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Chuuut!
Secret d'Etat!par Michel Beuret, journaliste RP
Un homme entre dans un bureau ministériel. Un sexagénaire absorbé par sa séance de signatures lève les yeux. La voix lui explique laconiquement qu'il faut «agir» sans attendre. Le ministre baisse alors les paupières et se replonge dans son travail. On apprendra plus tard la «mort accidentelle» de celui qui en savait trop. L'enquête est vite classée, verrouillée du sceau : «Secret d'Etat». «X-Files», révélateur de la paranoïa ambiante Qui n'a pas en mémoire ces scènes de cinéma ou de roman policier? Si l'existence même du secret d'Etat n'est plus un secret pour personne, ce qu'il renferme et l'identité de ceux qui en usent et parfois en abusent restent dans l'ombre. «Qui» décide de faire «quoi», et au nom de «quels intérêts»? Le succès de la célèbre série télévisée «X-Files», dont le film sort ce mois en cassette vidéo, repose précisément sur ces mystères : un Etat manipulateur, pieuvre bureaucratique, outrepasse épisode après épisode les limites du droit au nom d'un «intérêt supérieur» : empêcher à tout prix que le public ne connaisse l'existence d'extraterrestres. Plus sérieusement, l'engouement pour «X-Files» (traduisez : «Dossiers non classés») en tant que phénomène individuel et social trahit un sentiment bien réel hérité de la Guerre froide : une certaine paranoïa à l'égard de l'Etat.
«Mitterrand n'était pas un honnête homme» Si l'Amérique et les pays communistes ont sans doute été &endash; et demeurent &endash; les plus gros producteurs de «secrets» dans l'histoire du XXe siècle, la France n'est pas en reste. Surtout pas celle du «sphinx» François Mitterrand. L'ancien premier ministre Michel Rocard, qui a entretenu une relation exécrable avec le président socialiste, en sait quelque chose. Lui qui a relancé la polémique en novembre dernier, en déclarant que Mitterrand «n'était pas un honnête homme». Il aura l'occasion de s'en expliquer ce 10 février à Lausanne, dans le cadre du Cours général public de l'Université où il s'exprimera à propos des «secrets d'Etat». Les «grandes oreilles» de l'Elysée Certaines informations révélées peu avant et juste après le décès du Président ont donné un avant-goût de ce que les chercheurs découvriront ces prochaines années.
L'Etat a sa «raison» que la morale ignore Comment expliquer qu'un pays comme la France, patrie des Droits de l'Homme, ose les bafouer impunément, et sur ordre des plus hautes instances de l'Etat? Un peu d'histoire. C'est aux XVIe et XVIIe siècles que l'Etat «moderne» s'affirme par une concentration des pouvoirs et la mise en place d'un «appareil» lisible. Des penseurs tels que Jean Bodin, Machiavel, Richelieu ou Bossuet défendent alors la nécessité d'un Etat fort, capable de résister au cycle infernal de la décadence qui fut fatale à l'Empire romain. Pour Machiavel, la seule finalité de l'Etat est donc de durer et dans ce but, «tous les moyens sont bons». Au siècle suivant, Richelieu va élaborer le fondement de la «raison d'Etat», qui place la survie et les intérêts de l'Etat lui-même au-delà de la morale. «Incarné» par le roi («L'Etat, c'est Moi»), l'Etat serait ainsi doté d'une «raison» permettant de justifier des actes illégaux. Les décisions se prennent dans l'intimité du Cabinet («le secret du Roi»). Le pouvoir se veut toujours plus parfait, le contrôle, plus absolu.
La prise de la Bastille (où l'Etat tenait ses ennemis «au secret») ne marque pas l'avènement de la transparence entre le citoyen et l'administration. L'Etat républicain conserve le goût du secret, explique Pierre Péan auteur de «Secret d'Etat» (2). Il se développe encore sous Bonaparte, «qui avait compris que le Prince ne saurait gouverner qu'à l'abri du secret (...). Fouché inventera pour lui la police moderne avec ses fiches (...) et ses espions.» La défaite de 1870, la France la doit à une guerre totalement improvisée contre le Reich, faute de renseignements. Suite à la débâcle, l'on crée le «2e Bureau» chargé de l'information au sein de l'état-major, puis un service de contre-espionnage. L'on voit aussi la première bavure éclaboussant l'«opinion publique» : l'affaire Dreyfus. En illustration: l'oeil qui figure sur le site Internet deMinistère de l'intérieur de l'Etat français L'alibi du «secret-défense»
Un mal nécessaire?
Toutes les vérités ne seraient donc pas bonnes à dire. Le citoyen est-il incapable de comprendre certaines choses? Pierre de Senarclens, qui interviendra aussi lors du Cours général public, note du moins que «le secret d'Etat est de moins en moins bien accepté dans des sociétés qui aspirent à toujours plus de transparence depuis la fin de la Guerre froide».
Plus de transparence? De puissants mouvements associatifs revendiquent aujourd'hui un droit de savoir dans les domaines aussi divers que le nucléaire, le génie génétique, la pollution, la provenance des produits de consommation et leur fabrication, les comptes de l'Etat, la santé des dirigeants, les soucoupes volantes, les assassinats ou encore les «affaires» judiciaires. Des revendications dont les excès sont jugés dangereux par un certain nombre d'auteurs qui ont bien analysé ce phénomène (3). D'autres s'agrippent carrément à la barre du réalisme, comme l'éditorialiste du «Figaro» Alain-Gérard Slama (4) : «La sagesse populaire (...) n'ignore pas que les valeurs sont contradictoires entre elles; que le respect scrupuleux des règles imposées au simple citoyen ne s'accorde pas toujours avec le service de l'intérêt général.» Ephémère Glasnost... La fin de la Guerre froide et le passage difficile à la démocratie à l'Est ne signifient donc pas pour autant la mort du secret. «Comment assurer la sécurité militaire dans une société démocratique?» Tel était l'intitulé d'un article paru en janvier 1997 dans la «Revue de l'Otan». Son auteur, Youri Kirchine, membre de l'Académie des sciences militaires de Moscou, s'interrogeait sur les nouveaux bouleversements internationaux après la chute du Mur (trafic de matériaux nucléaires, etc...) et les moyens appropriés pour y répondre. Ceux-ci ne relèvent pas à proprement parler de la transparence... Dans le pays qui a donné naissance au NKVD (futur KGB), qui a fait du secret d'Etat une institution, la «Glasnost» (transparence) n'a duré qu'un temps. Dans les arcanes du pouvoir russe, on sait encore travestir la santé d'un président grabataire... Le vrai secret n'est pas ce que l'on croit ![]() Loin de se limiter aux histoires de James Bond, le «secret d'Etat» recouvre ainsi plus banalement tout ce qui peut nuire à la Nation. Y compris à son image. A cet égard, le «secret bancaire» qui a retardé si longtemps l'ouverture des fonds juifs en Suisse s'apparente à un secret d'Etat. Sans en être formellement un. Quant à l'autre grande affaire, dite des «fiches», la révélation de leur contenu laisse songeur sur la valeur attribuée au «secret». Le vrai secret n'était-il pas l'existence même des fiches? Il arrive enfin qu'un secret, même très secret, finisse sur la place publique. Et il n'y a pas toujours une «gorge profonde» mal intentionnée derrière ce genre de fuites. On pense ici à la découverte sur un trottoir du XXe arrondissement de Paris, un matin de 1983, d'un rapport de 350 feuillets sur le missile M4 à têtes nucléaires... Ces failles désarmantes de la bureaucratie rassurent, quand elles ne font pas peur. Car, au fond, le vrai secret n'est-il pas le plus volatile? des chuchotements entre deux individus, sans existence matérielle. On en retrouve parfois des bribes dans des mémoires de chefs d'Etat. Les autres, ils les emportent au royaume du silence. Du moins pendant une cinquantaine d'années, jusqu'à l'ouverture des archives.
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