Ce quils en pensent...
La Suisse et le génie génétique:
Les enjeux du 7 juin
par le professeur Claude Bron, Faculté de médecine
Linitiative dite «pour la protection génétique» sera soumise au vote populaire le 7 juin 1998. Sil devait être adopté, ce nouvel article constitutionnel reviendrait à interdire a priori une grande partie des méthodes et des produits qui relèvent du génie génétique.
Les conséquences dune telle interdiction seraient particulièrement désastreuses et irréversibles pour les universités suisses, la recherche fondamentale qui y est faite et par conséquent la qualité des enseignements en biologie et médecine quelles prodiguent. Au-delà de ces répercussions spécifiques, ladoption de ces mesures serait un véritable sabordage pour un pays déjà trop isolé et qui se retirerait ainsi du secteur de recherche et de développement biotechnologique et biomédical dans lequel il excelle.
Le génie génétique possède aujourdhui un champ dapplication très large et ouvre des perspectives nouvelles dans des domaines variés de lenvironnement, de lagriculture et de la santé. Il s'agit incontestablement dune technologie clé pour le siècle prochain, mais comme pour toute technique il convient de ne pas surestimer les pouvoirs bienfaisants quelle recèle ni exagérer les hypothétiques méfaits quelle pourrait engendrer. Il importe donc de relativiser les espoirs et les craintes dans ce débat trop émotionnel et de sen tenir aux faits. Nous nous accordons tous sur la nécessité absolue dévaluer chaque application du génie génétique, den apprécier les avantages et les risques pour la collectivité et par conséquent détablir un cadre légal rigoureux pour éviter déventuels effets nuisibles ou qui iraient à lencontre des règles sociales ou éthiques. Mais nous devons refuser dinscrire dans la Constitution linterdiction dun moyen dinvestigation éprouvé qui nous amène à mieux comprendre les lois de la nature.
Quest-ce que le génie génétique ?
Le génie génétique est un ensemble de techniques permettant didentifier et disoler, de modifier et de transférer de façon contrôlée du matériel génétique. Il sagit donc dun outil, aux applications extrêmement variées et qui permet en particulier dintervenir avec précision sur le patrimoine génétique des êtres vivants.
Pratiquement, cette méthodologie permet didentifier un gène spécifique parmi les nombreux gènes dun organisme, environ 80000 chez lêtre humain. Dabord amplifié afin quil soit plus facile daccès, le gène peut être ensuite découpé et isolé des autres molécules dADN. Il peut enfin être réinséré dans une molécule dADN dorigine différente, permettant ainsi de transférer de linformation génétique dune cellule vers une autre dans laquelle il pourra diriger la production de la protéine particulière, dont il code et détermine la structure. Le résultat obtenu est une protéine recombinante. Le génie génétique permet également dapporter des modifications à des gènes par mutagénèse dirigée qui par conséquent produiront des protéines modifiées.
Comme tout instrument, le génie génétique a ses limites. Ainsi, dans un organisme vivant, la production dune protéine de nature et de fonction données peut nécessiter des informations présentes à plusieurs endroits de lADN. Ces informations plus complexes et plus complètes peuvent amener un gène à produire de façon différente une même protéine selon létat physiologique de la cellule, son stade de développement ou de différenciation. Plusieurs gènes doivent donc sassocier dans ce processus, afin de fournir à lorganisme une quantité et une qualité précises de cette protéine. Si la technologie génétique sait parfaitement identifier, isoler et modifier un gène particulier, elle a beaucoup plus de difficultés à déterminer les liens existant entre les gènes. Leur transfert et leur expression posent donc encore des problèmes qui restreignent, pour linstant, le champ dapplication du génie génétique.
Souris transgéniques
La capacité didentifier, disoler et de transférer un gène dune cellule à une autre ne constitue quune première étape de son analyse moléculaire. Pour en comprendre la fonction, la régulation de son expression, ainsi que les dysfonctions qui peuvent survenir, il doit être étudié dans un organisme entier. Cest ainsi que se sont développés des modèles de souris transgéniques obtenus par micro-injections dADN dans un ovocyte fécondé permettant une insertion aléatoire du gène transféré. Un ciblage précis aboutissant à linsertion du gène dans la position quil occupe normalement dans le chromosome est actuellement possible. Cette recombinaison homologue conduit non seulement à limplantation dun gène particulier, mais peut permettre aussi linactivation ou linvalidation dun gène spécifique. Cette technologie est devenue indispensable à la recherche biomédicale permettant de mieux cerner les causes moléculaires de nombreuses pathologies et délaborer des projets thérapeutiques englobant la mise au point de médicaments dans des modèles animaux fidèles de la maladie humaine (maladies dégénératives du système nerveux, hypertension, athérosclérose, diabète, cancer, etc.), den tester lefficacité et linnocuité avant de les expérimenter chez lêtre humain.
Cette utilisation du génie génétique qui a pourtant déjà permis de réaliser des progrès décisifs dans la compréhension des maladies serait strictement prohibée en Suisse si le nouvel article constitutionnel était accepté.
Le génie génétique au service de la médecine
Le génie génétique fait aujourdhui partie intégrante des moyens disponibles pour mieux explorer, omprendre, soigner ou prévenir les maladies
Il est ainsi devenu indispensable à la médecine pour la compréhension des pathologies au niveau moléculaire, pour la production de nouveaux médicaments et de vaccins, pour les techniques de diagnostic et bien sûr pour les protocoles de thérapie génique. Il convient cependant de rappeler que chez lhomme, il ne concerne pas lhérédité puisque toute intervention sur les cellules germinales est prohibée à juste titre et par conséquent aucune modification induite nest transmissible à la descendance. Le génie génétique a évolué très rapidement au cours de ces dernières années rapprochant découverte et application. Ainsi, le premier médicament produit par génie génétique, linsuline humaine, a été enregistré neuf ans seulement après les premières expériences de transgénèse qui remontent à 1973. Le premier vaccin contre lhépatite B a suivi en 1985. En 1990, la première thérapie génique a été pratiquée avec succès aux Etats-Unis sur une fillette de quatre ans souffrant dune déficience immunologique grave provoquée par labsence de lenzyme adénosine-déaminase. En Suisse, vingt-six médicaments issus du génie génétique sont disponibles. Leurs champs dapplication sont variés et concernent en particulier le diabète insulino-dépendant (insuline humaine, glucagon), les hémophilies (facteurs VIII et IX), les anémies (erythropoïétine et autres facteurs de croissance hématopoïétiques), certains cancers (interféron a) et la mucoviscidose (enzymes mucolytiques).
Ces médicaments présentent lavantage dune production illimitée au plan quantitatif, ce que les méthodes traditionnelles ne permettent souvent pas. Mais leur principale qualité réside dans leur caractère naturel et leur pureté, éliminant ainsi les risques de transmission de maladies liés aux méthodes de préparation à partir de tissus humains ou animaux. Ainsi, par exemple, le traitement de lhémophilie par un apport de facteurs VIII ou IX grâce à des produits issus du plasma de donneurs de sang nest pas, faut-il le rappeler, exempt de risque de contamination par des agents pathogènes. Les travaux récents permettent de produire ces facteurs par génie génétique et même denvisager le traitement de lhémophilie par thérapie génique.
Aucun de ces médicaments ne serait disponible aujourdhui si le développement et lexploitation du génie génétique avaient été interdits il y a 25 ans lorsque les premiers transferts de gènes furent opérés.
Technologie génétique et diagnostic
Les apports considérables de la génétique moléculaire et du génie génétique dans son ensemble se manifestent également par des diagnostics plus précis et plus rapides. Alors quil fallait naguère environ six semaines pour mettre en évidence le bacille de la tuberculose par les méthodes traditionnelles, les tests génétiques disponibles aujourdhui donnent le résultat au bout de quelques heures. Les méthodes du génie génétique sont devenues essentielles pour fournir la preuve de nombreuses maladies infectieuses (hépatites, sida). Elles sont également utiles au dépistage précoce de maladies génétiques et permettent de prendre à temps des mesures efficaces pour prévenir lapparition de la maladie ou atténuer ses conséquences. La polypose familiale ou les gènes de susceptibilité aux cancers du sein et de lovaire sont des exemples qui ouvrent la voie à une médecine prédictive.
Thérapie génique
La thérapie génique somatique qui consiste à transférer certains gènes dans les cellules du patient pour prévenir lapparition dune maladie ou en ralentir lévolution suscite également de très grands espoirs. Il faudra cependant encore beaucoup de recherche et de temps pour résoudre les problèmes méthodologiques de cette approche, en particulier dans le choix et la construction de vecteurs viraux ou physiques permettant linsertion spécifique et ciblée des gènes transférés. Des études cliniques sont en cours un peu partout en Europe et en Amérique du Nord dans les domaines des maladies infectieuses (sida, infection par cytomégalovirus), cardiovasculaires, génétiques (hémophilies, hémoglobinopathies, mucoviscidose, myopathies), neurodégénératives, métaboliques (diabète), arthrite, cancer, résistance à la chimiothérapie, etc. A la fin octobre 1995, la Commission suisse interdisciplinaire pour la sécurité biologique dans la recherche et dans ses applications techniques (CSSB) avait approuvé sept projets de thérapie génique au stade des tests cliniques. Ces divers projets sont conduits dans les hôpitaux universitaires de Zurich, Bâle, Genève et Lausanne.
En dépit de ce que prétendent actuellement certains partisans de linitiative, ces programmes de thérapie génique somatique, ainsi que les études qui visent au développement de nouveaux vaccins, devraient être interrompus si linitiative était acceptée par le peuple suisse. En effet, ces études reposent sur lutilisation dorganismes génétiquement modifiés (virus, bactéries) dont la dissémination serait interdite.
Recherche biomédicale et tiers-monde
La recherche biomédicale de pointe est-elle destinée aux seuls «patients solvables»? Depuis de nombreuses années, le Fonds National Suisse de la Recherche Scientifique subventionne plus de 20 laboratoires et instituts en Suisse dont la thématique de recherche concerne les maladies qui sévissent dans le tiers-monde.
Ainsi, par exemple, un tiers des chercheurs de lInstitut de biochimie de lUNIL étudie la malaria et la leishmaniose avec le soutien du FNRS, de lOMS, du Programme des Nations Unies daide au développement et de la Direction du Développement et de la Coopération internationale. Ces deux maladies affectent des centaines de millions dêtres humains dans les pays pauvres. Ces programmes ont pour but de développer de nouvelles stratégies vaccinales simples et bon marché, de trouver de nouveaux médicaments et de mettre au point des méthodes de diagnostic fiables et rapides. Grâce à la technologie génétique et plus particulièrement aux souris transgéniques, nous acquérons rapidement une meilleure compréhension de lhistoire naturelle des parasites et de limmunité quils engendrent et nous nous rapprochons ainsi de lobjectif visant à améliorer la prévention, le diagnostic et le traitement de maladies infectieuses ayant un impact mondial. Une lutte efficace contre ces maladies exige un effort concerté des institutions multilatérales et une étroite collaboration des pays concernés. Aux recherches fondamentales que notre pays a le privilège de conduire, les médecins et chercheurs de ces pays apportent lindispensable connaissance des réalités du terrain avec lesquelles ils sont confrontés. A ce jour, près de 700 médecins et biologistes des pays du tiers-monde ont participé à ces programmes.
Quel intérêt auraient ces scientifiques à venir parfaire leur formation en un lieu où les moyens dinvestigation et le niveau de la recherche ne seraient plus adaptés aux connaissances et possibilités actuelles? Les Universités sont les seules institutions qui ont la liberté de conduire de tels programmes de recherche et denseignement. Or, ce sont les Universités qui feront avant tout les frais des interdictions absolues préconisées par linitiative, remettant en cause un volet majeur de leurs missions. Comment justifierons-nous une telle décision devant nos partenaires des pays moins favorisés ?
Cadre juridique: la réglementation existe
Une application responsable du génie génétique doit répondre aux principes suivants: protection de la dignité humaine, de la personnalité et de la famille; utilisation responsable du patrimoine germinal et génétique; sécurité de lhomme, de lanimal et de lenvironnement.
Ces principes sont ancrés à larticle 24novies de la Constitution fédérale suisse depuis 1992.
Dautres dispositions constitutionnelles, élaborées dans une perspective autre que celle du génie génétique, peuvent sappliquer à titre complémentaire : larticle 24septies (protection de lenvironnement), larticle 25bis (protection des animaux), larticle 24sexies (protection de la nature et du paysage), larticle 31bis, 3e alinéa, lettre b (agriculture), larticle 69 (lutte contre les épidémies), larticle 69bis (commerce des denrées alimentaires et des objets usuels), larticle 34bis (assurance en cas de maladie) et larticle 34ter (protection des travailleurs).
Il existe de plus, au niveau des lois et des ordonnances, un véritable programme législatif composé de différents projets (procréation assistée, épidémies, toxiques, denrées alimentaires, essais cliniques des produits pharmaceutiques, protection des travailleurs, protection des animaux, protection de lenvironnement, droit des brevets) dont la réalisation avance rapidement.
La motion Gen-Lex apporte enfin des compléments aux articles de lois qui découlent de larticle constitutionnel 29novies en prévoyant :
la création de la Commission déthique chargée de conseiller le Conseil Fédéral et les autorités compétentes,
le renforcement de la loi sur la protection des animaux,
lamélioration du droit de la responsabilité civile par un allongement du délai de prescription de 3 à 30 ans,
lobligation dinformer lopinion publique et en particulier de fournir les indications laissant la liberté de choix au consommateur.
La Suisse est donc en train de mettre en place un cadre juridique efficace qui permettra de concilier le développement du génie génétique et la protection des êtres vivants.
Ne pas condamner le progrès
Il est incontestable que les nombreux usages du génie génétique que linitiative se propose dinterdire sont devenus des éléments essentiels du progrès en médecine. Linitiative frapperait ainsi un secteur de la recherche universitaire où la Suisse occupe une place de leader. Plus de 50% du budget de la division de biologie-médecine du Fonds National Suisse de la Recherche Scientifique est consacré à quelque 800 projets qui ont recours à la technologie génétique et seraient directement ou indirectement entravés par les interdictions édictées par linitiative. Ainsi, au moins 1800 personnes travaillant en Suisse dans la recherche biomédicale devraient immédiatement interrompre leurs activités.
La technologie génétique recèle des possibilités dapplication considérables dont lexploitation ne fait que commencer. A cause de la complexité de la biologie cellulaire et moléculaire sur laquelle se fonde la technologie génétique, le profane peut à juste titre émettre des réserves et des craintes. La communauté scientifique se doit dêtre plus explicite pour démontrer que le génie génétique nest autre que lexploitation contrôlée de ce que nous offre la nature. Lacquisition de cette nouvelle technologie et ses innombrables applications soulèvent dimportantes questions dordre éthique et juridique auxquelles nous devons répondre de façon participative en plein respect des exigences morales et de sécurité.
Il serait irresponsable et éthiquement inacceptable détablir dans la Constitution une législation arbitrairement restrictive condamnant tout progrès dans un secteur dont lêtre humain peut tirer daussi grands bénéfices.
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