Allez Savoir!
Jeanne d'Arc
Nourriture plus sûre?
L'ingérence humanitaire
Le magazine de l'Université de Lausanne
Pub d'aujourd'hui
Ètre Nobel ou pas
Le médecin nouveau
no 15 oct. 1999
Pour une université innovatrice et compétitive

La science génétique au XXe siecle: les grandes étapes

Devin, ingénieur, conseiller en santé...
Le médecin nouveau va arriver*

par Alexandra Rihs, journaliste RP

La médecine est en avance sur l'an 2000. La révolution génétique a déjà transformé les normes socio-culturelles, les pratiques médicales, la notion même de santé... Et voilà qu'elle s'apprête à modifier le jeu de rôles entre médecin et patient. Consultation gratuite.

Véritable explosion dans l'histoire de la médecine occidentale, l'avènement du génie génétique a pulvérisé les bornes du normal et du naturel dès le milieu des années 70. Bon ou mauvais, ce génie soulève des interrogations éthiques sans précédent. Mais c'est au quotidien que cette technologie est appelée à transformer le plus l'approche des professionnels de la santé, et surtout celle des malades. Et ce dès la prochaine décennie.

Un diagnostic quasi divinatoire

Grâce aux progrès de la génétique, on connaîtra bientôt les maladies que chaque patient risque de développer durant son existence. On disposera par ailleurs de moyens plus efficaces de l'en préserver. Ce diagnostic quasi divinatoire, doublé d'un développement spectaculaire des possibilités d'intervention mécanique sur les corps malades, va modifier les rapports entre les porteurs de blouses blanches et ceux qui fréquentent leurs officines bon gré mal gré.

La révolution génétique fera également évoluer le métier de médecin vers trois «rôles non traditionnels : l'ingénieur, le devin et le conseiller de la santé». Une réforme qu'Alex Mauron professeur de bioéthique de la Faculté de médecine de Genève a détaillée récemment lors d'une conférence donnée à l'Université de Lausanne, dans le cadre d'un séminaire sur la bioéthique organisée par la section lausannoise de l'Institut romand d'histoire de la médecine.

L'écoute comme contrepoids

Alex Mauron en est persuadé: la médecine du troisième millénaire subira l'influence complémentaire de ces trois nouveaux rôles: «Chacun est nécessaire à la médecine contemporaine et tente à sa manière de répondre à une vraie question. Ainsi, face à l'ingénieur de plus en plus adapté à l'expansion de la technicité médicale, la médecine communautaire apporte un contrepoids en se mettant à l'écoute de l'ensemble des requêtes de chaque patient, y compris de celles non solubles dans la technicité.»

Dans le détail, cette médecine de demain présentera les acteurs et les symptômes suivants :

1. Le médecin ingénieur

Il peut prendre la blouse du mécanicien ou du chimiste, qui, tous deux, s'activent à réparer la machine humaine abîmée ou le processus défectueux. Le traitement peut consister en une transplantation d'organes, une greffe et autres remplacements de cellules ou de tissus. Il passera bientôt par le recours aux techniques de la thérapie génique, qui permettront de corriger les effets de gènes défectueux.

Cette approche du corps destructuré, traité en machine et «réparé» comme tel provoque pourtant l'ire des partisans des thérapies alternatives qui stigmatisent cette médecine de mécaniciens et objectent que l'être humain doit être considéré comme un tout irréductible.

Une querelle d'écoles qui n'inspire guère Alex Mauron:

«Opposer le mécanisme à l'holisme est un faux débat entre deux adversaires myopes. En réalité, la relation entre ces deux médecines semble procéder par allers et retours constants. La biologie et la médecine actuelles semblent même prendre le pas sur l'ingénierie, comme le montrent les rapports entre l'informatique et les neurosciences. Il y a trente ans, on cherchait à comprendre le cerveau en prenant l'exemple de l'ordinateur.

Aujourd'hui, les ingénieurs commencent à comparer l'ordinateur au cerveau et créent des machines inspirées par la réalité biologique.»

Qui dit ingénierie dit encore capacité d'améliorer sans cesse. Le concept s'applique également à la médecine d'ingénieurs du prochain millénaire : «On peut envisager qu'une médecine «améliorative» se superpose à la médecine curative traditionnelle, confirme Alex Mauron. En effet, plusieurs pratiques à visée préventive tendent à brouiller les frontières entre le normal et le pathologique.» Et de citer le traitement hormonal visant à prévenir la ménopause, et «qui fait basculer les manifestations de la ménopause du côté de la pathologie, tout en remettant en cause le sens traditionnel des âges de la vie et leur fonction sociale». Autre exemple d'actualité, «l'apparition du Viagra qui a bousculé la notion de sexualité «normale».»

2. Le médecin devin

Diagnostic et pronostic ont toujours fait partie de la médecine, mais leur forme s'est modifiée, constate Alex Mauron. Lorsque la médecine recherche les catégories de patients qui risquent de développer telle ou telle maladie, et qu'elle leur propose des mesures thérapeutiques, de la prévention sur mesure, elle modifie fortement la relation médecin-malade. «Dès lors que la prédiction est ciblée sur l'individu et ses caractéristiques génétiques, les conseils traditionnels perdent leur anonymat et placent le patient devant une responsabilité nouvelle.»

Une information statistique n'a pas le même poids qu'un conseil direct et personnalisé de médecin à patient. Savoir qu'un grand pourcentage de fumeurs développe un cancer ne nous concerne jamais directement. On peut toujours espérer faire partie de ceux qui en réchappent. Cette illusion disparaîtra en revanche lorsque le médecin de famille pourra nous dire que nous faisons partie de malades prévisibles parce que c'est écrit dans nos gènes.

«Le patient du futur s'abstiendra non seulement de comportements nocifs en fonction de son profil particulier, mais il prendra encore un médicament pour rester en bonne santé au lieu d'en avaler pour cesser d'être malade», résume Alex Mauron. Aberrant? Tout est relatif : «Il y a 50 ans, l'usage préventif du fluor contre les caries dentaires a fait l'objet d'un débat de société virulent. D'une part, on refusait de polluer l'eau avec des produits chimiques, et d'autre part, rien n'était plus normal que les caries enfantines.»

3. Le médecin conseiller de santé

Suite logique du médecin devin, le médecin deviendra conseiller. L'évolution générale de la médecine va ainsi transformer le patient «en gestionnaire responsable de son capital santé, observe Alex Mauron. Il deviendra un partenaire décisionnel pourvu des mêmes droits que le soignant, mais aussi un co-décideur perplexe qui hérite au passage des incertitudes propres à la décision médicale.» Le défi majeur du médecin conseiller de demain se situera donc au niveau de la médecine communautaire : «Le médecin de ville sera le plus sollicité pour répondre au patient demandeur d'une synthèse personnalisée des informations qu'il aura récoltées sur sa situation.»

Aucun triomphalisme dans la voix d'Alex Mauron qui se demande aussi si notre société saura conserver un accès universel à des soins de plus en plus performants, ou si elle suivra la pente qui la conduit déjà à une médecine à deux vitesses?

«L'ironie du sort veut que les véritables inégalités dans l'accès au système de santé ne concernent pas la médecine de haute technologie : une personne marginalisée qui arrive aux urgences sera soignée comme tout autre patient. Mais on doit encore se demander pourquoi elle intègre la filière médicale sous forme d'une urgence? Peut-être parce qu'elle n'a pas accédé à la médecine ambulatoire (réd.: une médecine sans hospitalisation, qui ne demande pas au patient d'interrompre ses activités normales), carence qui pourrait expliquer la dégradation de son problème en urgence... Le progrès est ici moins en cause que la nécessité d'une répartition équitable de ses bénéfices.»

Vivre avec le coeur d'un animal

Autre aspect du problème : la réponse éthique à apporter à ceux, nombreux, pour qui les manipulations génétiques les plus spectaculaires, clonage en tête, violent dangereusement les lois de la nature? Pour Alex Mauron, le progrès biomédical agit comme un révélateur : «Il montre la fragilité de nos certitudes quant aux dites lois de la nature, puisqu'elles sont transformables. Les craintes légitimes de dérives technologiques nécessitent de faire preuve de prévision et de prudence, mais selon une vision pragmatique, éthiquement neutre. Prenons le cas des xénogreffes : s'imaginer vivre avec le cœur d'un animal paraît difficilement supportable pour certains, tandis que d'autres préféreront cette solution à l'idée de dépendre de la tragédie humaine d'autrui; deux points de vue également défendables, mais sans validité universelle. Par contre, la plus extrême prudence est de rigueur tant que subsisteront des risques concrets d'infection virale nouvelle liés à la transplantation d'organes d'animaux sur l'être humain. Quant au clonage humain reproductif, il m'apparaît comme une forme de maltraitance et de recherche de satisfaction totale du fantasme narcissique commun à tous les parents, auquel la reproduction sexuée offre un garde-fou évident.»

Maladie ou confort?

Plus largement, les controverses du futur porteront sur la limite entre «vraies» maladies, à charge de la communauté et donc couvertes par les assurances sociales, et interventions «de confort» qui resteront à charge des privés. Un débat qui s'engage sur fond de polémique autour des notions de «normal» et de «pathologique».

Au fait, le siècle prochain fera-t-il voler ces normes en éclats? «La tendance ira dans ce sens, mais pas forcément rapidement, estime Alex Mauron. Dans un contexte de crise, les normes se voient défendues sur des bases économiques et pas sur leur validité intrinsèque. On l'a vu avec la décision de non-remboursement du Viagra par les caisses maladie: elle ne repose pas sur une réflexion philosophique, mais sur des critères de coût jugé trop élevé. Que le prix de ce produit vienne à chuter et l'entrée de cette nouvelle norme sera sans doute renégociée.»

Qu'est-ce que la maladie?

Ce débat sur la médecine nécessaire et celle de confort implique une redéfinition de ce qu'est la maladie et la bonne santé. Un vieux débat, à en croire Alex Mauron qui rappelle que la frontière n'a jamais été claire : «La notion de santé est inséparable d'une représentation subjective de la qualité de la vie en constante évolution. En 1900, on était en bonne santé par défaut : l'ouvrier et le paysan allaient bien dès lors qu'ils n'étaient pas atteints d'une maladie grave, et donc capables de travailler. Mais à notre époque, qu'est-ce que la maladie? «C'est quand on n'est pas bien», m'ont un jour répondu des étudiants en médecine lors d'un séminaire. C'est peut-être banal, mais pas si faux : on peut dire en effet qu'être en bonne santé aujourd'hui signifie se sentir bien; ce qui met la définition de la santé entre les mains de l'individu.»


La science génétique au XXe siecle:
les grandes étapes
`

1944

    Avery démontre que l'ADN est le support de l'hérédité

1953

    Watson et Crick découvrent la structure en double hélice de l'ADN

1960-1966

    La régulation du code génétique (Monod, Lwoff et Jacob)

1973

    Première manipulation génétique par Cohen et Boyer

1984

    Première thérapie génique par Mulligan

1987-1990

    Découverte progressive du génome humain

1992

    Premiers élevages européens de porcs génétiquement modifiés en vue de xénotransplantations (Grande-Bretagne)

1997

Naissance de Dolly, première brebis clonée (Ecosse)

Autres numéros
Retour au sommet