Exemple d'un courrier envoyé par e-mail à imedia@unil.ch:

 

Pourquoi le progrès de la science n'a-t-il
pas fait disparaître les superstitions?

Bonjour, étudiant en filière scientifique, je souhaiterais vous soumettre une question que je me pose de plus en plus souvent au fur et à mesure que j'approfondis mes connaissances scientifiques. Certes, elle est d'ordre plus philosophique que purement scientifique, mais peut-être y avez-vous ne serait-ce que l'ébauche d'une réponse : comment peut-on expliquer le fait que la science n'ait pas fait disparaître certaines superstitions ou croyances religieuses, même dans des domaines où elle apporte des réponses irréfutables ? Peut-être pourriez-vous aussi m'orienter vers des écrits connus répondant à cette interrogation ? Merci d'avance pour votre réponse. Rémi.

 

Réponse du professeur Jacques Dubochet, Laboratoire d'Analyse Ultrastructurale (LAU),:

Bonjour Rémi,

Il n'est guère possible de répondre de manière exhaustive à un problème qui tracasse l'humanité depuis que l'homme réfléchit.

Voici quelques pistes que je vous livre à titre personnel.

Vous dites : «...même dans des domaines où elle apporte des réponses irréfutables?»

Quels sont les domaines où la science apporte des preuves irréfutables? Il n'y en a pas. Voyez les analyses deK. Popper, (1973. La logique de la découverte scientifique. Paris : Payot) sur les théories scientifiques : on ne peut pas démontrer une théorie scientifique; on peut accumuler les observations conformes à la théorie, mais on ne peut jamais savoir si la prochaine observation sera un tel succès. Par contre on peut éventuellement montrer qu'une théorie est fausse. (Il appelle ça falsifier la théorie.) Ainsi si je propose la théorie que tous les merles sont noirs, je peux voir 1000 merles noirs et la théorie ne sera toujours pas démontrée. Par contre, si je vois un merle blanc, la voici falsifiée de manière irréfutable. OK jusqu'ici?

Vous essayez d'être raisonnable, c'est-à-dire, conduit par la raison.

Bravo, moi aussi. Pourtant, la plupart des gens ne le sont pas. Vous non plus d'ailleurs, et moi semblablement. La raison vous dit qu'il est temps de vous lever et pourtant vous préférez vous endormir à nouveau. Mettez-vous toujours votre ceinture de sécurité? etc... etc... Mon expérience de 56 ans me fait voir que, en général, les gens essayent de croire ce qui leur plaît, ce qui les attire, ce qu'ils ressentent favorablement. Vous préférez vous endormir de nouveau et vous le faites, qu'à cela ne tienne, un autre aimera l'histoire de l'ange gardien, il y croira et probablement que ça lui fera beaucoup de bien, comme à vous les 2h de sommeil en plus.

S'il y a une connaissance scientifique qui est solide, c'est bien celle du hasard.

Ainsi les jeux de hasard ne sont guère hasardeux. Les casinos le savent bien. Ainsi, les casinos se comportent raisonnablement en vrais scientifiques. Les clients des casinos sont de l'autre catégorie. Pourquoi y en a-t-il tellement? Sont-ils tous bêtes et ne comprennent-ils pas les lois du hasard? Oh que non point, simplement les lois de la raison ne sont pas toujours les lois des gens. Dans le cas du casino, c'est probablement le désir de gagner, de dominer la nature, de vaincre le destin. Ce désir est souvent plus fort que la raison. Certains l'ont dit autrement :

Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas. On pourrait aussi dire que : Le corps a ses raisons que la raison ne connaît pas. L'homme a ses raisons que la raison ne connaît pas. Etc.

Vous me suivez toujours? Courage, on continue.

La religion et d'autres formes de superstitions me semblent être des croyances particulièrement intéressantes.

Comme vous, je suis souvent frappé de la force que les croyants mettent à croire; de la volonté qu'ils ont de faire triompher leur croyance. Bien sûr, on en voit les méfaits à l'extérieur avec les fondamentalistes islamistes, juifs ou chrétiens et notre culture a, à ce propos, une histoire assez gratinée. Pourtant la lutte du croyant auquel je me réfère ici est la lutte avec lui-même, pour s'imposer sa croyance envers et contre tout même contre la science et ses «irréfutables démonstrations». Le religieux n'a rien à envier à l'amoureux pour ce qui est des raisons que la raison ne connaît pas.

Poussons l'observation plus loin.

Quand ma chienne est en chaleur, elle n'est plus raisonnable. La même chose quand elle a faim. Rien ne la retient. C'est bien souvent la même chose pour les hommes. C'est normal me direz-vous; c'est l'instinct de nourriture ou de reproduction nécessaire à la survie de l'individu et de l'espèce. Se pourrait-il que la religion soit du même ordre?

J'imagine le scénario suivant :

Il y a quelques millions d'années l'homme vivait en meutes. La meute avait un chef et les membres de la meute respectaient la hiérarchie avec grande rigueur. Ma chienne est encore de cette sorte. Elle a dû se régler à la meute familiale et maintenant qu'elle a bien compris, elle respecte et défend l'organisation de la meute de toutes ses forces. On comprend les avantages que la meute retire du système.

Seulement voilà, il y a quelques millions d'années, l'homme a commencé à mieux penser et à acquérir de nouveaux moyens. Pour exploiter ces nouveaux moyens, il lui fallait aussi pouvoir exprimer une certaine liberté. Malheureusement, le système du chef de meute rigoureux n'est guère compatible avec la liberté. Pire encore, le comportement des êtres biologiques génétiquement déterminés ne se change pas facilement au cours de l'évolution. Pour devenir homme et pouvoir exploiter sa liberté potentielle mais pas encore acquise, nos ancêtres ont dû amollir le système de la meute. Ils ont dû se libérer du chef de la meute, tuer le père. Comme l'a montré Freud, l'affaire est difficile et donne encore à l'homme bien du fil à retordre. Un truc génial qui a peut-être été inventé à cette époque consiste non pas à tuer le chef de meute pour s'en libérer mais à le faire monter au ciel. Depuis lors, le chef de meute est là-haut, toujours aussi absolu et tout puissant mais nettement moins interventionniste. De là-haut il me laisse bien mieux exprimer ma liberté que lorsque, d'un coup de dent ou de hache en silex, il me remettait à la place que je ne devais pas quitter.

Ainsi donc, selon cette vision de la religion, le besoin de dieu des croyants est de la même nature que le besoin qu'a mon chien d'être avec son maître. Et croyez-le, si je suis loin et que, selon mon chien, je devrais être là, vous ne le ferez pas bouger de devant la porte. Pour lui tout s'arrête, rien d'autre ne compte et il fera tout pour remettre la situation en ordre. Hélas, il semble qu'il y ait bien des hommes qui se comportent semblablement envers leur Bon Dieu.

Dernier point : si un homme a faim, il est inutile de lui dire de ne pas manger.

Au mieux, vous pouvez essayer de le convaincre de gérer raisonnablement sa faim. Si un homme veut croire au Bon Dieu, inutile de le convaincre de ne pas y croire car ce serait le meilleur moyen de le rendre malheureux. Le Dalaï Lama disait à ses moines : «N'essayez pas de convaincre d'autres croyants de la vérité de votre foi, vous risquez de leur faire perdre la leur».

Et d'ailleurs, qu'en savez-vous, peut-être que le croyant a raison, peut-être y a-t-il un Bon Dieu tout puissant qui nous regarde et qui va faire que demain, je gagnerai le gros lot à la loterie. Essayez de prouver que ce n'est pas vrai!

Bonne chance et beaucoup de plaisir avec vos études et la philosophie.

 

Prof. Jacques Dubochet

Laboratoire d'Analyse Ultrastructurale (LAU), Bat. Biologie,

Université de Lausanne (UNIL), CH-1015 Lausanne

Tel. : ++41 + 21 / 692 42 80 or 81, Fax : ++41 + 21 / 692 41 05

jacques.dubochet@lau.unil.ch

 

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