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Faut-il
réhabiliter les Bernois ?
par Jocelyn Rochat, journaliste RP
«Courbés
depuis deux siècles sous le joug de quelques familles
ambitieuses, nous nous sommes affranchis.» Voilà
pour la légende de la Révolution vaudoise. La
réalité historique, elle, est nettement moins
sombre et plus complexe. Le
professeur Alain Dubois, spécialiste de l'Histoire
moderne à l'Université de Lausanne,
qualifie même les conquérants bernois de
«dirigeants longtemps admirés». Une
citation tirée de la préface de l'ouvrage du
livre «De l'Ours à la cocarde» (Editions
Payot, Lausanne, 1998). Ce recueil d'articles que l'on doit
à un collectif d'historiens donne une image plus
réaliste de ce qu'était la vie des Vaudois
assujettis aux Bernois, entre 1536 et 1798. Le livre montre
que la mauvaise réputation des envahisseurs bernois
n'est, pour l'essentiel, qu'une construction a posteriori.
Les «libérateurs» vaudois auraient noirci
le bilan de la tutelle de l'Ours, créant de toutes
pièces la «légende noire» des
maîtres bernois... On en avale son papet de
travers!
Une collaboration active et
musclée
- Bien que le concept de réhabilitation
«lui hérisse le poil», Alain Dubois
trouve sans difficulté de nombreux mérites
à Leurs Excellences de Berne. «Si l'on fait
une étude objective de cette période, il
faut commencer par constater que les Vaudois ont
été des sujets moins contestataires que bon
nombre d'Alémaniques assujettis aux familles
dirigeantes de la ville de Berne.»
- Les Vaudois sont allés bien au-delà de
la simple prise en compte de l'arrivée d'un
nouveau seigneur dans la région en lieu et place
des évêques de Lausanne ou des comtes de
Savoie. On les voit notamment prendre les armes pour
défendre Leurs Excellences lorsque les paysans de
l'Emmental se révoltent et attaquent Berne. Les
troupes vaudoises n'ont pas hésité à
malmener ces sujets en colère contre leur
maître, plutôt que de les rejoindre sur le
sentier de la révolte.
L'indépendance? Pourquoi
faire?
- Comment expliquer que les sujets des bords du
Léman n'aient pas tenté de profiter de la
révolte paysanne et de l'affaiblissement du
pouvoir bernois qui en découlait pour gagner leur
liberté? «D'abord parce que les Vaudois
n'étaient pas trop mal lotis, même s'ils
n'étaient pas libres. Ensuite parce que cette
revendication n'existait pas à l'époque.
Même si nous avons bien cherché, nous
n'avons pas retrouvé un seul texte &endash;
à part les doléances du major Davel qui ne
fut pas suivi &endash; où un Vaudois
réclame l'indépendance. Ce n'était
pas dans l'air du temps.»
- L'air du temps. Voilà justement une bise qui
agace le professeur Alain Dubois. Parce que le Pays de
Vaud sous la domination bernoise, ce n'est pas tout
à fait l'Afrique des colonies: «Comme nous
avons vécu une succession de régimes
totalitaires durant ce siècle, nous y associons
bien à tort les Bernois... On a trop souvent
jugé cette époque en fonction de
problèmes et de concepts actuels. Voyez à
ce sujet la Ligue vaudoise qui n'aime pas le centralisme
de la Berne fédérale du XXe siècle
et qui prend donc la défense de la Savoie,
régime pourtant bien plus centralisant et
bureaucratique à l'échelle de
l'époque que celui de Leurs
Excellences...»
Des Bernois admirés
à la ronde
- «En fait, les dirigeants bernois étaient
admirés par leurs contemporains en Europe. Le
régime de Leurs Excellences était
considéré comme supérieur à
beaucoup d'autres. Les écrits de nombreux
voyageurs en témoignent», observe le
professeur Dubois. La qualité et la
sécurité de leurs routes étaient
reconnues à des lieues à la ronde. Les
sujets vaudois bénéficiaient par ailleurs
d'un sort matériel et judiciaire tout à
fait enviable. Les impôts, comparables à
ceux qui étaient versés
précédemment à l'Eglise,
étaient relativement légers.
- Enfin, les Bernois se montraient compréhensifs
: «Leur gestion était pointilleuse, mais pas
arbitraire. Ils savaient par exemple que les
récoltes dans le Jura variaient
énormément en fonction de la
météo. Et certaines années, on les
voit avancer des grains aux paysans ruinés par la
mauvaise récolte de l'année
précédente.» Même
phénomène lors de l'affaire Davel : les
doléances exprimées par le rebelle sont
analysées et amènent plusieurs
aménagements dans la gestion du Pays de Vaud. Un
comble pour le malheureux major, finalement entendu
à Berne mais condamné à mort par ses
concitoyens!
Le progrès? Connaît
pas...
- Autre idée reçue, autre
contrevérité historique : les territoires
bernois n'étaient pas fermés au
progrès. Les «colonisateurs» bernois
n'ont pas confiné le Pays de Vaud dans la seule
agriculture. Du moins pas volontairement : «La
colonisation n'a pas empêché les gens de la
Vallée de Joux de développer de leur
initiative un grand savoir-faire dans le domaine de la
métallurgie et de l'horlogerie, analyse le
professeur Dubois. Ceci dit, il est vrai que Leurs
Excellences, des propriétaires terriens vivant de
la rente foncière et du mercenariat, ne se sont
pas montrés aussi entreprenants que les marchands
zurichois ou que les Bâlois, ces industriels
précoces. Ce manque d'esprit d'entreprise
constitue bien une faiblesse du régime bernois,
mais pas dans l'intention de nuire à ses sujets.
Et les excellents Vaudois de la rue de Bourg
n'étaient guère plus entreprenants.
Ouverts, les Bernois l'étaient cependant aux
idées progressistes en agriculture, s'inspirant
largement des préceptes des physiocrates
français.»
Une frénésie
anti-sorcières
- Si les Bernois ne favorisaient guère le
développement industriel vaudois, ils
surveillaient en revanche de très près le
fonctionnement de la justice et ont laissé se
développer la chasse aux sorcières. Une
marque de ce protestantisme qu'ils ont imposé aux
Vaudois? «Il y a effectivement une
frénésie anti-sorcières et
anti-sorciers (il y avait autant d'hommes que de femmes
parmi les condamnés)
-
- .

-
A l'époque, le Pays de Vaud est sans
conteste le champion du genre», admet Alain
Dubois. Pas question pour autant de jeter la bave du
crapaud sur les seuls Alémaniques: la plupart
des procès en sorcellerie ont été
initiés et menés par des juges
vaudois.
- Dans la pratique, en effet, les élites
vaudoises étaient largement associées au
pouvoir communal et judiciaire: «En fait de Bernois,
il y avait en tout et pour tout une douzaine de baillis
en Pays de Vaud. Tout le reste de l'administration,
soldats, policiers, lieutenants baillivaux, était
composé de Vaudois. Contrairement aux baillis, les
lieutenants baillivaux étaient même
nommés à vie, ce qui leur conférait
beaucoup d'influence.»
Les «intégrismes»
du XVIIe siècle
- «Pour ne prendre qu'un seul exemple, celui de la
chasse aux sorcières de Gollion au début du
XVIIe siècle qui a été longuement
analysée dans le mémoire de licence de
Fabienne Taric Zumsteg, on découvre que le
seigneur-justicier est le seigneur de Gollion et pas un
Bernois», constate le professeur Dubois.
-
- Innocentés, les Bernois ne quittent pas pour
autant le tribunal de l'histoire avec leur absolution en
main : «Par leur mentalité, leur attitude,
les dirigeants bernois n'échappent pas à la
montée de l'absolutisme perceptible dans toute
l'Europe. A l'instar des princes, ils se
considèrent comme une autorité
toute-puissante, de droit divin, à laquelle leurs
sujets doivent respect et obéissance. Mais cela
nous entraînerait dans une longue analyse... Il
faudrait replacer l'affaire dans le cadre de la grande
discussion historique sur la crise générale
du XVIIe siècle, une période de profonds
changements, d'insécurité, où les
attitudes se durcissent notamment sur le plan religieux.
Une période où l'on constate le triomphe
d'intégrismes, pour employer un terme
anachronique, ou plus précisément de
l'orthodoxie dont le père de Davel fut l'une des
victimes lors de l'affaire du Consensus.»
Des envahisseurs peu
envahissants
- Les Vaudois ayant finalement si peu de choses
à reprocher aux Bernois, comment expliquer qu'ils
aient chassé cet envahisseur si peu envahissant?
«Il y a l'influence des Lumières; les
écrits et la présence de philosophes comme
Voltaire ou l'Anglais Gibbon ainsi que la
Révolution française ont fini par faire
prendre conscience aux élites vaudoises &endash;
et uniquement à elles &endash; qu'elles
étaient prétéritées, qu'elles
n'étaient malgré tout que des citoyens de
deuxième classe. Gibbon reproche d'ailleurs aux
bourgeois de Lausanne de ne pas se révolter contre
cet état des choses», répond le
professeur Dubois.
-
Mais cet élément n'aurait pas suffi
à déclencher la révolution
vaudoise s'il n'avait été
accompagné d'une série d'erreurs
bernoises et d'une série de coups de pouce
français. Alors que Leurs Excellences ont dans
l'ensemble géré les crises
précédentes avec intelligence, les
voilà qui se crispent au moment de la
Révolution française. Qui prennent des
mesures humiliantes, autoritaires contre les
élites vaudoises en ébullition
(obligation de prêter serment, bannissements,
condamnations à mort pour des participations
à des banquets, etc.).
- «Ce durcissement reflète surtout
l'insécurité du pouvoir bernois, ses
divisions internes. Une nouvelle génération
émerge : des Bernois éclairés qui
ont lu les philosophes et qui apportent des idées
nouvelles, sans toutefois pouvoir les imposer. Ce conflit
de générations amène les
traditionalistes à se sentir menacés et les
pousse à ces réactions inhabituellement
dures qui causeront la fin de la domination bernoise en
Pays de Vaud.»
Des Bernois
regrettés
- Même la mise à la porte des baillis
bernois témoigne de l'attachement que leur portait
une bonne partie de la population. Il fallut
l'intervention musclée des troupes
françaises pour forcer le Pays-d'Enhaut à
déposer les armes. Les montagnards, mais encore
une bonne partie des campagnes vaudoises, ne voulaient
pas l'indépendance. «La Révolution
vaudoise fut celle des élites urbaines et pas du
peuple», estime Alain Dubois.
- Le vote organisé dans les paroisses du Pays de
Vaud à propos de la nouvelle Constitution (qui
marque l'entrée du canton dans l'ère
autonome) témoigne de ce manque d'enthousiasme. Le
texte est ainsi refusé à Baulmes, au Lieu
et à Sainte-Croix, et le vote boycotté
à Bullet, Château-d'Oex, Rossinière,
Rougemont et aux Ormonts.
Et qu'en ces lieux...
- Paradoxalement, cette «colonisation douce»
est transformée en période
«noire» sous la plume alerte des
révolutionnaires vaudois. Et c'est cette vision
«révisionniste»,
exagérément critique envers Leurs
Excellences de Berne, qui s'est progressivement
imposée. Jusqu'à ce que le Bicentenaire de
la Révolution fournisse l'occasion de rendre aux
Bernois un hommage mérité, sans toutefois
taire les travers de leur régime.
- Dans l'histoire vaudoise, donc, un nouveau jour se
lève. Il porte l'Ours dans nos curs. Et
qu'en ces lieux règne à jamais l'amour des
faits, la vérité, la joie...
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