Cambriolages:

«Faut-il avoir peur

des grandes vacances ?»

Propos recueillis par Sonia Arnal



Avec le temps des vacances vient le temps des angoisses: vais-je attraper une maladie tropicale inguérissable, perdre mon passeport, avoir un accident de voiture dans un pays dont je ne parle pas la langue? Ou vais-je constater à mon retour que j'ai été cambriolé ? Halte à la morosité: la plupart des cambriolages ont lieu l'hiver. Rassurant, non ?

 

Préjugés largement répandus: les cambrioleurs agissent en notre absence, guettant par des procédés subtils (filature, écoutes téléphoniques) le moment propice. Ils agiraient en bandes internationales prêtes à tout pour quelques francs, et on ne pourrait rien pour les empêcher d'agir.

On croit encore volontiers qu'on ne les retrouve jamais, pas plus que le fruit de leurs rapines. De tous ces clichés, que faut-il retenir?

Etat des lieux du cambriolage en Suisse Romande avec Olivier Ribaux, maître-assistant à l'Institut de Police Scientifique et Criminologie de l'Université de Lausanne, et employé «civil» de la Police Cantonale Vaudoise.

(Pour le joindre

Olivier.Ribaux@ipsc.unil.ch)



Allez savoir!: Les mois de juillet et août sont-ils propices aux cambriolages?

Olivier Ribaux : De nombreuses personnes craignent cette période, pensant que leur longue absence incite au vol. Mais c'est mal connaître la problématique du cambriolage que de croire cela. La plupart des villas ou appartements sont «visités» entre octobre et février.

Quels critères président à ce choix?

Le cambrioleur souhaite avant tout éviter le contact avec la victime. C'est en fonction de cet objectif prioritaire que ses choix vont être faits. Il pourrait opérer durant la journée, lorsque les gens travaillent. Cela l'obligerait à vérifier l'absence d'habitants en faisant un repérage, en téléphonant, voire en sonnant à la porte. Ce qui prend du temps et fait courir des risques : le manège peut être repéré par un voisin. C'est donc une assez mauvaise option, rarement retenue par les voleurs confirmés, en tous cas ceux qui pratiquent en milieu rural. Mais bien sûr, comme toujours, il y a des exceptions.

Plus rapide, mais non sans danger, le voleur peut agir de nuit, vers trois ou quatre heures du matin, quand le sommeil des habitants est le plus lourd. Nous avons identifié des bandes qui procédaient ainsi, mais qui avaient pour principe de se cantonner au hall d'entrée, afin d'éviter toute rencontre avec les victimes. Jamais ils ne se sont aventurés au-delà.

Dernière option, la plus «intéressante», donc la plus fréquente : agir en début de soirée, en hiver. Si le jour tombe rapidement, ce qui est le cas entre octobre et février-mars, la présence est signalée par de la lumière. Pour un voleur, pas de lumière égale pas de risque de confrontation.

Je suis chez moi, je dors, il est trois heures du matin lorsque je me fais réveiller par un bruit suspect en provenance du hall d'entrée. Qu'est-ce que je fais?

Ce que vous dites est amusant, parce que la plupart des victimes de cambriolages nocturnes avouent avoir entendu quelque chose de suspect mais sans s'en inquiéter autrement. Dommage pour elles : la bonne réaction consiste à se lever et tenter de téléphoner au 117 (la centrale de police). Faire du tapage fera peur au voleur avant même de l'avoir vu.

Ne vaut-il pas mieux perdre un peu d'argent que sa vie?

Le cambrioleur qui s'attaque à une villa ou un appartement a un portrait psychologique très précis. Il veut faire un maximum de profit en un minimum de temps et il ne cherche pas du tout la confrontation, la violence. Dans les quelques cas où la victime s'est interposée, elle a mis le voleur en fuite sans dommage pour elle, sauf une fois: le cambrioleur l'a poussée pour gagner la sortie, qu'elle barrait par sa présence. C'est très différent d'une agression dans la nuit par trois loubards avec des couteaux. Là, franchement, il vaut peut-être mieux tout donner sans discuter.

On parle beaucoup ces derniers temps de bandes organisées qui feraient des razzias sur la Suisse durant quelques jours puis repasseraient la frontière leurs forfaits accomplis. Est-ce une rumeur?

Non, cette information est parfaitement exacte. On constate depuis le début des années 90 une forte augmentation des cambriolages. L'hypothèse des bandes organisées s'est confirmée au cours de diverses arrestations et par la confrontation de nos conclusions avec celles des pays voisins (France, Belgique et Allemagne principalement). Nous savons maintenant de façon certaine qu'il s'agit de bandes internationales spécialement formées pour ce type d'interventions. Certaines ont même des camps d'entraînement! Nous pouvons les identifier parce que chaque bande intervient toujours selon la même procédure. Certaines ont des camps de base en France et remontent vers Genève, puis suivent les rives du Léman. D'autres privilégient les régions plus arborisées de Soleure, Fribourg, Aarau. Les polices cantonales ont trouvé des campements : les malfaiteurs dormaient la journée dans des cabanes cachées au fond des bois et passaient à l'action la nuit. Elles restent de deux semaines à trois mois sur le sol helvétique puis regagnent leur pays. Généralement, elles sont composées de ressortissants des pays de l'Est. La chute du mur de Berlin et la guerre en Ex-Yougoslavie ont attiré un nombre important de gens déterminés à gagner de l'argent illégalement mais rapidement.

Y a-t-il encore des cambrioleurs «locaux»?

Oui, mais l'immense majorité des cambriolages n'est pas leur fait. Il arrive que des toxicomanes commettent ce type d'infractions pour se procurer de l'argent liquide, de façon sporadique. On trouve aussi des voleurs à la Arsène Lupin, dont c'est véritablement la profession. Ils sont peu nombreux en Suisse, et on les connaît bien: on les attrape et quand ils ont fini de purger leur peine, ils recommencent souvent.

Les personnes vivant dans des quartiers résidentiels composés de villas individuelles ont-elles plus à craindre de ces bandes que les locataires d'immeubles situés en pleine ville?

Non, on a repéré par exemple une bande de gitans originaires de l'Ex-Yougoslavie, dont le camp de base est situé en France, qui agit exclusivement dans des appartements en milieu urbain, de jour, et en utilisant des mineurs, principalement des filles. Il faut préciser que ces bandes organisées n'ont rien à voir avec les «gens du voyage» qui traversent notre pays.

Pourquoi des jeunes filles?

Des mineurs parce que les chefs de bande connaissent notre système juridique et savent que nous les relâcherons après quelques jours. Pourquoi des filles? Je l'ignore.

Que volent toutes ces bandes?

Surtout de l'argent et des bijoux, parfois des ordinateurs. Quelques objets plus surprenants pour nous, comme des fers à repasser ou des tronçonneuses, qui ont une très forte valeur de revente dans les pays de l'Est.

Est-ce qu'on retrouve les objets volés?

Parfois. L'argent liquide est assez rarement récupéré, mais il y a des exceptions : nous avons retrouvé des caches étonnamment fournies sous un pont. On récupère plus fréquemment des bijoux ou d'autres biens dérobés. Mais si les victimes souhaitent augmenter leurs chances, il faut qu'elles donnent un signalement précis et complet de ce qui a disparu. Notre problème n'est pas tant de retrouver des objets que d'identifier leur propriétaire...

Face à l'activité de ces bandes, que fait la police?

Elle a un «outil» de travail très efficace, le «Concept Intercantonal de Coordination Opérationnelle et Préventive» (CICOP), auquel je collabore. Le CICOP a été créé en 1994 précisément pour permettre un partage d'informations entre les cantons et donc pour pouvoir lutter efficacement contre ces nouvelles formes de criminalité que sont les bandes internationales de cambriolage. Nous traitons tous les types de délits contre le patrimoine en essayant d'une part d'avoir une image de la situation en temps réel, ce qui signifie que nous récoltons en permanence toutes les informations concernant les cambriolages (caractéristiques, emplacement géographique, heure, etc.), d'autre part en exploitant ces analyses pour agir préventivement, et pour finalement arrêter les coupables.

Grâce au système de classification que nous avons élaboré, nous arrivons par exemple à reconstituer le parcours qu'a accompli une bande internationale donnée et à anticiper sur ses prochaines interventions pour la «coincer». Mais je ne peux pas vous donner trop d'éléments précis : on a vu un cambrioleur jurassien changer sa façon de procéder après la parution d'un article dans la presse régionale où la police avait trop parlé. Il en avait tiré des conséquences...

De façon plus préventive, nous essayons aussi de faire des séances d'information dans les endroits «à risque» ou les quartiers un peu isolés. Il suffit souvent de peu de choses pour dissuader un cambrioleur.

Quels obstacles rencontrez-vous pour accomplir ces tâches?

Les organisations criminelles du genre dont nous avons parlé ne sont généralement pas basées en Suisse. Nous pouvons arrêter ici quelques membres, qui seront vite remplacés. Pour être efficace, il faudrait déjà améliorer la collaboration avec les cantons suisses qui ne sont pas membres du CICOP, et surtout avec les pays voisins, où sont établies ces organisations. Le fédéralisme (non pas la structure en tant que telle, mais plutôt la manière dont les rôles et les tâches y sont distribués) et le fait que la Suisse ne soit pas membre de l'Europe sont des obstacles importants.

Quelques précautions à prendre


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