BOTANIQUE

par Patricia Brambilla, journaliste RP

Demain, le nouveau visage de la forêt

Au bord du ciel et de l'alpin, certaines essences ont choisi de vivre d'austérité et d'altitude. Un tour de force réalisé au prix de plusieurs sacrifices.

On connaissait les hommes de l'extrême, ces skieurs qui inventent des figures libres entre ciel et glace. Mais il y a aussi les arbres de l'extrême. Qui repoussent les limites de la vie et parviennent à ficher leurs racines de courage dans les sols les plus hostiles. De ces arbres qui tiennent les vents forts, le froid, le gel qui dure et les brûlures de l'été.

La frontière de la vie

Ce sont eux, les robustes, qui délimitent la frontière supérieure des forêts, si tant est que celle-ci puisse être définie : «On place généralement la limite des arbres, treeline, là où les individus mesurent plus de deux mètres. Mais la forêt ne s'arrête pas d'un seul coup, il y a des zones de transition, appelées zones de combat, un terme qui montre bien que les espèces arborées vivent là dans des situations de plus en plus difficiles. En fait, dans le subalpin supérieur, les arbres mesurent environ quinze mètres et plus on monte en altitude, plus ils diminuent en taille jusqu'à n'atteindre parfois que 20 centimètres.» Quand Thierry Largey parle de la limite des forêts, ses yeux s'animent. Normal puisque cet assistant-doctorant en botanique à l'Université de Lausanne en a fait son sujet de thèse.

Ainsi la définition de la limite est floue, variable d'une région à l'autre, d'un climat à l'autre. Les chercheurs ont longtemps pensé que l'isotherme de 10° C en juillet représentait la frontière climatique de la forêt subalpine. C'est une observation vérifiée pour les Préalpes, mais pour les Alpes internes du Valais, par exemple, cela ne se confirme pas. D'autres conditions, comme la quantité de chaleur durant la période de végétation ou la durée de l'enneigement, sont à prendre en ligne de compte.

Arolle sur souche

La ténacité des conifères

Mais la question lancinante reste à poser : qui s'aventure ici, dans la vallée de St-Nicolas, à quelque 2400 mètres d'altitude, dans des conditions aussi âpres (la température chute environ de 0,5° C par 100 mètres et atteint là, parfois, –18° C en hiver)?

Mélèze à Moosalp 2322 m. d'altitude

Qui ose vivre là, dans ces terres abruptes, cassées, soumises à de fortes réverbérations solaires et à de faibles pluies? Peu d'espèces peuvent prendre autant de risques, accepter cette vie acrobatique, toujours au bord du précipice et de l'anéantissement. En fait, il faut être conifère, dans les Alpes centrales, pour faire face à autant de disgrâces. Mais pas n'importe lesquels. Deux arbres seulement ont le tronc assez solide pour y parvenir : le mélèze (Larix decidua) et l'arolle (Pinus cembra).

Le pionnier élégant

Le premier est un pionnier. Un forçat de la place, un conquérant. Donnez-lui un terrain nu, grossier, un sol peu stable et le voilà qui s'installe. Vite et durablement (il peut vivre jusqu'à 1000 ans). Ce costaud élégant, dont les aiguilles jaunissent en automne et tombent en hiver, aime l'air sec, la pleine lumière et les grands froids ne l'effraient pas. Aiguilles courtes serrées en rosettes, le mélèze a la générosité des rustiques et la noblesse des cimes : il donne son bois imputrescible aux hommes, qui en font des meubles et des bateaux. C'est ainsi: il naît montagnard et finit corsaire.

Arolle : lent et fier

Mais il n'est pas le seul à s'avancer parfois jusqu'au bord de l'alpin, à venir tâter des déserts de l'altitude. L'arolle, lui aussi, a de l'audace. Sa spécialité : les terrains rocailleux, inaccessibles au mélèze. Cet endurant parvient à planter ses racines dans des failles de rocher, où une poche de terre a survécu. Il parviendra, avec la force de la patience, à se cramponner à des pitons rocheux, fera d'un lieu hostile et spartiate un gîte acceptable. Parce que ce résineux enjambe les pierres, les emballe ou les contourne s'il le faut, pour atteindre la moindre parcelle de sol. Il met du temps à pousser, à arriver, mais alors il règne en maître. Partageant les hauts espaces avec personne, si ce n'est l'aigle royal.

Une aiguille dans une botte de glace

Mais pour vivre là, quelles ressources de persévérance faut-il, quelles ruses, quelles stratégies? Imaginez les épreuves de l'hiver : «Les cristaux de neige emportés par le vent ont un rôle abrasif important sur les premières parties de la cuticule des aiguilles. Résultat : l'arbre perd encore plus d'eau par évapotranspiration. Si le sol est gelé, impossible de la repomper par les racines. L'arbre risque alors ce qu'on appelle une dessication hivernale et les parties exposées au vent sèchent», explique Thierry Largey.

Mais la neige, dites-vous, n'est-elle pas là pour jouer les manteaux d'hiver, les matelas de fortune? Son rôle est ambigu et tout dépend du contexte général. En effet, si les températures sont très basses, la neige sert à garder le milieu humide tout en le protégeant du gel. Mais pour peu que le mercure remonte et que la neige s'attarde au printemps, et voilà le cortège des ennuis : «Non seulement elle limite la période de végétation, mais des petits champignons en profitent pour se développer. Ainsi, Herpotrichia nigra ou Phacidium infestans prospèrent dans cette humidité et se nichent dans l'écorce de l'arbre. Laquelle se décolle, ce qui interrompt le transfert de sève. Un problème pour l'arolle qui en perd ses aiguilles, dans les parties infestées», explique le spécialiste lausannois.

Petit mais costaud

En fait, il y a peu d'alliés à la frontière alpine. Pour survivre là, il faut se débrouiller par soi-même. En adaptant sa taille par exemple. Rien ne sert d'être grand quand chaque lame de froid apporte une brûlure. Mieux vaut être de petite stature, bien ramassé. Certains individus se développent même en forme d'assiette, jetant leurs branches à plat contre le sol pour profiter de toute réflexion de chaleur ou s'accoudant à un rocher, véritable «four solaire». A ces hauteurs, l'esthétique n'est plus possible : le vent vous gifle, vous casse en deux, vous empêche de tenir droit. Les arbres affichent des silhouettes asymétriques, rabougries, voire complètement tordues. Mais qu'importe, ils goûtent au prix de la vie.

Picea Abies en flagrant délit de marcottage (technique de reeproduction)

Fécondation in terreau

Il est un sacrifice plus important encore pour tenir à ces hauteurs : le renoncement à la fécondité. «C'est une affaire d'allocation d'énergie : faut-il se développer ou s'offrir le luxe de se reproduire? Ces arbres-là ont choisi : ils investissent tout dans la résistance au froid et la longévité.» Et puis la dissémination des graines à cette altitude est trop improbable, et le gel tenace mord les bourgeons.

Une vie stérile, alors? Pas tout à fait. Le mélèze, de même que l'épicéa, est passé maître du marcottage, un mode de reproduction végétatif. L'affaire consiste à émettre une branche souterraine et à faire pousser ce bras de sève à l'abri du ventre tiède de la terre. Lequel devient ensuite un tronc, qui fait à son tour des racines et finit par se séparer de l'arbre-mère, donnant lieu à un nouvel individu, un clone.

Masochisme végétal?

On en vient quand même à se demander pourquoi de telles espèces choisissent ce mode de vie-là, austère et périlleux, cette existence réduite à sa plus simple expression. Par masochisme, par vocation? «Au fond, les plantes se trouvent souvent non pas là où elles aimeraient être, mais là où on les laisse vivre», fait remarquer Pierre Hainard, professeur de botanique à l'Université de Lausanne.

Et de citer l'exemple du pin sylvestre (Pinus sylvestris) : «Ce conifère coriace vit dans des lieux extrêmes, simplement parce qu'il n'a pas le choix de faire autrement. C'est un peu comme le clochard : il habite sous les ponts, mais cela ne veut pas dire qu'il n'aimerait pas vivre dans un bel attique de la rue de Bourg...»

A l'épreuve du feu

En effet, ce n'est pas par plaisir que le pin sylvestre s'est installé dans des zones impossibles – comme la forêt de Finge en Valais : pas de défi à l'altitude ici, mais à la sécheresse. L'air de ce microcosme peut être extrêmement chaud et sec, les sols acides, et qui plus est, souvent ravagés par des incendies. Mais le feu ne détruit pas le pin sylvestre: il roussit, mais résiste. Et prospère là où d'autres suffoquent.

Le charme noueux des racines ou le travail souterrain de l'arbre

Serait-il pyromane? Non, pas plus qu'un autre. Mais il a développé cette résistance, cette faculté ignifuge pour pallier sa grande faiblesse : son manque de compétitivité. Dès qu'une autre espèce s'installe et lui fait de l'ombre, le pin s'incline et disparaît. En revanche, sa force, c'est sa tolérance au terrain, sa large capacité d'adaptation. Mal armé pour affronter les autres, il se rabat sur les espaces exigeants, que lui seul peut supporter.

La vie extrême n'est donc pas vraiment un choix. Plutôt une marge de repli, une terre de presque exil. La concurrence entre espèces est telle qu'il revient à chacune de développer une aptitude, un caractère, une compétence. Pas tant par envie ou par caprice que par nécessité de survie.


Demain,
le nouveau visage de la forêt

Avant toutes choses, il faut le dire: la forêt se porte bien. Contrairement à ce que l'on pensait il y a une quinzaine d'années, elle n'est pas en train de mourir et ce n'est pas l'ouragan Lothar qui la mettra en péril.

«25% du paysage suisse sont recouverts de forêt, un pourcentage qui, d'ailleurs, est en augmentation. En fait, dès que l'homme tourne le dos, la forêt reprend son territoire. Elle est encore et toujours capable d'enterrer la civilisation humaine!» lance Pierre Hainard, professeur de botanique à l'UNIL. Qui aime à citer Frédéric Dard : «Dès que tu t'occupes plus d'une chose ou d'un être, il périclite. Y'a que la nature qui, elle, s'épanouit sitôt qu'on lui fout la paix. La nature souveraine, embusquée, qui nous guigne tous pour dissoudre nos cadavres, investir nos demeures, engloutir nos bagnoles et nos trains.»

Arbres migrateurs

Les forêts, «cette forme d'expression finale de la nature», ont donc encore plus d'une feuille dans leur sac. Ce qui ne signifie pas qu'elles soient immuables. Leur visage change, s'étoffe, se garnit de nouveaux feuillus ou se perce de dévorantes clairières. Les forêts voyagent, migrent, passent les cols et les vallées. Pas au rythme de l'homme, bien sûr. Mais à leur rythme à elles : lent et ample.

En fait, leurs avancées sont invisibles : elles se passent en sous-sol, à la cadence des graines. Qui garnissent à foison les entrailles de la terre, veillent dans l'ombre, attendent, en état de latence, sans percer la croûte. Du moins, pas encore. Vont-elles éclore un jour? Tout dépend du climat, de l'hygrométrie, de l'ensoleillement...

Effets de serre

Augmentez par exemple les quantités de CO2 et de chaleur, et vous verrez s'élever autour de vous une forêt digne du carbonifère, quand les fougères atteignaient soixante mètres de haut. Différents chercheurs, – dont Andreas Fischlin de l'ETHZ et Dimitrios Gyalistas de l'Université de Berne ou Felix Kienast de l'Institut fédéral de recherches sur le paysage à Zurich – ont ainsi esquissé une hypothèse : que se passerait-il pour la végétation en cas de réchauffement de la température?

En effet, poussez le mercure vers le haut de deux à trois petits degrés et c'est toute la face des forêts qui est changée. «Les ceintures de végétation correspondent chacune à environ 600 mètres d'altitude. Or chaque stratification correspond à 3° C... On peut imaginer les modifications en cas de réchauffement», explique le chercheur lausannois Thierry Largey, qui s'empresse de nuancer aussitôt : «Bien sûr, une telle modélisation a des limites. Comme elle se base sur un climat-type, elle ne tient pas compte de tous les paramètres. Or les plantes ne réagissent pas à une moyenne annuelle, mais à toute une série de micro-facteurs, comme la température printanière, l'activité du sol, la masse hygrométrique, etc.»

Sion steppique

Ces précautions prises, le travail de projection porte quand même des fruits intéressants. Sous la loupe, le cas particulier de Sion et des Alpes internes, le plus captivant, parce que le plus soumis à des variations en cas de modification climatique. En effet, si la température venait à monter, sans accroissement des précipitations, la vallée du Rhône renforcerait ses allures de pelouse steppique à la manière des plaines de l'Est. Avec, pour conséquence immédiate, la disparition du chêne.

«Pourtant, celui-ci aime les milieux plutôt secs. On trouve des chênaies là où il y a des dalles calcaires, permettant un écoulement très rapide de l'eau. Mais là, avec un tel réchauffement, il ne pourrait pas survivre, il serait brûlé», confirme le spécialiste. Alors quoi, le chêne, voué à disparaître? Incapable de grimper dans les étages pour trouver un peu de fraîcheur? «Il y a peu de chances qu'il s'installe plus haut, dit Thierry Largey. Il se trouverait alors en compétition avec d'autres espèces, mieux armées que lui.»

C'est ainsi: la vie botanique tient à un fil, à un équilibre quasi miraculeux. Augmentez le taux d'humidité, et voilà ce robuste pédonculé qui a horreur d'avoir les pieds dans l'eau, aussitôt pressé de partir. Pour le plus grand plaisir du hêtre (Fagus sylvatica), ce roi des forêts tempérées à la présence vite abusive.

Les grands gagnants

Dans les zones subalpines, en cas d'augmentation de la température et de l'humidité, le premier grand gagnant de l'affaire serait le sapin blanc. Ce résineux aux aiguilles soulignées de deux lignes blanches, d'où son nom, est pour le moment plutôt rare en Valais. Mais modifiez la donne et le petit vert persistant se ferait une joie d'y installer ses colonies.

Pareil pour l'érable sycomore (Acer pseudoplatanus). Ce cousin de l'emblème canadien ferait dès lors une percée en sol valaisan. Car c'est un puissant envahisseur, qui pourrait très vite prendre ses aises. Il pourrait même être un des fers de lance capables de défendre la cause des feuillus, repoussant vers le haut leur limite de plusieurs centaines de mètres.

Les conifères n'hésitent pas à affronter roches et précipices,
zones sans herbes où la concurrence est moindre

Résultat : les conifères verraient leur aire de répartition se réduire comme une peau de chagrin. Et, contrariés par le nouveau contexte (atmosphère trop humide), ils seraient contraints de partir. Par en bas? L'impasse. Par en haut? Le seul choix. Voilà l'arolle, le mélèze pliant bagage, préférant l'exil à la mort. Ils pourraient monter jusqu'à 3000 mètres, traçant du coup une nouvelle frontière forestière.

Le temps du conte

Voilà le tableau. Mais pas de hâte, si de tels changements devaient avoir lieu, ils se feraient dans la douceur. Thierry Largey : «Les arbres réagissent sans se précipiter aux variations climatiques, ce sont des migrateurs très lents. N'oublions pas que la végétation que nous connaissons aujourd'hui est celle qui a été produite par le climat d'il y a 500 ans. Il y aura donc de toute façon une longue période de transition. Et puis, l'arolle peut vivre 800 ans, il n'y a aucune raison qu'il s'en aille avant!»

Ne l'oublions pas: le temps de l'arbre est l'adagio. Et le temps moyen pour qu'une forêt s'établisse est très précisément celui du conte : cent ans, comme dans La Belle au bois dormant, rappelle Pierre Hainard. Nous ne verrons donc pas le visage de la forêt de demain. Nous ne pouvons que l'imaginer.

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