Zoologie

 
 
 
 
 
 

Entre raffinement et
barbarie, l'amour
chez les araignées

Tenues de camouflage

Une mygale en Suisse

L'araignée: étalon
écologique

L'araignée, sauvée
par la mythologie


Cornelis Neet, chargé de cours à l'Institut de zoologie et d'écologie animale
© N. Chuard

Entre raffinement et barbarie, l'amour chez les araignées

Les araignées déclenchent des phobies: noires, poilues, véloces, elles sont probablement les plus redoutées de tous les arthropodes. Mais que sait-on de leurs mœurs? Avec la fin de l'été, qui voit sortir les plus gros spécimens, l'occasion se présente de prendre sa curiosité à deux mains, de surmonter son dégoût et de les regarder de plus près. Courage!

Autant le dire tout de suite: les araignées ont des mœurs barbares. Voilà qui ne va pas arranger leur cas. Déjà que cet ordre des arachnides n'est pas des plus aimés: à tout prendre, on préférerait presque partager son salon avec un acarien plutôt qu'avec une Pisaure. Question de physique. Les araignées n'ont rien pour plaire: longues pattes, au nombre de huit, crochets à venin et des poils partout. Qui dit mieux?

Mais, alors que l'on croyait l'affaire entendue, là voilà qui bascule. Là où un coup de talon allait réduire en miettes ce monstre de laideur et l'article journalistique qui l'accompagne, se faufile l'œil du spécialiste: «Une fois qu'on les connaît, je vous assure que l'on a du plaisir à observer et à expliquer les mœurs très variées des 34 000 espèces d'araignées qui existent dans le monde». Pour Cornelis Neet, chargé de cours à l'Institut de zoologie et d'écologie animale de l'Université de Lausanne et conservateur de la faune du canton de Vaud, l'araignée a d'abord été l'objet d'un travail de recherche et puis, comme il le dit, «il y a pris goût».

Un prototype du libéralisme

Mais l'arachnophilie n'aveugle pas notre homme qui reconnaît que «c'est effectivement un animal qui mène une vie extrêmement sauvage». Ainsi, l'araignée est un prototype du libéralisme pur et dur: individualiste, égoïste et carnivore. Cannibale, si besoin est. A l'exception de quelques espèces d'Amérique du Sud, telle l'Anelosimius eximius de Guyane, qui mènent une vie communautaire, partageant toile et techniques de chasse, l'araignée est donc un prédateur solitaire, une spécialiste du guet-apens, un forçat de l'embrouille.

La filière de la soie

Méfiante de surcroît. D'une méfiance aussi aiguisée que sa vue est courte. Malgré ses quatre paires d'yeux, qui lui font une tête en forme de gyrophare, la bête est quasiment myope, distinguant à peine le jour de la nuit. Normal qu'elle ait développé une nature aussi peu amène. Normal aussi qu'elle ne sorte jamais sans son fil de survie: tisseuse de toile ou chasseuse à l'affût, toutes disposent d'un véritable arsenal de soie. Poussez subrepticement une araignée en bas de la table, que ce soit un Pholcus, une Thomise ou une Mygale velue, toutes resteront pendues, petits alpinistes prévoyants, au bout de leur corde de sécurité.

Rencontres à hauts risques

Une vie de méfiance et d'intransigeance. Tel est le sort de l'octopode. Au point que même les relations amoureuses deviennent une rencontre à hauts risques: «Le principe même de l'accouplement chez l'araignée, c'est que le mâle doit arriver à ses fins sans être mangé. Cela dit, la prise de risques est quand même limitée, l'efficacité de la reproduction de l'espèce devant être garantie», rassure le spécialiste.

Alors que la saison des amours dans le règne animal évoque spontanément de belles parades nuptiales et de soyeux envols, la rencontre des araignées tient davantage de la ruse et du tour de force. Il faut imaginer la femelle, deux fois plus grosse que le mâle, trônant sur sa toile telle une sombre marâtre, miraude, mais l'estomac en éveil, prête à bondir à la moindre vibration.

L'art du pédipalpe

Pendant ce temps, le mâle, lui, vaque de-ci de-là et sent venir l'heure de l'accouplement. Il prépare ses outils, révise la mobilité de ses membres. Lâche une goutte de sperme sur une feuille, et l'absorbe aussitôt de son pédipalpe, sorte de seringue qu'il a, fichée sur le sommet de la tête. Très précieux, le pédipalpe. C'est lui qu'il faudra sortir au bon moment, qu'il faudra introduire, telle une clé dans une serrure, dans l'orifice de la femelle savamment conquise. Mais l'heure est encore loin.

De fil en femelle

Le mâle va donc, petit baladin en quête d'une promise. Il arpente son biotope, traquant le moindre fil qui le conduira à l'antre de la dame. Un allié inestimable, le fil. Bourré de phéromones, ces indices chimiques qui lui indiquent de quelle espèce d'araignée il s'agit. Pas question de s'aventurer auprès de n'importe qui: «Il n'y a pas d'accouplements interespèces entre les araignées pour des raisons de morphologie ou de différences comportementales», précise le spécialiste. Le tout est donc de trouver le fil d'une congénère. Et de le suivre jusqu'au bout.

Les amants maudits

Arrivé auprès de l'élue, tout est encore à faire. L'approche est délicate et le moindre faux pas peut être fatal. Que le message soit mal compris, le signal chimique insuffisant, que la météo ne soit pas favorable ou qu'une proie tombe entre les amants au mauvais moment, et le pire peut arriver: la femelle se rappelle soudain de son gargantuesque appétit et, clac, voilà le mâle ligoté, ficelé jusqu'à la gauche, mordu et immobilisé par le venin et aussitôt recouvert de sucs gastriques. C'est comme ça qu'il sera consommé, l'araignée digérant toujours ses proies à l'extérieur. Objet d'une funeste mais si délectable méprise, le mâle sera ensuite vidé de son jus.

 

Voici la phase dangereuse où le mâle approche la femelle araignée: ici (photo de gauche) la phase distante de la parade nuptiale de Meta segmentata, où le mâle signale sa présence par des vibrations sur le fil , et l'accouplement chez Tetragnatha extensa (photo de droite)

C. Neet


Malin comme un mâle

Mais le mâle sait aussi être malin. Et a développé toute une panoplie de stratégies pour éviter de finir en purée de nectar. Adeptes de la force et du machisme, les Tetragnathes ne s'embarrassent pas de courbettes: le mâle pince et immobilise les chélicères (crochets à venin) de la femelle pendant tout l'accouplement.

Une précaution que la Thomise, petite araignée en forme de crabe, prend à sa façon. Plutôt que de risquer un bras de fer, elle préfère jouer du lasso: le mâle emballe sa belle de son (plus beau?) fil de soie, lequel est aussi solide qu'un fil de nylon du même calibre. Une fois la femelle neutralisée, le mâle peut œuvrer à sa guise. Et s'en aller, un peu goujat, une fois sa tâche accomplie. Cornelis Neet: «Il est difficile de savoir dans quelle mesure cette technique tient davantage du rituel que de la nécessité. Une chose est sûre: la femelle parvient à se libérer d'elle-même après l'accouplement.»

 

La Thomise Misumena vatia, adopte la couleur de la fleur sur laquelle elle a élu domicile

C. Neet


Un ballet pour se plaire

La Pisaure, grande araignée des prairies, met un peu plus de raffinement à l'affaire. Ayant compris qu'il s'agit d'occuper la femelle affamée, le mâle lui offre en prélude un cadeau alimentaire. Pendant que la dame se repaît, le prétendant officie. Une copulation clandestine qui dure le temps d'un repas.

Mais toutes les araignées ne pratiquent pas l'assaut terroriste de la Thomise ou celui quelque peu mesquin de la Pisaure. A l'art du muscle et de la fourberie, les Lycoses et les Salticides, dites araignées sauteuses, préfèrent l'art du ballet. Dotées d'une vue plus développée, elles se repèrent donc à distance, ce qui leur permet de se faire des signes avec les pattes. Agitant les bras, tapant des pieds en des séquences spécifiques, mâles et femelles dessinent ainsi un petit menuet visuel de reconnaissance. Et finissent par s'adonner à un accouplement consenti.

Le chant d'outre-toile

Plus lyriques, les araignées Orbitèles (celles qui tissent de belles toiles géométriques) sortent le grand jeu. Le mâle s'avance prudemment dans l'antre de la femelle, y tisse son propre fil et entame sa sérénade. Chanter? Inutile, l'araignée n'entend pas les sons qui proviennent de l'air. Par contre, ses milliers de poils perçoivent la moindre vibration à hauteur de toile.

Le mâle déploie alors tout son savoir-faire: le voilà, tel un guitariste enfiévré, qui se met à pincer, frapper, tirer la corde pour moduler les sons. Pattes, pédipalpes et abdomen, tout est bon pour gratter cet instrument de fortune et séduire la dangereuse élue. La composition est-elle belle? Nulle oreille d'homme ne le sait. «Grâce à un système de laser qui permet de lire les vibrations par un codage visuel, on a pu les enregistrer. Elles forment des séquences spécifiques, variées, avec des phases très intenses.» Une chose est sûre : la femelle se laisse prendre à cet étrange chant du mâle amoureux.

Un cocon sur le dos

Etat de grâce. Vite passé. La vie des araignées retombe alors dans les travers du pragmatisme le plus carnassier. Quand la femelle se remet de son étourderie, le mâle a déguerpi. Normal : après les ébats, il redevient une vulgaire proie. D'ailleurs, ayant perdu toute utilité, il meurt souvent pendant ou peu de temps après la copulation.

Ainsi la femelle fait son nid toute seule avec plus ou moins de sollicitude. L'Epeire diadème suspend son cocon quelque part, y pond ses œufs et les abandonne. La Lycose le trimballe partout avec elle jusqu'à éclosion des petits, lesquels s'agrippent alors au dos de leur mère, formant une véritable pelote d'individus qui, après quinze jours, finissent par tomber un à un.

Les Pisaures et les Dolomèdes construisent, elles, une vraie toile pouponnière: un dôme à l'intérieur duquel elles installent leur cocon et veillent sur leur progéniture.

Ainsi se termine ce petit conte de la sauvagerie ordinaire: la mère Théridiidé qui a nourri ses petits, parfois bouche à bouche, leur apportant suc d'insecte et coulis de mouche, finit mangée par les siens. Les jeunes, devenus indépendants, n'auront d'autre égard que de boire, grâce à leur jabot aspirateur, toute la substance vitale de leur mère. Jusqu'à la lie.

Patricia Brambilla

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A lire:

«Les Araignées», de Cornelis Neet, Ed. Atlas visuels Payot Lausanne, 1987.

«Function and structural variability of the stabilimenta of Cyclosa insulana» par Cornelis R. Neet, in Bulletin Br. arachnol. Soc. 8 (5), 1990, pp. 161-164.

«Spiders as indicator species: lessons from two case studies» par Cornelis R. Neet, in Revue suisse de zoologie, vol. hors série, août 1996, pp. 501-510.

«Inventaire des araignées épigées du domaine de Changins» in Revue suisse Agric. 29 (4), 1997, pp. 189-194.

«Qualité des surfaces de compensation écologique: un outil d'appréciation à la portée de chacun» in Revue suisse Agric. 30 (3), 1998, pp. 107-117.


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Allez savoir! Le magazine de l'Université de Lausanne - No 12, Octobre 1998