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«Le seul bon impôt, c'est celui que
paient les autres»
Faudrait-il
plutôt déménager, gagner moins, devenir
indépendant, se marier, acheter une maison? Telles
sont les questions qui assaillent le contribuable tous les
deux ans au moment de remplir sa déclaration
d'impôt. Fantasmes ou réalité? Le point
avec la Juge fédérale
Danielle Yersin. Une spécialiste dotée
d'une expérience à la fois pratique (elle a
collaboré avec Pierre Duvoisin au Département
des finances de l'Etat de Vaud) et théorique
(elle a
enseigné le droit fiscal à l'Université
de Lausanne durant dix ans).
Allez savoir!: Si vous jouissiez d'un pouvoir
absolu, que changeriez-vous au système d'imposition
tel qu'il existe aujourd'hui en Suisse?
- La fiscalité doit toujours être
adaptée aux modifications de la
société et de l'économie. Toutefois,
je ne crois pas que des changements fondamentaux soient
nécessaires. Je porterais plutôt mes efforts
sur l'application des lois dont nous disposons. A mon
sens, notre rigueur dans ce domaine peut être
améliorée. Mais c'est difficile : plus on
élabore des lois justes, qui tiennent compte de
toutes les situations individuelles possibles &endash; et
c'est ce que nous faisons &endash;, plus il est
délicat de les manier dans la pratique.
Ce qui laisse la porte ouverte aux abus... pourquoi
ne pas engager davantage de contrôleurs
fiscaux?
- Cette démarche serait certainement rentable.
La question est de savoir dans quelle mesure on accepte
de vivre dans un Etat plus policier. Et de toute
façon, aussi coercitif soit-il, aucun
système ne peut fonctionner si le contribuable
n'est pas habité de la conviction qu'il faut jouer
le jeu.
On entend souvent les contribuables dire «gros
salaire égale grosses déductions».
L'impôt sur le revenu est-il réellement
progressif?
- Oui, sans aucun doute. Et c'est pour cette raison
d'ailleurs que l'on établit la comparaison dont
vous parlez : plus un impôt est progressif, plus
les déductions sont rentables, et plus la fraude
est attractive. Je ne suis néanmoins pas
convaincue par ce genre d'arguments lorsqu'ils sont
utilisés pour défendre des impôts
portant exclusivement sur la consommation : on ne peut
dire que l'impôt direct est antisocial en raison de
l'effet de la progression sur les déductions. La
TVA l'est aussi, dans une certaine mesure. Une initiative
a été lancée qui visait à
abroger l'impôt fédéral direct pour
le remplacer précisément par une
augmentation de l'impôt sur la consommation. Mais
il faut savoir qu'en 93-94, 11% des contribuables
(revenus de 100'000.&endash; et plus) ont payé 66%
de l'impôt fédéral direct. Si la
modification demandée par l'initiative
était introduite, la charge fiscale serait
reportée sur les revenus moins importants, voire
modestes. A moins que cette classe de contribuables ne
cesse de consommer... Cela dit, la TVA est sociale en ce
sens qu'elle taxe non seulement les marchandises, mais
également les services. Et l'on sait que les gros
revenus consomment davantage ce type de prestations que
les petits revenus, qui achètent surtout des
marchandises.
Impôt sur la consommation, impôt sur le
revenu : lequel est le bon, finalement?
La
situation actuelle où les deux types d'imposition
cohabitent me semble la meilleure. L'impôt sur le
revenu est juste dans sa conception: tous les gains sont
considérés. Il est vrai néanmoins
que certains s'arrangent pour équilibrer dettes et
fortunes, donc pour ne rien payer, tout en laissant
paraître des signes de richesse évidents. Ce
sont ces cas, dont on parle facilement dans la presse,
qui donnent aux contribuables le sentiment qu'il est plus
avantageux d'être indépendant, ou que les
grosses fortunes jouissent de déductions
particulières. Mais c'est là qu'intervient
la TVA : elle les rattrape en taxant leur train de vie,
la richesse que l'on voit et qui choque lorsque l'on sait
qu'ils ont déclaré zéro franc de
revenu. Personne ne peut échapper à toute
forme de fiscalité. Cette double imposition est
à la fois plus rentable et plus juste, puisque les
failles de l'une sont corrigées par l'autre.
- En outre, les droits de mutation frappent les
mouvements de capitaux ou d'objets immobiliers. Et ceci
même si l'acheteur s'est endetté pour
acquérir sa maison. Avec cet impôt, on
retrouve l'idée que de l'argent est présent
de toute façon dans la transaction, même
s'il n'est pas apparent.
Mais à force de multiplier les formes
d'imposition, la classe moyenne a l'impression de payer son
dû plusieurs fois : lorsqu'elle gagne de l'argent,
lorsqu'elle en dépense, lorsqu'elle en
économise, lorsqu'elle en
hérite...
- C'est parfaitement vrai. Les gens se plaignent de cet
aspect, en partant d'une présupposition
erronée : «il est juste de payer une fois,
mais qu'une seule fois». Je ne sais pas où
est née cette idée. Elle est aussi tenace
que fausse.
Pour économiser, un couple a-t-il
intérêt à se marier ou à vivre en
union libre?
- Le concubinage pose des problèmes
législatifs importants. Il est extrêmement
difficile, voire impossible, de garantir dans tous les
cas l'égalité de traitement entre couples
mariés et couples concubins. Actuellement, si l'un
des deux membres travaille et l'autre pas, ou peu, le
mariage est rentable: il y a déduction. Mais si
l'homme et la femme ont tous deux un revenu moyen, il y a
cumul, et il est donc plus intéressant fiscalement
de vivre en union libre. Ceci malgré le fait que
la déduction «de couple» soit interdite
aux concubins. En résumé, plus les gains
sont égaux, moins il faut se marier. Il se
pourrait néanmoins que la situation évolue
: diverses réflexions sont en cours.
On réfléchit aussi beaucoup autour de
l'imposition sur le lieu de travail versus l'imposition dans
le canton de domicile...
Le
droit international stipule qu'un individu est
imposé sur son lieu de travail. Mais il existe des
règles nationales sur la question. Le Tribunal
fédéral a tiré de la Constitution
fédérale un droit du citoyen à ne
pas être doublement imposé. Sans entrer dans
les détails, il a été
décidé de taxer en principe les
indépendants sur leur lieu de travail et les
salariés sur leur lieu de domicile. Toute
jurisprudence peut naturellement être remise en
cause. Mais il faut être conscient des
conséquences multiples que cela pourrait
entraîner; le flux des ressources de certains
cantons et communes pourrait en être
modifié.
Les disparités cantonales poussent certains
riches contribuables à s'exiler. Ne serait-il pas
plus sain d'unifier les taux d'imposition?
- C'est une question de choix, mais il me semble
difficile de maintenir le principe d'une
Confédération s'il n'y a pas de
souveraineté fiscale dans les Etats qui la
composent. Et une fois cette souveraineté admise,
il semble normal que des disparités existent. Le
risque serait une espèce de compétition
malsaine à la baisse pour conserver les hauts
revenus dans le canton ou la commune. D'autant plus qu'un
cercle vicieux s'installe très vite: un canton
riche peut baisser son taux d'imposition, ce qui attire
des gens aisés et augmente la richesse du lieu. De
même, un canton «pauvre» peut se voir
contraint d'augmenter son taux, ce qui aura pour
conséquence de faire fuir certains gros revenus,
et de l'appauvrir encore. Cela dit, la
péréquation liée à
l'impôt fédéral direct permet une
certaine redistribution aux cantons moins riches, et
rétablit une forme d'équilibre.
Le citoyen moyen a-t-il une chance de remplir seul
sa déclaration d'impôt sans oublier les
déductions auxquelles il a droit?
- Je crois que c'est possible. Je me souviens avoir lu
l'intégralité du manuel explicatif pour
remplir ma première déclaration. Les
années suivantes, je savais où trouver les
informations et comment intégrer les changements.
Mais il est vrai qu'une personne qui n'a aucun goût
pour le travail de bureau peut souffrir. Ce qui
n'implique pas qu'elle se fasse gruger.
Généralement, du moins s'il a les
renseignements nécessaires, le fisc ajoute
d'office les déductions négligées.
Les gens pensent toujours qu'ils paient trop parce qu'ils
ne connaîtraient pas certaines ficelles
exploitées soi-disant par tous les voisins. Ils
ont toujours l'impression d'être volés.
Finalement, le seul bon impôt, c'est celui que
l'autre paie.
Propos recueillis
par Sonia Arnal
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