Les gendarmes, le CIO et les quarante dopeurs

par Alexandra Rihs, journaliste RP

 

 

Face au torrent de révélations autour du dopage, face aux appels à la libéralisation des médicaments dans les compétitions de haut niveau, les défenseurs d'une certaine idée du sport vont tenter de lui racheter une éthique lors de la Conférence mondiale sur le dopage, prévue début février à Lausanne. Mission impossible?

 

Du muscle pour la lutte antidopage! Voilà qu'à l'approche de la Conférence mondiale sur le dopage de Lausanne, du 2 au 4 février, 35 fédérations sportives internationales adoptaient en novembre dernier un document préparatoire du Comité international olympique (CIO). Au programme : code médical unique, définition claire du dopage, sanctions exemplaires destinées aux athlètes et à leur entourage qui passeraient outre, création d'une agence antidopage et répartition des responsabilités entre pouvoirs publics et organisations sportives, en tablant sur une harmonisation des législations en la matière.
Défenseur d'un idéal de sport-santé, mis en première ligne suite à l'incessant tourbillon d'«affaires» déclenché lors du Tour de France 1998, le CIO doit encore répondre aux tenants d'une libéralisation de l'usage professionnel des produits dopants, telle qu'elle est pratiquée aux Etats-Unis. Pas simple.

Question de définition

Casse-tête central des débats : définir ce qu'est le dopage. Ne s'appliquant qu'au sport de compétition réglementé &endash; on parle d'«abus de médicaments» dans le sport populaire &endash;, le terme désigne «l'usage de substances appartenant aux classes interdites ou le recours aux méthodes défendues selon la liste établie par le CIO». La plupart des lois en vigueur se réfèrent à cette liste, où sont cataloguées des classes de substances dopantes, chaque classe se voyant illustrée d'exemples de produits et complétée des mots «et substances apparentées». Un flou orchestré : «Cette précaution permet de sanctionner des substances jugées dopantes non répertoriées, avec l'effet pervers de laisser planer un doute sur ce qui est ou non prohibé», explique Jean-Loup Chappelet, professeur à l'Institut de Hautes Etudes en Administration publique et auteur de «Le Système olympique» (PUG, collection Sport en questions, 1991).
 

Le jeu des gendarmes et des dopeurs

«C'est l'éternelle histoire du jeu des gendarmes et des dopeurs... Et ceux qui se dopent ont toujours une longueur d'avance!», résume Jean-Loup Chappelet. «On a commencé à parler de dopage au milieu des années 50, mais c'est en 1961, suite à la mort plus que suspecte d'un cycliste danois pendant les Jeux de Rome, que le CIO a décidé de créer sa commission médicale. Le prince de Mérode a pris sa présidence en 1967 et les premiers contrôles ont été effectués l'année suivante, aux Jeux de Grenoble et de Mexico. Après ces débuts quasi symboliques &endash; aucun contrevenant n'a été signalé en 1968&endash;, la liste des substances prohibées s'est allongée à chaque édition des JO.»
1980 a marqué l'arrivée des «engrais du muscle» ou stéroïdes anabolisants. «Leur détection devenue techniquement fiable, les Jeux de 1984 ont consacré l'étape suivante, observe Jean-Loup Chappelet : en prohibant, au-delà d'une certaine concentration, une substance naturellement présente dans l'organisme, l'hormone de la testostérone, ainsi que la caféine, la commission entrait dans des considérations de taux, et non plus seulement de présence d'un produit. A partir de 1992, elle a été confrontée au développement de l'usage de substances indécelables telles que l'érythopoïétine (EPO). Leur ajout sur la liste interdite &endash; à l'époque, on espérait parvenir rapidement à les détecter - a cependant surtout servi à leur promotion.»


Mark McGuire, idole ouvertement dopée

Etre ou ne pas être sur la liste n'est évidemment pas la seule question, et les «affaires» n'ont pas fini d'entretenir la confusion générale régnant dans nombre de sports de haut niveau, cyclisme, football, hockey et natation en tête. Exemple parmi cent de la logique de l'absurde : Ben Johnson, destitué de ses titre et record de champion olympique du 100 m en 1988 et recontrôlé positif à Montréal en 1993, se bat encore aujourd'hui avec les tribunaux pour retrouver le droit de courir, tandis que Mark McGuire, idole américaine du base-ball, consomme ouvertement quantité d'androsténédione, un produit «naturel» interdit par le CIO dont la fonction est d'aider à la synthèse de la testostérone.
Le premier est Canadien et dépend du CIO, le second Américain et protégé par l'autorisation de sa puissante Ligue nationale de base-ball. Comment en sortir? Personne, aujourd'hui, n'a «la» solution, selon Jean-Loup Chappelet. «On semble tourner en rond, et le découragement s'accroît en même temps que des voix insistantes s'élèvent pour demander l'abandon de la lutte contre le dopage. Je ne partage nullement ce point de vue, mais force est de reconnaître que toute la société se dope d'une façon ou d'une autre. C'est particulièrement vrai dans le monde du spectacle : qui reprochera jamais à une cantatrice enrouée de tout faire pour assurer sa prestation avec une voix impeccable?»

Le sport est-il devenu un spectacle?

Demander l'arrêt des contrôles revient à inscrire les sportifs d'élite dans cette problématique de spectacle, donc à les considérer comme des travailleurs obligés par contrat à la performance. «Tel est d'ailleurs le cas, poursuit le professeur Chappelet : toute baisse de forme signifie moins de «prize money», et diminue la valeur marchande des athlètes auprès des grandes sociétés dont ils dépendent beaucoup. Sans compter les calendriers surchargés de compétitions établis par les fédérations &endash; l'équivalent de 80 heures par semaine d'hyperproductivité demandées à un salarié &endash;, auxquels les sportifs doivent se plier sous peine de se voir oublier... Seuls les plus grands peuvent se permettre de s'économiser.
»Il n'en reste pas moins que les sportifs font figure d'exemples pour la jeunesse et que le sport touche à des questions de santé publique et d'éducation fondamentales. Pour tirer un parallèle avec le débat sur les drogues, le discours libéral selon lequel les toxicomanes ne font du mal qu'à eux-mêmes se tient, mais les Etats n'en mettent pas moins en œuvre des moyens internationaux de lutte contre les stupéfiants, parce qu'il s'agit d'un problème social et sanitaire global.»
 

Plus d'Etat dans le sport?

Faute de solution clé en main, une intervention plus marquée des gouvernements dans la lutte antidopage apparaît à Jean-Loup Chappelet comme une issue souhaitable. Il parle plus précisément de «partenariat public-privé» : «Le mouvement sportif a jusqu'alors joui d'une grande autonomie et l'idée n'est pas de tout étatiser, mais de chercher des solutions au travers d'une collaboration entre gouvernements et associations sportives nationales et internationales. Ainsi, le coup de force de l'Etat français pendant le Tour 1998, parfois perçu comme une ingérence de la police dans le sport alors qu'il s'appuie sur une base légale, n'aurait pu être ordonné par une association sportive. Ce type d'intervention est un des rares moyens de mettre fin au laxisme de certaines fédérations sportives : à ce niveau, on sait qu'un seul cas de dopage est détecté sur 100, lequel n'est pas sanctionné une fois sur deux...»
 

Un organisme médical indépendant du CIO?

Pour mener une lutte cohérente, il faudra harmoniser des dizaines de lois dans des centaines de pays. Et pouvoir contrôler la prise de produit de manière absolument fiable. Ce qui nécessite des contrôles hors compétition, dans tous les sports et des procédures d'analyses unifiées... Une montagne. «Cela dit, qu'il s'agisse de lois ou de contrôle, le préalable à tout consensus repose sur une définition opérationnelle du dopage, ajoute Jean-Loup Chappelet. Or, la commission médicale, qui décide des produits à porter sur la liste interdite, est composée de spécialistes uniquement nommés par le CIO, ce qui nuit à son indépendance et à son objectivité. Un système de nominations pluripartite où CIO, fédérations, comités nationaux et athlètes désigneraient une sorte de Conseil mondial de spécialistes reconnus serait préférable, d'autant qu'il existe un précédent réussi sur le plan juridique : le Conseil international de l'arbitrage sportif, créé en 1994. Un organisme médical indépendant pourrait notamment œuvrer à améliorer la liste actuelle où cohabitent des produits faiblement dopants et d'autres très puissants, ainsi que des substances et des méthodes interdites indécelables, ce qui entretient un doute sempiternel.»

«Le dopage existera toujours»

Jean-Loup Chappelet peut-il pour autant croire au meilleur des mondes sportifs, nettoyé de tout dopage? «Le dopage existera toujours, résiduellement; il fait partie de la nature humaine, au même titre que les drogues et la prostitution. Il faudrait simplement éviter qu'il ne corrompe tout le système.»
Depuis l'engouement, né dans les années 50, pour le sport de masse associé à l'hygiène de vie et à la santé, «l'omniprésence du sport dans nos vies lui confère un statut quasi religieux. Cela a encore favorisé l'émergence de nouveaux acteurs venus s'intégrer au schéma de base du système olympique: les sponsors, médias inclus, les Etats, qui ont intégré le sport dans leurs ministères, et les ligues professionnelles nationales, désormais assez puissantes pour concurrencer les fédérations sur le plan international.»
Après s'être structuré en phénomène massif doté d'un impact économique considérable &endash; on parle d'une moyenne européenne de 2% du Produit intérieur brut &endash;, le sport est à la croisée des chemins, estime Jean-Loup Chappelet : «D'un côté, il y a la voie américaine, illustrée jusqu'à la caricature par le football américain : des droits de transmission faramineux, des gladiateurs très «chargés», payés aussi cher qu'ils déboursent en termes de santé et d'intégrité physique et mentale, et des millions de spectateurs qui en redemandent. De l'autre, la survivance d'une tradition culturelle ancrée dans les racines mêmes de l'Europe, où prévaut une certaine idée du sport : non lucrative, associée à la santé, à l'intégration sociale, à l'éducation physique et morale. De quoi demeurer raisonnablement optimistes, même si nul ne peut parier sur ce que sera le sport dans 30 ans.»

"Lutter contre le dopage, c'est légiférer"

Sport plaisir

Article précédent Article suivant

Sommet de l'article

Retour au sommaire