Edito 

NOS AMIS DE BERNE...

 

«Vaudois, un nouveau jour se lève. Il porte la joie dans nos cœurs. La liberté n'est plus un rêve. Les Droits de l'homme sont vainqueurs...» Ils célèbrent la fin d'une tyrannie, les couplets de l'hymne vaudois qu'on chante au soir du 24 janvier dans une arrière-salle de bistrot. La Révolution vaudoise, telle qu'on nous l'a enseignée, c'était notre Bastille à nous. C'était la prise des châteaux, la mise à la porte des baillis et la naissance d'un souffle nouveau dans le Pays de Vaud oppressé.

La réalité nous oblige à ajouter une ribambelle de bémols à cet hymne patriotique. Les historiens de l'Université de Lausanne revoient en effet à la hausse le bilan de «l'envahisseur» bernois. Et nous découvrons ébahis que les Vaudois n'étaient pas si mal lotis sous les baillis. Va-t-on pour autant réhabiliter Leurs Excellences? Les chercheurs préfèrent «faire un sort à la légende noire des Bernois» et ont pour seule ambition de présenter «un bilan objectif» de la conquête. Pas question de prononcer le terme de «réhabilitation»: trop à la mode et pas scientifique.

Restent des faits qui sont têtus. On peut analyser le registre des naissances de l'époque, observer que les villes et les villages vaudois témoignaient d'une certaine opulence, arpenter ces routes que nous devons à Leurs Excellences de Berne et s'étonner de la fiscalité «légère» de l'époque. On peut encore soupeser les inconvénients découlant du statut de sujet: les Vaudois n'étaient pas libres et les Bernois se montraient parfois tropl «mômiers» dans la gestion des Eglises romandes. Malgré cela, il faut bien abonder dans le sens de Pierre-Maurice Glayre, ce révolutionnaire vaudois qui admettait, en 1798 déjà: «Notre révolution a ceci de particulier que ses motifs ne sont ni les malheurs du peuple ni la haine de notre gouvernement.»

Ce n'est pas encore une réhabilitation, mais presque.

Comment, dès lors, a-t-on pu décrier à ce point les Bernois? Les historiens nous expliquent que tout commence peu après le départ forcé des douze baillis alémaniques qui «envahissaient» à eux seuls le Pays de Vaud. Il fallait bien justifier le changement de régime, surtout face à des campagnes récalcitrantes au point de prendre les armes contre les révolutionnaires. Les nouvelles élites démocratiques ont alors abusivement noirci le bilan des aristocrates alémaniques, inventant notamment le mythe du major Davel (qui fut trahi, arrêté, jugé et condamné par des... Vaudois) et imaginant la «légende noire» des Bernois, une thèse légèrement «révisionniste» qui s'est progressivement imposée comme une vérité. Jusqu'à ce que les chercheurs nous invitent à tourner la page.

S'il y a là de quoi déchanter, on ne parlera pas pour autant de «révélation» historique. Les universitaires qui fréquentent le professeur Alain Dubois font ce genre d'analyses depuis des années. Mais, comme cela s'était produit pour les échanges d'or avec l'Allemagne nazie, ces réajustements de l'histoire restaient confinés dans les cercles académiques.

De découverte en relecture surprenante du passé, nous finirons peut-être par apprendre à nous méfier de ces histoires trop belles ou trop héroïques pour être vraies. Ces réinterprétations historiques à répétition résonnent pourtant comme une invitation à cesser de conjuguer le passé au présent. Après tout, on peut continuer à pester contre les diktats de la Berne fédérale sans se prendre pour la réincarnation du major Davel. Et ça peut même simplifier les débats.

 

Jocelyn Rochat

 

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