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Affaire Montand, délits
sexuels,
recherches en paternité...
le test ADN n'empêche pas l'erreur
judiciaire
par Sylvie Fischer, journaliste RP
L'empreinte génétique, c'est la
preuve-reine, celle qui, en établissant la
«carte d'identité biologique de chaque
être humain», donnerait à
l'enquêteur la certitude de tenir «son»
coupable. Et pourtant, confie Franco Taroni, chercheur
à L'Université de Lausanne, la justice
interprète encore trop souvent de manière
fausse les résultats de ces tests.
- La preuve ADN serait-elle la preuve absolue? Cette
technique, qui permet d'établir, à partir
des marqueurs extraits des cellules humaines, la carte
d'identité de tout être humain, est
omniprésente dans les grandes affaires judiciaires
actuelles. Yves Montand est-il ou non le père de
celle qui se prétend sa fille? Guy Georges est-il
le «tueur en série de l'Est parisien»,
auquel on attribue cinq meurtres et une agression? Le
test ADN donne la réponse. Peu importe la
ressemblance de la jeune fille : Montand n'est pas son
père. Peu importent les dénégations
premières de Guy Georges : il est bien le
meurtrier.
Des fichiers critiqués
«La
preuve ADN semble être aujourd'hui la solution
à tout», résume
Franco Taroni, docteur en police
scientifique et chef de projet à l'Institut de
médecine légale de l'Université de
Lausanne. La France a créé un
fichier d'empreintes génétiques en vue de
faciliter la recherche des auteurs d'infractions
sexuelles, et les polices de plusieurs cantons
rêvent de lui emboîter le pas. «Mais en
utilisant ces bases de données pour rechercher des
délinquants, on sélectionne
déjà un cercle de suspects (les personnes
déjà condamnées). On oublie du
même coup le reste de la population, parmi lequel
se trouve peut-être celui qui a commis le
crime», poursuit le chercheur. «De tels
fichiers, utilisés depuis quelques années
en Angleterre, y font déjà l'objet de
critiques.»
Le résultat de l'analyse ne suffit pas
- Critiquée, la preuve par l'ADN? Ne
s'appuie-t-elle pas sur l'analyse de petits fragments
d'acide désoxyribonucléique (=ADN), ce
support des gènes, dont les séquences sont
si variables d'une personne à l'autre qu'elles
créent un véritable «photomaton»
d'un individu, sans risque d'erreur possible? «Il
est faux de croire qu'en ayant le résultat d'une
empreinte génétique, on a automatiquement
un coupable», dément Franco Taroni.
- «Le résultat de l'analyse ne suffit pas
s'il se borne à montrer une concordance entre des
caractéristiques génétiques.
D'autres paramètres entrent en jeu, comme le
cercle des suspects potentiels, leurs parents possibles,
le mélange éventuel de traces d'individus
différents. Pour ne pas faire d'erreur, il faut
interpréter le résultat du test à la
lumière d'un calcul de probabilités.
Malheureusement, la justice néglige encore le plus
souvent de le faire.»
L'«erreur du procureur» et autres intuitions
fausses
- «Dans les pays anglo-saxons, où les
données judiciaires sont plus accessibles, on sait
que des déductions fausses ont été
tirées de résultats
génétiques. En Suisse, le risque d'erreur
est à mon avis tout aussi grand. Cela tient au
fait que les résultats présentés
s'intéressent à la fréquence,
c'est-à-dire à la rareté de la
caractéristique génétique dans une
population donnée. On dit par exemple : «Une
telle constellation de caractéristiques se
retrouve chez 0,001% de la population, donc il y a 99,999
% de chances pour que la trace provienne bien du
suspect». Or cette conclusion, extrêmement
défavorable pour l'intéressé
&endash; en anglais, on l'appelle «l'erreur du
procureur» &endash; repose sur une mauvaise
compréhension des règles de
probabilité.»
«Je suis un éléphant...»
- Franco Taroni, qui a bénéficié
de deux bourses pour effectuer un post-doctorat au
département de mathématiques et
statistiques de l'Université d'Edinburgh, en
Ecosse, est passé maître dans l'art
d'illustrer son propos des exemples les plus simples :
«Si l'on dit «je suis un
éléphant, donc je suis un animal à
quatre pattes», cette phrase pose une
probabilité maximale. Mais il serait erroné
de renverser la proposition et de conclure que «si
je suis un animal à quatre pattes, je suis
forcément un éléphant», car
là, la probabilité n'est pas maximale : il
peut aussi s'agir d'un chat.»
- Autre déduction apparemment «de bon
sens», mais fausse : celle de la défense qui,
face au même résultat, pourrait dire
«qu'en Suisse, il y a sept millions d'habitants,
donc si la probabilité est de 1/1000, il n'y a
qu'une chance sur 7000 pour que le suspect ait
laissé cette trace &endash; un taux trop faible
pour être significatif». Or les agresseurs
potentiels ne sont pas six millions, relève Franco
Taroni, et le taux, même faible, reste
significatif.
Evaluer, malgré tout, sur la base du dossier
- La solution, plaide le chercheur, est d'appliquer le
théorème de Bayes. Pour prendre une
décision sur une hypothèse, il est
nécessaire tout d'abord que le juge évalue
a priori, sur la base des autres preuves du dossier, les
risques de culpabilité du suspect. Puis cette
évaluation sera revue à la lumière
d'un «rapport de vraisemblance»: la
probabilité d'avoir une telle empreinte
génétique si le suspect est vraiment
coupable sera comparée à la
probabilité de trouver une telle trace, au cas
où le suspect ne serait pas coupable.
«Après cet examen, l'expert pourra dire, par
exemple, que le résultat de l'analyse
génétique soutient mille fois
l'hypothèse A plutôt que l'hypothèse
B.»
- Une telle méthode permet d'éviter les
erreurs lorsque deux frères, par exemple, font
partie des suspects potentiels: «La
probabilité de trouver une telle concordance
génétique n'est dès lors plus de
1/1000, comme elle le serait si le groupe de
référence était la population
générale, mais beaucoup plus grande. Ces
proches parents partagent en effet un certain nombre de
caractéristiques.» D'où la
nécessité, avant même d'avoir le
résultat du test, de connaître le groupe
d'agresseurs potentiels.
Arbitrairement, une chance sur deux d'être le
père
- Pour Franco Taroni, c'est au juge, qui maîtrise
toutes les pièces du dossier, et non à
l'expert d'évaluer les risques a priori qu'une
hypothèse (de culpabilité, ou de
paternité) soit vraie. «Or l'on constate que
la jurisprudence suisse ou européenne fixe de
façon arbitraire que l'individu en cause a une
chance sur deux d'être le père. Dans une
affaire où la mère de l'enfant aurait eu
des relations sexuelles avec plusieurs pères
potentiels, ce facteur a priori devrait être
contesté, ce que les avocats ignorent
souvent.»
- La faute est à mettre surtout sur le manque de
communication entre spécialistes des calculs de
probabilités et juristes. Il est vrai que seule
une quinzaine de spécialistes en police
scientifique &endash; la plupart en Angleterre &endash;
s'intéressent aujourd'hui à la
manière dont sont présentés les
résultats des tests, et aux risques d'erreurs qui
en résultent.
Pour en savoir plus :
«Probabilités et preuve par l'ADN dans
les affaires civiles et criminelles. Questions par la cour
et réponses fallacieuses des experts», par
Franco Taroni et Colin Aitken, tiré à part de
la «Revue Pénale Suisse», tome 116, fasc.
3, pp. 291-313, Staempfli, Berne, 1998
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