Sommaire BOTANIQUE Les arbres de l'extrême / JUSTICE Les juges américains ont débarqué dans nos vallées / MYSTÈRE Les «paroles cachées» de Jésus / INTERVIEW Jouer, ce n'est pas tuer sa carrière professionnelle / MÉDECINE S'il te plaît, dessine-moi un médicament sur ton ordinateur / SOCIÉTÉ Trois siècles de vie intime se déculottent / Ce qu'ils en pensent: La fabrication de l'humain / ACTUS L'Observatoire des religions


Mystère

Les paroles cachées de Jésus

par Jacques-Olivier Pidoux, journaliste RP


La découverte d'un évangile perdu dans une jarre égyptienne en 1946 plonge la chrétienté dans la perplexité. Et si l'on avait retrouvé des «inédits» de Jésus. Une énigme à méditer en cette période d'approche de Pâques.

Les Gnostiques Les Apocryphes

Qui a dit que l'histoire de Jésus était écrite, une fois pour toutes, aux siècles des siècles? Certainement pas les archéologues et théologiens qui se sont penchés sur une stupéfiante découverte faite à Nag Hammadi, Haute Egypte, en 1946. Des paysans y ont en effet déterré (par hasard) une jarre dont le contenu plonge la chrétienté dans une certaine perplexité : parmi les 1200 pages de textes très anciens qui y ont été enfermés figure une copie en langue copte de l'Evangile perdu de Thomas. Ce texte (qui fait référence au disciple sceptique qui toucha du doigt les blessures du Christ ressuscité) était utilisé au IV e siècle de notre ère par des communautés en marge de l'Eglise officielle, les gnostiques (voir encadré page 25). Si l'existence de cet Evangile apocryphe était connue des théologiens, on en avait complètement perdu la trace depuis le IV e siècle.

Paradoxe de l'archéologie, c'est le disciple emblématique du doute qui nous plonge dans l'étonnement. Car la découverte de Nag Hammadi comporte un enjeu théologique et historique énorme. Comme la chrétienté se fonde largement sur l'enseignement de Jésus, la découverte de 114 paroles du Christ – sous forme d'une «interview» dont on aurait perdu les questions – pourrait bouleverser la face du christianisme, d'autant que la majorité d'entre elles paraissent absolument authentiques. D'où de multiples interrogations qui agitent aujourd'hui encore les milieux scientifiques : que faut-il penser de ces «révélations», qui, de surcroît, s'appelaient vraiment «Paroles cachées de Jésus écrites par Thomas»? Nous aurait-on caché certains enseignements du Christ? Et pourquoi?

Ces questions, et beaucoup d'autres, Jean-Daniel Kaestli se les est posées. S'il refuse d'entrer dans la plupart des polémiques, ce professeur de théologie à l'Université de Lausanne et spécialiste de «L'Evangile de Thomas» estime néanmoins que «l'Evangile de Thomas mérite d'être placé à côté des quatre évangiles du canon. Il doit être étudié à part entière.»

Jean-Daniel Kaestli, professeur de théologie à l'Université
de Lausanne et spécialiste de «L'Evangile de Thomas»L'un des manuscrits retrouvés à Nag Hammadi en 1946

Indicible secret

«Paroles cachées de Jésus écrites par Thomas», tel est le titre primitif de l'Evangile de Thomas, dont une interprétation littérale laisserait supposer que ces paroles doivent rester secrètes. Pour Jean-Daniel Kaestli, ce qui est caché, c'est leur sens profond : «C'est une invitation à interpréter les paroles de Jésus qui recèlent, au-delà du sens manifeste, un sens mystérieux.» La notion de secret se manifeste avec une acuité particulière lors d'un épisode fameux de l'Evangile de Thomas où Jésus souffle trois mots à l'oreille de Thomas, que ce dernier refuse ensuite de répéter aux autres disciples. «Que t'a dit Jésus? Si je vous dis les paroles qu'il m'a dites, vous prendrez des pierres et les jetterez contre moi. Alors un feu sortira des pierres et elles vous brûleront» (logion 13).

Thomas apparaît ici comme le confident de Jésus, le dépositaire d'une vérité indicible. De quoi lui conférer une stature particulière, celle d'élu du Christ chargé de poursuivre son œuvre. Si cela était vrai, la face du christianisme en serait transformée. Mais pour Jean-Daniel Kaestli, il s'agit davantage d'une profession de foi que d'une réalité. «J'exclus que cette scène ait eu lieu. Elle reflète la conviction d'une communauté chrétienne, sans doute proche des gnostiques (voir encadré page 25), qui vénérait Thomas. La scène a été inventée par cette communauté qui, comme c'était l'usage, l'a mise dans la bouche de Jésus. C'est un phénomène typique des premiers siècles chrétiens : les communautés chrétiennes se réclamant d'un apôtre produisaient un évangile «sur mesure» qui fondait leur croyance.»

Le style de Jésus

D'autres passages de l'Evangile de Thomas semblent eux aussi inventés, comme celui-ci: «Jésus a dit : les images se manifestent à l'homme et la lumière qui est en elles est cachée. Dans l'image de la lumière du Père, elle se dévoilera et son image sera cachée par sa lumière» (logion 83). Ces paroles obscures et spéculatives contrastent singulièrement avec les quatre évangiles du Nouveau Testament. Elles recourent à des concepts abstraits qui rappellent le langage de la philosophie grecque plutôt que le noyau le plus sûr des paroles de Jésus : «Il s'agit d'une affirmation d'inspiration gnostique, relève Jean-Daniel Kaestli. Car le style de Jésus est beaucoup plus incisif et immédiat, parfois même choquant. En témoigne l'injonction lancée à ses disciples selon laquelle quiconque ne hait pas ses parents ne peut pas le suivre (Luc 14, 26).»

Un cinquième évangile?

Certains chercheurs n'ont pourtant pas hésité à prétendre que l'Evangile de Thomas devait figurer dans le Nouveau Testament. Ils affirmaient qu'il était antérieur aux quatre évangiles canoniques et leur avait servi de source. En défendant cette thèse, un auteur français a même défrayé la chronique dans «Paris-Match» en 1975.
Il est vrai que de l'avis général des scientifiques, l'Evangile de Thomas se rattache à des traditions fort anciennes, et que certaines paroles ont de bonnes chances d'avoir été prononcées par Jésus. Mais la démonstration de l'antériorité de l'Evangile de Thomas sur ceux de Matthieu, Marc, Luc et Jean, n'a jamais pu être faite. Et d'ailleurs, l'eût-elle été que cela ne suffirait pas à le propulser dans le Nouveau Testament. Car la question relève de l'autorité de l'Eglise qui n'a pas les mêmes critères que les scientifiques : «L'Eglise ne se fonde pas sur l'authenticité historique mais sur la vérité du témoignage, signale Jean-Daniel Kaestli. A cette aune, elle a jugé que l'Evangile de Thomas relevait d'une pensée sensiblement différente des autres Evangiles, et parfois en rupture avec eux.»

L'Eglise a-t-elle menti?

On ne s'est pas privé d'accuser l'Eglise d'avoir volontairement tenu ce texte secret afin de pouvoir préserver sa doctrine et son pouvoir. Pour Jean-Daniel Kaestli, l'accusation ne tient pas. «On y cherchera en vain des passages scandaleux ou révolutionnaires. Par ailleurs, la question de savoir quels évangiles doivent figurer dans le Nouveau Testament est close depuis le IIe siècle (voir encadré page 26), et l'Evangile de Thomas n'a pas été utilisé depuis lors. Cela n'aurait donc aucun sens de l'inclure aujourd'hui dans le Nouveau Testament alors que nous n'avons aucune trace de sa réception dans l'histoire.»
Du côté catholique, les savants ont pu étudier librement l'Evangile de Thomas, de même que l'ensemble des textes de Nag Hammadi : «L'Eglise ne s'est pas sentie menacée par cette découverte, commente Jean-Daniel Kaestli. De nos jours, elle admet la démarche critique de la recherche académique, même si cela remet en cause des vérités de foi. Cela dit, je pense que l'Eglise ne reconnaîtra jamais un cinquième évangile, même si l'on découvrait un jour un texte aussi ancien et vénérable que les évangiles canoniques.»

Preuve scientifique

L'Evangile de Thomas a été d'une grande utilité pour les sciences bibliques. Il a prouvé une hypothèse échafaudée par les savants afin de rendre compte des nombreuses similitudes entre les évangiles canoniques, ceci bien qu'ils aient été rédigés à des époques et en des lieux différents. Les savants postulaient l'existence d'une source commune – «la source Q» – sous la forme d'un recueil de paroles de Jésus circulant à l'époque de la rédaction des évangiles de Matthieu et de Luc, et leur servant de référence. Avec l'Evangile de Thomas, l'hypothèse est devenue quasi-certitude. Cette «source Q» irrigue les évangiles de Matthieu, Luc et Thomas, ainsi que d'autres textes anciens : «Quand on tombe sur des citations de paroles de Jésus dans des textes du IIe siècle, par exemple chez Justin, on s'aperçoit que certaines paroles ne correspondent pas à la forme canonique du Nouveau Testament. En fait, ces textes ne citent pas les évangiles, mais des sources parallèles comme «la source Q» ou la tradition orale», précise Jean-Daniel Kaestli.

Bon pour l'historien

Pour porter un jugement global sur l'Evangile de Thomas, Jean-Daniel Kaestli appelle à une distinction entre le théologique et l'historique. Sur le plan théologique, il donne raison aux Pères de l'Eglise qui ont écarté l'Evangile de Thomas. Sur le plan historique, il en recommande la lecture pour mieux saisir le christianisme des origines dans sa diversité : «On s'aperçoit que le christianisme des premiers temps était plus varié qu'on ne le pensait. Il y a eu en son sein des courants très différents, notamment des courants spiritualistes ou gnostiques. Ces derniers sont le reflet d'un sentiment de peur et d'aliénation, très répandu dans les premiers siècles, face à la société de l'Antiquité tardive. L'Evangile de Thomas nous permet de remonter aux racines de cette angoisse, et peut-être aussi de mieux comprendre celle de notre époque.»


La découverte de Nag Hammadi

Les papyrus découverts en 1946 à Nag Hammadi en Haute Egypte constituent l'une des plus sensationnelles découvertes archéologiques du siècle. C'est par hasard que des paysans ont déterré une jarre contenant une cinquantaine de textes (1200 pages) rédigés en langue copte, et datant du milieu du IVe siècle. Certains de ces écrits sont en réalité des traductions d'originaux grecs remontant au IIe siècle de notre ère. Ils donnent un aperçu de la diversité et du foisonnement de la réflexion théologique chrétienne ancienne. Sur ces 1200 pages, qui sont toujours en cours d'étude, quatre écrits sont à peu près complets, dont l'Evangile de Thomas. Ce dernier, constitué exclusivement de paroles de Jésus, fit sensation, puisque l'enseignement du Christ a une importance décisive pour la foi.
Dès le IVe siècle, l'Evangile de Thomas figure cependant sur des listes de textes à rejeter, sans doute parce qu'il était lu dans des communautés qui se situaient en marge de l'Eglise officielle.


Les gnostiques

Le gnosticisme est une forme de religion fortement dualiste, rejetant le monde matériel, le corps et la sexualité. Elle a fleuri dans l'Antiquité tardive, aussi bien à l'extérieur qu'à l'intérieur du christianisme.
St Thomas, selon Caravaglio, Musée de Postdam

Les gnostiques chrétiens ont formé des communautés actives du II e au IVe siècle. Ils enseignaient des doctrines spéculatives et ésotériques pour procurer à leurs adeptes la réponse à des questions existentielles: d'où venons-nous? qui sommes-nous? où allons-nous? Ils affirmaient l'opposition entre un Dieu suprême, «le Père», et un Dieu inférieur, le «démiurge», créateur du monde visible.
C'est probablement au sein d'une de ces communautés gnostiques de Syrie orientale que s'est développée une vénération pour l'apôtre Thomas, cristallisée dans l'Evangile de Thomas. La pensée gnostique a été déclarée hérétique par l'Eglise.


Les apocryphes

Le terme «apocryphe» désigne des textes qui mettent en scène des personnages appartenant aux origines du christianisme (Jésus, Marie, les apôtres), mais qui n'ont pas été retenus dans le Nouveau Testament. La liste normative – le canon – des livres du Nouveau Testament a été fermement fixée au IVe siècle, et certains textes apocryphes qui jusque-là avaient joui d'une certaine autorité ont été écartés. Mais c'est entre le II e et le IVe siècle que se situe la période décisive où le canon du Nouveau Testament s'est progressivement imposé. Le critère de sélection semble avoir été l'usage. Un consensus s'est formé entre les différentes communautés chrétiennes autour des quatre évangiles canoniques (Marc, Matthieu, Luc et Jean), qui n'a pas été modifié depuis la fin du II e siècle. Les écrits restés en dehors du canon n'étaient pas investis de la même autorité. Ils étaient peu utilisés pour la liturgie, l'enseignement et la réflexion théologique. Certains d'entre eux furent expressément condamnés; on mit en cause leur attribution à des apôtres de Jésus et on les qualifia d'«apocryphes». Ce terme, qui désignait à l'origine un écrit «secret», «caché», prend alors un sens négatif, synonyme de «faux» ou d'«hérétique». Mais le rejet des apocryphes n'a jamais réussi à les faire disparaître. Les textes bannis ont souvent été réécrits sous une autre forme ou dans une autre langue avant d'entrer à nouveau en usage.
Dans la recherche actuelle, les apocryphes ont pris une nouvelle importance et sont étudiés au même titre que la Bible. Certains d'entre eux, issus de milieux situés en marge de l'Eglise officielle, permettent de connaître certaines formes du christianisme qui s'écartent du courant majoritaire. D'autres contribuent à la connaissance du judéo-christianisme qui est la forme la plus primitive du christianisme.
Retour au sommaire Retour au sommet