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no 15 oct. 1999
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Les Nobel suisses

Comment devenir un Nobel?

Etre Nobel ou ne pas l'être,
une question à 1,5 millions de francs

par Jean-Bernard Desfayes, journaliste RP

De A à Z, d'Arber à Zinkernagel, dix-huit chercheurs suisses ont déjà décroché un Prix Nobel. Pourquoi, comment et à quoi ça sert? Le point au moment où commence une nouvelle vague de nominations.

Le Concert Hall de Stockholm, où se déroule traditionnellement la remise des Prix le 10 décembre,

date anniversaire de la mort d'Alfred Nobel

Traditionnellement, c'est juste après les vendanges, soit à partir du 10 octobre, que débute une autre récolte juteuse : l'attribution des Prix Nobel. Même si la distinction est de plus en plus difficile à décrocher, de nombreux Suisses continuent à en rêver. Parce que, de toutes les distinctions, le «Nobel» est la plus prestigieuse, mais encore l'une des plus richement dotées (1,5 million de francs).

La Suisse a déjà eu sa part dans cette chasse au trésor pour cerveaux musclés. La liste des lauréats s'ouvre en 1901 avec Henri Dunant pour le prix Nobel de la Paix, et s'interrompt (provisoirement?) en 1996 avec le Nobel de médecine attribué à Rolf Zinkernagel. Si aucun économiste helvétique n'a décroché la timbale instituée par la Banque de Suède en 1968, le prix de littérature a récompensé en 1919 le poète alémanique Carl Spitteler (1845-1924) et, en 1946, Hermann Hesse (1877-1962) qui était d'origine allemande mais naturalisé Suisse sur le tard.

Un baromètre de la qualité des recherches?

L'enjeu d'un Nobel n'est pas uniquement honorifique. A défaut d'instruments de mesure précis et universels, les prix sont souvent considérés comme un baromètre de la qualité de l'enseignement et de la recherche dans une université, un pays ou un continent. Certains, à commencer par les hommes politiques, aimeraient en tirer des renseignements sur l'état de la science dans un pays et en déduire des priorités. D'où l'intérêt des enquêtes en profondeur sur les lauréats, leurs origines, leur cursus, etc.

Si ce travail n'avait pas encore été effectué en Suisse, la lacune est en passe d'être comblée par deux chercheuses de l'Université de Lausanne, Isabelle Honorez (à gauche) et Ariane Miéville, toutes deux assistantes de l'Institut d'anthropologie et sociologie, en collaboration avec le professeur Giovanni Busino, directeur de cet institut.

Qui est Suisse?

L'étude, limitée aux lauréats helvétiques des disciplines dites «scientifiques» (réd.: médecine et physiologie, chimie et physique), bute sur une première question d'importance: qui est Suisse? Les deux chercheuses lausannoises répertorient en effet moins de Nobels helvétiques que le catalogue de l'Ecole polytechnique fédéral de Zurich (EPFZ). L'explication? La haute école zurichoise revendique comme siens tous les Nobels qui ont défilé dans ses murs, même s'ils n'ont jamais eu le passeport rouge à croix blanche.

«Il fallait trouver un critère sur lequel tout le monde puisse se mettre d'accord et ce ne fut pas facile, explique Ariane Miéville. Prenez Albert Einstein qui reçoit le prix Nobel de physique en 1921 et qui avait trois nationalités... Regardez Wolfgang Pauli, Nobel de physique en 1945, qui était d'origine juive autrichienne, qui a fait la plus grande partie de sa carrière à l'EPFZ et qui n'a obtenu sa naturalisation qu'après avoir été couronné, alors que ses premières demandes de naturalisation n'avaient pas abouti... Si nous allons le garder dans notre liste, nous aurions tout aussi bien pu l'écarter. Et le problème se pose encore avec Daniel Bovet, le prix de médecine 1957, également revendiqué par l'Italie. S'il est né à Neuchâtel où il a fait toute sa scolarité et ses études secondaires, le chercheur a poursuivi sa carrière en Italie.»

Le record du monde

Finalement, deux catégories ont été retenues. La première comprend les scientifiques d'origine suisse qui ont suivi leur formation scolaire dans notre pays jusqu'au baccalauréat, même s'ils ont fait leur carrière à l'étranger. La seconde prend en compte les scientifiques étrangers venus ici pour y faire tout ou partie de leur carrière et qui ont acquis la nationalité suisse.

«Ce qui nous a paru essentiel, affirme Isabelle Honorez, c'est leur contribution au rayonnement de la science suisse ou leur degré de formation qui montrait l'excellence du niveau atteint dans ce pays. Notre liste comprend donc 18 noms : 12 sont d'origine suisse et 6 le sont devenus par naturalisation. Pour un petit pays, c'est un beau score. Si l'on regarde l'«indice Nobel», autrement dit le nombre de prix décernés par million d'habitants, c'est en fait le plus élevé au monde, Etats-Unis compris.»

La concurrence progresse

Décrocher le Nobel au début du siècle ou aujourd'hui n'a pas tout à fait la même portée. Indépendamment de la qualité des chercheurs, il s'est produit une grande mutation dans le travail scientifique, sans oublier l'évolution exponentielle de la science. Le nombre de physiciens, de chimistes ou de chercheurs en médecine et physiologie est énorme en cette fin de XXe siècle, et la sélection devient extraordinairement difficile.

Quand le médecin Emil Kocher est distingué en 1909 ou quand le physicien Charles Edouard Guillaume est récompensé en 1920, ils sont choisis en tant que lauréats uniques pour des découvertes réalisées au XIXe siècle – quand bien même, dans son testament, Alfred Nobel précisait que l'invention ou la découverte devait avoir été faite dans l'année en cours. Si le biologiste Zinkernagel est élu en 1996, lui aussi pour des travaux sur l'immunologie réalisés vingt ans plus tôt, il doit désormais partager la prime avec d'autres savants.

Polémiques en frac

Convoité, le Prix Nobel suscite également des disputes récurrentes. Parce que les délibérations restent secrètes et parce que certaines décisions ne cessent de surprendre, comme l'ont montré les travaux récents de l'historienne Elisabeth Crawford. Cette chercheuse du CNRS français a pu consulter les archives de la Fondation Nobel portant sur la période 1901-1945, découvrant au passage le cas étonnant de Wilhelm Bjørknes, père de la météorologie moderne nominé 54 fois et jamais récompensé!

La chercheuse s'étonne encore de l'absence du palmarès de Thomas Edison, inventeur du phonographe et de la lampe électrique, de Dimitri Mendeleïev, chimiste de la classification périodique des éléments, ou de Jonas Salk, médecin et inventeur du vaccin contre la poliomyélite. Et pointe du doigt l'élection curieuse de John McLeod, soi-disant co-inventeur de l'insuline (il était absent du laboratoire quand la synthèse fut réalisée) et de quelques falsificateurs dont il vaut mieux taire le nom.

Ces révélations* témoignent de l'existence d'un nombre croissant de frustrations au sein de la communauté scientifique. Autant de déçus qui pourraient se rappeler l'exemple d'Albert Einstein proposé à huit ou neuf reprises avant de décrocher le titre en 1921. S'il était déjà le savant le plus connu de la planète, sa théorie de la relativité restreinte restait peu convaincante aux yeux de quelques beaux esprits suédois.

Les Suisses contestés

La Suisse compte également ses Nobels discutés tels que Paul Hermann Muller. Ce Nobel de médecine en 1948 pour son invention du DDT méritait-il vraiment une place au palmarès? Ce serait oublier le formidable espoir que faisait naître cet insecticide à l'époque. Pour d'autres critiques, c'est Félix Bloch, Nobel de physique en 1952 qui serait contestable. Le travaux du chercheur à Los Alamos sur la bombe atomique peuvent également être jugés a posteriori de façon moins béate qu'à l'époque.

«On ne peut hélas pas mesurer la science comme on mesure des exploits sportifs», note Ariane Miéville. Il serait toutefois hasardeux d'affirmer que les comités Nobel cèdent souvent à la mode ou qu'ils se trompent régulièrement, ne serait-ce que parce que le prix est reconnu par les scientifiques eux-mêmes.

Des réseaux bien utiles

A mesure qu'elles avançaient dans leur travail, les deux chercheuses ont cependant relativisé l'idée selon laquelle le nombre de Prix Nobel attribués à un pays constituerait bien un indice fiable de sa santé intellectuelle. A la difficulté de déterminer qui est un chercheur suisse s'est ajoutée la prise en compte de la part de hasard qui préside malgré tout aux attributions des prix. En effet, si les choix ne sont pas forcément ou intentionnellement biaisés, il n'en reste pas moins que l'appartenance à un réseau de savants ou d'écoles facilite l'accession au jackpot.

Un chercheur de talent, mais isolé dans une université peu cotée du Middle West, aux Etats-Unis, n'a aucune chance de recevoir le prix. Dans la même logique, et d'un point de vue suisse, on observe qu'il faut avoir passé par Zurich – l'université ou le poly, peu importe – pour être digne de la promotion. Les universités romandes (à part celle de Genève, mais très marginalement) et l'EPFL n'ont pas voix au chapitre, au sens propre du terme. Pour l'instant, du moins.

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