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L'ingérence humanitaire
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no 15 oct. 1999
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Les dates clés

Voici les juges sans frontières

 

Née dans les années 90,

 l'ingérence humanitaire

sera-t-elle adulte dès l'an 2000?

par Jocelyn Rochat, journaliste RP


Kurdistan, Somalie, Rwanda, Bosnie, Kosovo... Au nom des Droits de l'homme, la communauté internationale franchit désormais des frontières pour protéger des civils menacés par des militaires. L'intervention humanitaire va-t-elle devenir la règle au siècle prochain?

S'il fallait résumer les années 90 par une image ou un son, ce serait sans doute le décollage des chasseurs F 16, des bombardiers invisibles et des missiles de croisière. De la Guerre du Golfe à l'intervention au Kosovo, en passant par le débarquement en Somalie, l'ingérence humanitaire au Rwanda et les frappes en ex-Yougoslavie, la décennie n'a cessé de trembler au bruit des réacteurs.


Un nouvel interventionnisme

Chute du Mur autorise, la communauté internationale tente de poser les bases d'un nouvel interventionnisme mondial fondé sur les droits de l'homme. Avec suffisamment d'insistance pour faire évoluer le discours des opposants à cette nouvelle «police du monde». Ceux-ci sont en effet passés d'un «pourquoi intervenir en Irak?» à un «pourquoi ne pas intervenir au Tibet, en Palestine ou en Sierra Leone?».

Cette nuance témoigne de l'évolution qui s'est produite entre le credo qu'a toujours défendu Bernard Kouchner («L'humanitaire classique protège ses victimes dans une guerre acceptée. L'humanitaire moderne n'accepte pas et espère prévenir les massacres») et le discours du Secrétaire général des Nations-Unies, Kofi Annan. Ce dernier déclarait, le 7 avril dernier : «Je crois qu'il émerge lentement, mais sûrement, une norme internationale contre la répression violente des minorités, norme qui doit absolument prendre le pas sur les préoccupations de souveraineté.»

Feu de paille ou révolution?

L'ingérence humanitaire constitue-t-elle pour autant l'un des tournants majeurs de cette fin de siècle, celui qui changera la politique mondiale de la prochaine décennie? Ou s'agit-il plutôt d'une parenthèse opportuniste, du sursaut de bonne conscience que s'offrirait ce siècle sanglant, né quelque part entre Verdun et l'Arménie, avant d'atteindre des sommets dans l'Allemagne nazie, puis de traverser le Cambodge dans une relative indifférence?

Sabine von Schorlemer«Tout dépendra de l'évolution des projets de réforme du Conseil de sécurité de l'ONU, qui visent à transformer cette assemblée en organisme global susceptible de ne plus être bloqué par des intérêts nationaux ou géopolitiques», estime Sabine von Schorlemer, privatdocent à l'Université de Lausanne.

«La Charte de l'ONU offre déjà de nombreuses possibilités d'intervention, mais elles ne sont pas toujours utilisées, ajoute cette spécialiste de l'humanitaire. Parce que le maillon faible reste le Conseil de sécurité, son fonctionnement et le fameux droit de veto octroyé à cinq pays. Tant que les questions de maintien de la paix mondiale seront de son ressort, et qu'une seule opposition (réd. des Etats-Unis, de la Russie, de la Chine, de l'Angleterre ou de la France) suffira à tout bloquer, la situation sera insatisfaisante.»

Supprimer le risque d'arbitraire

«Il faudrait également fixer des critères d'intervention, autrement c'est l'arbitraire qui règne», note Sabine von Schorlemer. Et la chercheuse de réclamer un cadre juridique plus clair pour ce nouvel interventionnisme expérimenté dans les années 90. «Pour des raisons politiques, plusieurs pays occidentaux ont détourné le système juridique existant pour intervenir malgré tout au Kosovo.

Sur le plan humanitaire, il était nécessaire de le faire et des vies ont été sauvées. Sur le plan régional, c'était intéressant parce que l'Europe a parlé d'une seule voix pour la première fois. Mais cela reste un précédent dangereux, parce que le contournement des lois (réd. une intervention sous la seule bannière de l'OTAN) résulte d'un blocage de l'ONU (il postulait l'obtention d'un feu vert du Conseil de sécurité avant de faire décoller les avions, ce qu'un probable veto russe et/ou chinois rendait peu plausible).»

Des militaires à découvert

Pas question, pour autant, de taxer cet interventionnisme majoritairement américano-européen de retour du colonialisme sous une autre forme. «Ce serait simpliste, estime Sabine von Schorlemer. Bien sûr que l'origine des Droits de l'homme et du droit d'ingérence humanitaire est une tradition française. Mais l'ONU est universelle, comme le sont devenus les Droits de l'homme. Et tous les pays en développement y ont adhéré librement, après la décolonisation.»

La répétition des interventions militaro-humanitaires dans les années 90 va-t-elle pour autant changer l'an 2000? «Je ne suis pas Cassandre, sourit Sabine von Schorlemer. Sans réforme du fonctionnement du Conseil de sécurité, je crains que l'interventionnisme des années 90 ne reste une parenthèse dans l'histoire. Cela dit, j'insiste beaucoup dans mon cours sur une autre révolution qui l'accompagne, et qui m'inspire davantage d'optimisme : le risque d'être jugé qui pèse désormais sur les militaires. La grande nouveauté, c'est que les cours pénales internationales rendent les militaires responsables de manière individuelle des massacres commis. C'est un progrès considérable.»


Les dates-clé

1990-91: La Guerre du Golfe

L'opportunité...

En passant la frontière koweïtienne le 2 août 1990, les troupes irakiennes violent la Charte des Nations Unies (art. 2 § 4). La Guerre froide terminée, les Russes comme les Chinois renoncent à bloquer d'un veto la mobilisation d'une force internationale visant à libérer le Koweït. L'obstination de Saddam Hussein déclenche l'opération «Tempête du Désert».

...puis le déclic kurde

La révolution politique intervient à la fin du conflit, lorsque Saddam Hussein s'en prend aux populations civiles kurdes du nord de l'Irak. Bernard Kouchner trouve la question qui fait mouche : «Comment se mobiliser pour sauver les Koweïtiens et laisser mourir les Kurdes?» L'intervention qui s'ensuit entrouvre la porte à une possible ingérence internationale dans les affaires intérieures d'un pays.

Somalie, 1992

Le laboratoire

La guerre entre les chefs de clans somaliens gêne la distribution de nourriture à des populations civiles affamées. L'«effet CNN» relaie le drame et force l'ONU à réagir. L'organisation se donne, pour la première fois, un véritable mandat d'ingérence. Il ne s'agit plus de maintenir la paix après un armistice, mais de passer une frontière pour s'interposer dans un conflit intérieur. Sur le terrain, le progrès est plus discutable. Des centaines de milliers de vies sont sauvées, mais l'expédition, mal conduite, connaît des ratés.

Rwanda, 1994

Du retard au démarrage

La destruction en vol d'un avion transportant les présidents du Rwanda et du Burundi déclenche une guerre civile. S'ensuivent un exode sans précédent et un génocide qui fait entre 500'000 et un million de morts. Après bien des hésitations, des troupes françaises sont engagées dans l'opération Turquoise pour mettre un terme aux massacres. Une intervention plus rapide aurait permis de sauver des centaines de milliers de vies.


Croatie 1992, Sarajevo 1994, Bosnie 1996

Le bourbier balkanique

Le démantèlement de l'ex-Yougoslavie aura contraint l'Europe, l'ONU et l'OTAN à plusieurs interventions dans les Balkans. Notamment en février 1992, lorsque est créée la FORPRONU destinée à se déployer dans les régions serbes de Croatie. Le 9 février 1994, c'est la chute d'un obus de mortier sur le marché de Sarajevo qui incite l'OTAN à menacer les Serbes de bombardements s'ils ne retirent pas leurs armes lourdes à 20 km de la ville-symbole. En décembre 1996, c'est au tour de la SFOR d'être déployée en Bosnie.

1999: Kosovo et Timor

Les frappes hi-tech

Le 23 mars, les forces de l'OTAN commencent à bombarder la Serbie. Parce que le président Milosevic refuse le plan de paix de Rambouillet qui prévoit une relative autonomie du Kosovo. Entre les armes électronico-futuristes de l'OTAN et les soldats serbes qui n'osent utiliser leur armement classique sous peine d'être aussitôt détectés et détruits, l'affrontement tourne au monologue. Cette démonstration technologique d'une ampleur inédite suffira-t-elle à faire réfléchir les dictateurs? Réponse au XXIe siècle.

Un débarquement en Asie

Lundi 20 septembre, une force multinationale mandatée par l'ONU et sous commandement australien débarque au Timor oriental. En moins de trois mois, c'est la deuxième grosse opération d'ingérence armée décidée par la communauté internationale suite à des massacres. C'est aussi la première intervention de ce genre dans un pays d'Asie.

 

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