences sociales devraient jouer un rôle central. Le rôle-clé de l’université, c’est l’anticipation du savoir. Peut-être redeviendra-t-elle ce qu’elle a été, un lieu de liberté, qui puisse servir de modèle à la société de demain. Quelle société veut-on? Un monde à plusieurs vitesses appauvrissant (économiquement et culturellement) des couches entières de la population de manière irréparable? ou un modèle à l’allemande, éduquant le plus de gens possible, quitte à différer une croissance immédiate? Une université est comme une ville : une fois détruite, elle est détruite. Cela mérite d’être médité.»

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«L'Université a besoin de davantage de cadres»

 

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