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Moïse: de l'Egypte
à Hollywood, en
passant par le désert

Moïse sur le divan


Dreamwoks

Moïse: de l'Egypte à Hollywood, en passant par le désert

Au moment où les studios Dreamworks de Steven Spielberg n'hésitent pas à mettre la vie du prophète et législateur en images (le dessin animé «Le Prince d'Egypte» arrive sur les écrans romands quelques jours avant Noël), les chercheurs s'interrogent: Moïse a-t-il seulement existé?

L'histoire inspire décidément des projets démesurés à Steven Spielberg. Après avoir dénoncé la Shoah dans La Liste de Schindler, protesté contre l'esclavage (Amistad) et avoir mis en scène les batailles de la Seconde Guerre mondiale (Saving Private Ryan), voilà que le cinéaste produit un dessin animé consacré à la vie de Moïse. Quelques jours avant Noël, un film d'animation intitulé Prince d'Egypte sera donc projeté sur les écrans romands.

Pour Allez savoir!, c'est encore l'occasion de faire le point sur cette figure qui intéresse les théologiens, les historiens de l'Antiquité, mais aussi les psychanalystes (lire l'analyse). Après consultation, il s'avère que la tentative du studio hollywoodien Dreamworks est d'autant plus audacieuse que contrairement à ce que nous laissent croire nos souvenirs de catéchisme cette histoire est contradictoire et embrouillée au point que certains doutent de l'existence de l'homme Moïse.

Un mythe fondateur de l'Amérique

Pour le professeur de théologie lausannois et spécialiste de l'Ancien Testament Thomas Römer, cette fascination américaine pour Moïse est frappante: «Un livre très intéressant, Les mythes fondateurs de la nation américaine (de Elise Marienstras, Paris, Maspéro, 1976, ndlr.), montre à quel point les colons européens débarquant aux Etats-Unis ont pu s'identifier aux Israélites qui ont traversé la Mer Rouge et qui sont arrivés dans une terre vierge. Ce n'est donc pas un hasard si le cinéma a mis en scène, notamment dans Les Dix Commandements, un Moïse très américanisé qui s'opposait à l'ancien pouvoir.

Cette conscience très américaine d'être un peuple élu trouve encore ses racines dans ce modèle d'un peuple guidé par Moïse à travers les sables du désert. Et le moralisme américain découle d'une stricte application des Dix commandements. L'identification a pourtant ses limites, voire ses dangers: «Ce type de justification peut mener à toutes sortes d'horreurs, nuance Thomas Römer. On a par exemple pu justifier le massacre des Indiens en rappelant que Josué en avait fait de même avec les Cananéens et d'autres peuples.»

 

Thomas Römer, prof de théologie et spécialiste de l'Ancien Testament à l'Université de Lausanne

© N. Chuard


Un dépoussiérage s'impose

Mais avant de polémiquer à propos des récupérations politiques ou cinématographiques de l'oeuvre de Moïse, un dépoussiérage s'impose: que sait-on en effet de l'homme qui, selon les Textes, permit aux Hébreux de sortir d'Egypte, fit s'écarter les eaux de la Mer Rouge, passa des années à errer dans le désert avec son peuple, fit brûler le Veau d'or et entendit Dieu (qu'il appelait Yahvé) lui énumérer les Dix commandements sur le Sinaï avant de s'éteindre, âgé de 120 ans, après avoir épousé deux femmes étrangères et sans descendance connue? Le point en sept questions.

1. Moïse a-t-il existé?

Son existence n'étant pas attestée avec certitude sur des stèles ou textes égyptiens contemporains, le doute est permis. Pour le professeur Thomas Römer, «il y a tout de même beaucoup de probabilités que oui, même s'il reste difficile d'avancer des preuves. Le constat est encore valable pour des figures telles qu'Abraham ou David, comme pour toute la préhistoire d'Israël, puisque notre seul témoin textuel est l'Ancien Testament, qui, ne l'oublions pas, ne se veut pas un document historique, mais un document de foi et de doctrine.»

2. Moïse était-il Egyptien?

Freud, qui s'est intéressé au fondateur de la religion monothéiste, a popularisé cette thèse originale (voir analyse). Thomas Römer, lui, se montre plus réservé. Si Moïse porte bien un nom égyptien qui vient de -msés et qui signifie enfant de, ou engendré par, le professeur de théologie lausannois observe qu'«un Egyptien sur deux s'appelle -msès, un nom par ailleurs incomplet. Il manque le nom de la divinité qui l'accompagne généralement, comme Ra- dans Ramsès.»

Thomas Römer rappelle par ailleurs que l'Egypte du deuxième millénaire avant J.-C. bénéficiait d'une hégémonie culturelle: «Il n'est donc pas sûr qu'une personne qui porte un nom égyptien soit égyptienne. De même qu'une personne qui s'appelle Steven ou Kevin aujourd'hui n'est pas forcément américaine.»

3. Y a-t-il un Moïse historique?

Les chercheurs se sont intéressés à la carrière d'un certain Béya. Ancien esclave sémite devenu conseiller de la veuve du pharaon, il prend le pouvoir vers 1180 av. J.-C. et tente de gouverner l'Egypte avant d'être chassé par le futur pharaon Sethnakth. Selon une stèle de Sethnakth, Béya aurait réuni autour de lui des proches qui ont pillé l'or égyptien avant de s'enfuir. D'où un rapprochement possible avec certains versets mystérieux de l'Exode où l'on apprend que Moïse suggère aux Hébreux (alors réduits en esclavage) de demander de l'or à leurs maîtres égyptiens!?!

On apprend par ailleurs dans un autre texte que Béya portait un nom égyptien très long où l'on trouvait l'élément -msés. Faut-il en déduire que Béya est notre Moïse? La thèse est «hautement spéculative», mais «intéressante», selon Thomas Römer.

4. A-t-on mythifié la naissance de Moïse?

«A l'évidence, des motifs plus anciens et originaires d'ailleurs ont été greffés autour du personnage, remarque Thomas Römer. On note ainsi un parallélisme très fort entre l'histoire de la naissance de Moïse telle qu'elle est racontée dans l'Ancien Testament et le récit, antérieur, de la naissance du fondateur de la dynastie assyrienne Sargon. Selon un texte largement répandu à l'époque assyrienne, Sargon prétend être né d'une prêtresse-prostituée, et déclare avoir été déposé dans une arche flottant sur l'Euphrate avant d'être récupéré par une déesse qui l'aurait établi roi sur les nations. Difficile de ne pas voir des similitudes entre ce récit et celui de la naissance de Moïse dans l'Ancien Testament.»

5. Moïse a-t-il inventé le monothéisme?

«Non. C'est un autre fantasme lié au personnage de Moïse, sourit Thomas Römer. Personne ne conteste aujourd'hui que, jusqu'au VIe s. avant J.-C., des déesses et d'autres dieux étaient vénérés par les Hébreux à côté de Yahvé, dieu national. On a notamment retrouvé dans le désert de Judéon des inscriptions de bénédiction au nom de Yahvé et de son épouse Achéra qui remontent au VIIIe siècle avant notre ère.»

 

Charlton Heston dans «Les Dix commandements» de Cécil B. De Mille (1956)

La Bible transformée en film d'animation par Dreamworks, les studios de Steven Spielberg

6. Un seul Moïse, mais deux peuples d'Israël?

Selon la présentation biblique, le peuple d'Israël est esclave en Egypte avant d'être libéré par Moïse et guidé vers la Terre promise. Une histoire bien trop linéaire pour être absolument authentique. Des recherches historiques et archéologiques récentes tendent à montrer que le peuple d'Israël aurait été formé à la suite du mélange de deux groupes distincts qui adoraient à l'origine deux dieux différents.

Cette théorie repose notamment sur l'étude du nom Israël. Il est en effet composé d'un verbe -isra, qui veut dire lutter, et de la désignation d'une divinité -el, un Dieu cananéen important qui est devenu Allah par la suite. Dès le moment où ce peuple ne s'appelle pas Israyahou, en référence à Yahvé, on doit imaginer que les Israéliens ont vénéré -el avant de croire en Yahvé.

Explication possible: un groupe qui se nommait Israël a été rejoint par un autre groupe de gens fuyant l'Egypte et qui vénéraient Yahvé, une divinité qui aurait permis leur libération. Les deux groupes se seraient fondus en un seul et Yahvé serait devenu la divinité de référence de tout le peuple.

«Le groupe non-iahviste a parfaitement pu accepter l'idée d'un dieu anti-égyptien, vu qu'il faisait partie de ces peuplades qui vivaient en marge de la société cananéenne (contrôlée par le pouvoir pharaonique) et qui ont toujours eu des problèmes avec l'Egypte, suggère Thomas Römer. Ces groupes, qui apparaissent dans les textes égyptiens, sont d'ailleurs appelés apirou (signifiant marginaux, outlaws), un terme qui a des sonorités proches de Hébreux.»

7. Que reste-t-il de Moïse?

La réponse varie énormément selon les religions. «Pour un Juif, il reste une figure centrale. Les Evangiles chrétiens montrent plutôt Jésus comme un nouveau Moïse, une figure tantôt dans le prolongement de son action, mais souvent en rupture par rapport à la loi que Moïse a instituée, estime le professeur Römer. C'est pourquoi nous invoquons plus souvent Abraham que Moïse dans les réunions interreligieuses.»

Ce qui est sûr, c'est qu'aucun personnage biblique n'a un statut comparable à celui de Moïse. A la fin du Pentateuque, on écrit même: «Il n'y a jamais eu de prophète comme Moïse, lui qui a parlé avec Yahvé bouche à bouche et qui a fait tous les signes et les prodiges». Or l'expression, «faire les signes et les prodiges» est une expression standard qui, dans tout le reste de la Bible, est seulement utilisée pour Dieu.

Jocelyn Rochat

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Allez savoir! Le magazine de l'Université de Lausanne - No 12, Octobre 1998