Zoologie

 
 
 
 
 
 

Edito


© N. Chuard

La vache de maladie

Epidémie «anecdotique» ou catastrophe à l'échelle européenne? Victimes par dizaines, comme c'est le cas depuis la découverte de la maladie en 1987, ou par millions?

Le plus insupportable, en cette époque où la folie gagne la viande au point de faire trembler l'homme, c'est qu'il faut s'attendre à survivre quelques années, et peut-être même quelques décennies dans l'incertitude. Comme l'a confié à Allez savoir ! le Docteur Joseph-André Ghika, médecin au Service de neurologie du CHUV de Lausanne: «Nous ne pouvons, à l'heure actuelle, ni déceler la maladie avant qu'elle ne se développe, ni la soigner après». Et la recherche d'un éventuel traitement n'en est qu'à ses débuts (voir son interview en page 28)...

Le plus pénible, dans cette affaire, c'est que nous sommes deux fois victimes de la gestion ultra-économique du monde qui prévaut depuis quelques années. La maladie a pu progresser parce que des fabriquants anglais ont cherché à faire des économies sur leurs frais de production de farines alimentaires. Quant à l'absence de traitement à la maladie de Creutzfeld-Jakob, elle découle également d'une politique d'investissement calculée au centime près. Avant que l'épidémie ne se déclare, il n'y avait «que» 10 à 15 personnes touchées par cette maladie chaque année en Suisse. Pas de quoi former un marché suffisant pour inciter l'industrie pharmaceutique à investir dans la recherche d'un médicament.

Le plus paradoxal dans cette épidémie, c'est qu'elle nous transforme en moutons, bœufs, porcs ou agneaux, qui attendent de savoir s'il seront condamnés à l'abattoir. En priant pour que le prion nous épargne, nous nous retrouvons coupables de n'avoir, indirectement, pas été assez responsables dans notre gestion de la cohabitation délicate de la science et de l'économie.

Le plus ennuyeux avec ce scandale, c'est qu'il s'inscrit dans une série de dérapages scientifico-industriels. Or, plus les affaires comme la vache folle ou le sang contaminé seront nombreuses, et plus l'opinion publique accordera de crédit aux rumeurs les plus fantaisistes. La recherche a déjà suffisamment de peine à faire comprendre et admettre au grand public le bien-fondé ou l'utilité d'expériences toujours plus complexes (voir le récent débat sur les aliments transgéniques). Elle a donc tout à craindre d'une telle accumulation.

Enfin le plus délicat dans cette affaire de vache folle, c'est que la science a davantage de doutes que de réponses à offrir. Malgré cela, mais aussi à cause du flou qui entourne les conséquences de cette épidémie. L'information sans alarmisme et sans nier le problème reste la moins mauvaise des réponses à apporter aux questions qui se bousculent. Voilà pourquoi nous avons sollicité l'interview du Dr Ghika. Parce que la franchise et la transparence restent les seuls remèdes pour éradiquer non pas le prion, mais les épidémies de fantasmes.

Jocelyn Rochat


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Allez savoir! Le magazine de l'Université de Lausanne - No 12, Octobre 1998