Quand les animaux sauvages apprivoisent la ville
par Patricia Brambilla, journaliste RP
Les rats et les pigeons vivent collés aux basques des citadins depuis belle lurette. Mais ils ne sont plus les seuls. Voilà que renards, musaraignes, tourterelles turques et Cie se bousculent aussi au portillon des villes. Qui, en quelques années, sont devenues plus attractives que les campagnes stérilisées. Petit bestiaire de la nouvelle jungle urbaine.
Il
n'est plus rare d'entendre un couple de fouines en chaleur couiner
en pleine ville et au milieu de la nuit. De croiser, vous sur le
perron asphalté, eux en plein ciel, un martinet
pressé ou une tourterelle turque. Ou d'apercevoir dans le
faisceau des phares, avenue de la Gare, à Lausanne,
Genève ou Zurich, la fine silhouette rousse d'un renard. A
croire que la ville avec ses tours immobiles, son glacis de
béton et son bruit ne fait plus peur à personne.
Même pas aux animaux sauvages ou, disons, à certains
d'entre eux : «Il faut être un prédateur
nocturne, suffisamment opportuniste et adaptable pour oser
s'avancer dans les centres urbains. Un lièvre herbivore ne
viendra jamais en ville, la vie est déjà assez dure
pour lui en campagne!» dit en souriant
Peter Vogel, professeur au Laboratoire de
zoologie et écologie animale de l'Université de
Lausanne.
Impossible
de parler des locataires de la ville sans évoquer la
fouine. Cette vieille habituée a un gros atout : elle est
omnivore, donc facile à contenter. Elle adore les fruits,
les insectes, les rongeurs, les oiseaux, en particulier les
pigeons, et se cale même parfois un petit creux avec une
pâtée pour chats ou un morceau de plastique. Et les
câbles rongés? s'énervent les automobilistes.
Jeux d'enfants! tempère Claude
Mermod, professeur à l'Institut de zoologie de
l'Université de Neuchâtel, qui attribue
ces dégâts à quelques jeunes individus,
attirés par la chaleur des moteurs et qui, tels des chiots
en vadrouille, se font les dents sur le premier bout de caoutchouc
qui passe.
Très
rapide, très agile, Martes foina escalade les murs les plus
abrupts et une brèche de quelques centimètres lui
suffit pour se faufiler. Pas besoin de terrier : un simple abri,
un interstice sous un toit fait son affaire. Pas étonnant
que sa densité ait explosé en une trentaine
d'années : «En 1960, on ne comptait que quelque 200
fouines en ville de Zurich. Aujourd'hui, on peut multiplier ce
nombre par dix pour toutes les capitales. La fouine a
augmenté partout, même dans les pays du Nord. On en
trouve en Angleterre, et jusqu'en Scandinavie, alors qu'il y a
vingt ans, il n'y en avait pas. On assiste à une expansion
de l'espèce, laquelle passe par les villes exclusivement :
vous ne trouverez pas de fouines dans les forêts
suédoises», explique Claude Mermod.
Repère
de frileux, la ville séduit aussi les opportunistes.
Ecuelles à pâtées, nichoirs, poubelles et
stations d'épuration, autant d'occasions de manger sur le
pouce, sans se fatiguer à chasser un lièvre
incertain ou un hypothétique campagnol. C'est le rapide
calcul qu'a fait le renard. Qui, depuis quelques années,
vit et prospère à la ville, heureux comme un coq en
pâte.
Signalé
dans les grandes villes américaines et anglaises il y a une
vingtaine d'années déjà, l'«urban
fox» gagne aujourd'hui ses galons auprès des citadins
suisses. Qui l'admirent, s'ébaubissent devant son poil
flamboyant et sa jolie dégaine. S'émeuvent d'avoir
ainsi un morceau de vie sauvage à deux pas du salon et,
imprégnés des textes de Saint-Exupéry, ne
peuvent parfois s'empêcher d'imaginer un jour l'animal
apprivoisé. La conservation de la faune a dû
interdire, il y a dix ans, le nourrissage du renard. Lequel n'a au
fond pas tant besoin d'être invité pour oser
s'installer. Et qui, surtout, ne doit pas être
considéré comme un animal domestique, ni être
caressé. Le renard est souvent porteur du Taenia
échinocoque, un parasite transmissible à l'homme par
le contact. Même s'il existe aujourd'hui des traitements
contre ce méchant cestode, mieux vaut donc admirer le
renard à distance.
La
ville lui convient donc, d'autant que maître goupil a les
moyens d'y survivre. Rusé, il l'est véritablement.
Hôte habile de plusieurs terriers, il sait déjouer
les pièges de l'homme. Peter Vogel le sait, lui qui a
essayé, à fin d'études, d'en capturer un sur
le site de Dorigny. En vain : «J'ai installé une
grande cage avec un appât à l'intérieur. Mais,
en quatre mois, je n'ai réussi à attraper que des
chats!» La prudence du renard n'est prise en défaut
que quand il est en bas âge. A peine sortis du terrier, les
renardeaux circulent librement, jouent, vont faire leurs
galipettes et, souvent, échappent à la surveillance
des parents. Malgré un système matriarcal
élaboré, mère et filles s'occupant de la
portée tandis que le père reprend très vite
son chemin solitaire, les mois de juillet et août sont ceux
de l'hécatombe.
Finalement,
la ville n'est peut-être plus aussi hostile qu'il n'y
paraît. Avec ses recoins, ses bâtisses
abandonnées, ses couloirs verts, elle est parfois un
véritable réservoir de ressources. Une
récente étude sur le canton de Zurich
(«Brutvögel im Kanton Zürich», de Marting
Weggler et al., Ed. Merkur Druck AG.) a même
révélé que les agglomérations
abritaient actuellement une plus grande variété
d'oiseaux que la campagne agricole, c'est-à-dire champs,
pâturages et vignes. Raphaël
Arlettaz, chercheur associé au Laboratoire de zoologie de
l'Université de Lausanne : «Il faut bien se
rendre compte que la campagne a été
ratiboisée : il reste peu de haies, d'arbres et de
bosquets, où petits oiseaux et rongeurs peuvent faire leur
nid. Et les rares zones de verdure qui subsistent sont
traitées chimiquement, stérilisées. Depuis la
fin de la guerre, l'intensification de l'agriculture a
entraîné un appauvrissement colossal des campagnes.
Et du coup, les villes sont devenues proportionnellement plus
intéressantes pour certains animaux sauvages.»
Le
martinet noir, par exemple, a quasiment déserté les
falaises de rochers ou les trous d'arbres. Ce qu'il
préfère : un espace sous un toit, une
anfractuosité dans un mur. Répandu dans toute
l'Eurasie, sur le bassin méditerranéen et jusqu'en
Ecosse, cet infatigable volatile &endash; il ne se pose que pour
nicher &endash; a tout simplement changé de
stratégie et est devenu un citadin accompli. Il fait son
nid d'une fissure : une petite coupe bricolée avec un peu
de salive lui suffit pour y déposer ses ufs.