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Société

Trois siècles de vie intime se déculottent


par Michel Valli, journaliste RP

«Histoires de dessous»: c'est l'étonnante exposition qu'accueille le Musée historique de Lausanne du 18 février au 30 juillet.

L'évolution des sous-vêtements de la fin du XVIII e siècle à nos jours révèle les étranges rapports de notre société à ce qui se montre et ce qui ne peut être vu.

«Je me suis aperçue que les seins des femmes qui portent des boucles sont incomparablement plus ronds et plus pleins que les autres. (...) J'ai fait percer mes mamelons et, quand les plaies ont été guéries, j'y ai fait passer des boucles. (...) Ce que je puis dire, c'est qu'elles ne sont pas le moins du monde gênantes. Au contraire, le simple fait de les frotter ou de les faire glisser provoque en moi une agréable sensation.»

Cette confession n'est pas celle d'une jeune femme d'aujourd'hui, adepte du «piercing», mais de l'une de ses arrière-grands-mères : elle date en effet de 1890. L'audacieuse dame – citée par Richard Sennett dans «Les tyrannies de l'intimité» – révèle sous l'anonymat des pratiques insoupçonnées pour son temps. Un témoignage rare dans un siècle de diktat puritain, bourgeois et masculin.

La vie privée était alors totalement coupée du dehors. Hommes et femmes ne devaient rien laisser paraître.

Un siècle sans passion? Allons bon!

Les recluses cantonnées au sérail domestique surent mettre à profit les tentations de transgression que provoque tout interdit.

Ainsi, les sous-vêtements de l'époque peuvent se révéler aussi riches en surprises qu'une étude à venir sur la vie des Iraniennes en royaume ayatollah.

L'exhibition progressive

Aujourd'hui, les témoignages intimes surabondent dans les talk-shows. Les fantasmes s'étalent sans pudeur par voie cathodique. Et quand une relation serait jugée coupable, on arracherait des aveux jusqu'au président états-unien pour les étaler au grand jour.

«C'est une évidence : la frontière entre vie privée et vie publique s'est estompée», affirme Luzia Kurmann, professeur de sociologie et créatrice de l'exposition «Du secret à la transparence. Histoires de dessous», qui s'ouvre au Musée historique de Lausanne dès le 18 février. Inspirée par Sennett, la Lucernoise a tenté de faire un parallèle entre la thèse du sociologue – la sphère privée pénètre toujours plus la sphère publique – et l'exhibition progressive des vêtements du dessous, comme thermomètre de la pudeur. Pour Luzia Kurmann, cette inversion vestimentaire symbolise une société sens dessus dessous.

«Après l'affaire Lewinsky ou les témoignages impudiques de Madame Christine Devier Joncourt («La Putain de la République», ndlr.), l'approche de Luzia Kurmann est indéniablement d'actualité, estime Catherine Külling, conservatrice des collections d'arts appliqués du Musée historique et diplômée en Histoire de l'art de l'Université de Lausanne. Chargée de mettre en place l'exposition – la première du genre – Catherine Külling souhaite cependant qu'elle soit aussi didactique que possible et rappelle : «L'an passé, les deux vernissages en Suisse alémanique ont débuté par un défilé de sponsors : Calida au Musée historique de Lucerne et Triumph au Château de Lenzburg (AG). Il m'a semblé que le public appréciait, mais sans toujours comprendre la démarche de l'exposition proprement dite.»

L'apartheid sexuel

Quelques explications s'imposent. Pour Luzia Kurmann, le XIXe siècle est une période charnière. Il invente une sorte d'apartheid sexuel, où les règles du jeu ne sont pas les mêmes pour les hommes et pour les femmes. Sennett note que l'homme du XIXe a une approche psychologisante du quotidien : «Désormais, l'on est ce que l'on paraît.» Dans cette société-théâtre, seuls les vêtements permettent de percer à jour la personnalité, cependant que «l'apparence devient une source d'anxiété». D'où une tendance à l'uniformisation vestimentaire – des habits sobres, de préférence sombres, dissimulant la peau et les dessous.

Vu les infimes différences qui subsistent, le moindre signe peut trahir. «Etant donné que les principales parties du corps sont dissimulées, écrit Sennett, et que la forme du corps féminin habillé n'a aucun rapport avec la forme de ce corps nu, de menus détails, comme une légère décoloration des dents, la forme des ongles, etc., deviennent des signes de sexualité.» Une poussière dans l'œil peut ressembler à une œillade coupable. La pruderie victorienne a poussé le vice jusqu'à couvrir les pieds des tables et des pianos de housse, dans l'idée qu'aucun pied ne devait être montré, parce qu'il s'agissait d'une partie du corps suggestive.

Une compétition dans la conquête des hommes

Voilà le cadre posé. C'est à partir de cette approche psychologique du vêtement, estime Luzia Kurmann, que les sous-vêtements, cachés jusque-là, osèrent peu à peu afficher une signification érotique et sexuelle. «Les femmes surent tirer avantage de la signification profonde attribuée aux sous-vêtements.

Le code moral les condamnait à la passivité et les soumettait aux mariages arrangés.» Pour y échapper, elles vont se servir du charme des dessous et transgresser subtilement les codes vestimentaires, dans l'espoir par exemple, d'un mariage d'amour ou opportuniste. Selon Lizia Kurmann, on a affaire à une sorte de «compétition dans la conquête des hommes sur le marché matrimonial».

L'histoire moderne des dessous réside donc essentiellement dans les centimètres de bouts de tissus gagnés sur l'espace public.

Si les sous-vêtements masculins ont peu évolué à travers les âges, la mode a imposé aux femmes toutes sortes de dessous, qui furent parfois de véritables supplices :

«Aux XVIIe et XVIIIe siècles, un corset rigide pressait les poitrines aristocratiques vers le haut ou les mettait en évidence quand le décolleté était à la mode, explique Ursula Karbacher, responsable des textiles au Musée historique de Lucerne.

Les ouvrières, elles, se contentaient d'une chemisette, d'un caraco ou d'une brassière».

Les surnoms donnés aux différents corsets sont peu équivoques : «l'innocente», «la culbute», les «guêpes», «le boute-en-train», le «tâtez-y», «les engageantes», «l'effronté», «la criarde», etc...

Des «cloches à pets» aux «culs de Paris»

Avec l'apparition du corset, les robes prennent de l'ampleur. Des bourrelets rigides arrondissent les hanches. Plus tard, on attacha sur les côtés des sortes de corbeilles, appelées «paniers».

Des jupons renforcés de baleines ou d'armatures métalliques les rendaient encore plus larges. La Révolution française mit fin à cette mode du corset et des paniers, jugée trop aristo.

Elle revient furtivement dans les années 1850, surtout sous forme de crinoline, non sans que le bon peuple ricane de ces «cloches à pets».

Dans la seconde partie du XIXe, les robes se font soudain plus étroites sur le devant. La crinoline se déplace vers l'arrière formant les «culs de Paris».

Le corset reste à la mode, malgré les mises en garde médicales sur les déformations de la colonne vertébrale. La croyance soutenait que la femme avait une constitution naturellement fragile. Les femmes ornaient leur «armure» de broderies, de dentelles, de ruchés et de rubans. L'usage voulait que les femmes brodent elles-mêmes leur trousseau et donc leurs dessous : chemisettes, jupons et culottes témoignent encore d'une créativité à la mesure de l'ennui dans lequel le monde masculin les a tenues recluses.

L'apparition de la pub

L'industrialisation et la fabrication en série (la machine à coudre est brevetée par Singer en 1851) mirent bientôt les sous-vêtements à portée de toutes les bourses, si l'on peut dire. Vers la fin du XIXe siècle apparaît la publicité sous-vestimentaire. Le corset se voit attribuer de nouvelles fonctions. Il ne sert plus seulement au maintien de la femme, mais devient un accessoire érotique.

«Ce n'est pas la robe qui fait la femme, mais le «corset», dit la maison Claverie. Les corsets sont dotés de noms suggestifs : références à des déesses (Junon) ou des séductrices célèbres (Sapho, Cléopâtre, Célimène, Marie-Antoinette). On exploite aussi la veine exotique (Sultane, Palmeraie, Fleur de Corail).

Cela n'empêche pas l'étau de se resserrer. A la fin du siècle, l'impressionnante forme en «S» atteint toutes les limites.

Les Années Folles marquent les débuts de la libération de la femme. Les suffragettes donnent de la voix. Les thèses de Freud sur la sexualité se répandent. Dans les années 20, le soutien-gorge s'est généralisé, marquant un tournant décisif dans l'histoire des sous-vêtements. La gaine et les jarretelles remplacent le corset. Apparaissent aussi des pantalons-chemises boutonnés à l'entrejambe et symboles d'une nouvelle liberté de mouvement.

Les cabarets parisiens proposent les premiers strip-teases. L'intérêt est d'autant plus grand que les «couches» sont nombreuses. On ne compte plus les jupons et frous-frous. Le magazine «La Vie parisienne», sorte de proto-«Playboy», tenait ces Messieurs au courant sur les tenues légères des dames.

«De grâce, quittez cette mode ridicule!»

L'ourlet des robes était remonté de quelques centimètres pendant la guerre 14-18, découvrant le mollet puis le genou. Les deux premières décennies du siècle marqueraient-elles l'abolition du corset, symbole de l'oppression? Pas du tout. Néanmoins, la lingerie suit la mode. Avant 1914 déjà, le pantalon ouvert (un sous-vêtement alors) tend à être remplacé par une culotte fermée à jambe courte et en tissu léger. Ce qui fait bondir certains. Emile Henriot écrit en 1913 : «Mais de grâce! Quittez cette mode ridicule des culottes de soie dans lesquelles vous vous enfermez. N'invoquez pas les courants d'air: nous savons tous que les femmes n'ont jamais froid.»

L'histoire fessière a donné tort au cuistre : la culotte a survécu. Comme toujours dans les périodes pudibondes, un argument de poids est venu au secours de la lingerie : la santé. La santé c'est scientifique, donc sérieux. Tant que l'on vantait les mérites thermiques et protecteurs des dessous, hommes et femmes pouvaient être montrés peu vêtus sans heurter les bien-pensants. La sexualité n'en est pas moins présente dans toutes les publicités. Et les tartufferies médicales ne survivront pas à la sensualité assumée.

La femme fatale devient sexe-symbol

Après la mode garçonne, les années 30 et 40 marquent le retour à la féminité : la gaine haute réapparaît, ceinturant la taille et l'estomac. Le modèle américain – taille de guêpe et ample poitrine – commence à s'imposer.

La femme fatale, à l'instar du personnage de Lola-Lola dans «L'Ange Bleu» (1930), devient un sexe-symbole. Les marques apparaissent pour les bas, la lingerie indémaillable, des combinaisons (amalgame du cache-corset et jupon), des jupons de soie et de dentelle, etc...

Dans l'entre-deux-guerres, les sous-vêtements tendent à simplifier encore les mouvements des femmes (culottes en jersey de coton, sans jambes).

La lingerie connaîtra une nouvelle parenthèse avec la guerre 39-45, par manque de matériel. La fabrication de parachutes prévaut alors sur celle des porte-jarretelles. Après-guerre, comme inspirés par la libération, les sous-vêtements libèrent bras, jambes et gorges. Le cinéma titille les libidos. En 1946, dans «Gilda», Rita Hayworth déshabille langoureusement son bras ganté comme elle enlèverait une culotte. Les affiches se peupleront de vamps très glamour : Betty Grable, Ava Gardner, Jayne Mansfield, Marilyn Monroe. La France voit le retour de la guêpière pour affiner la taille aux 49 centimètres de la silhouette coquetier: c'est le new-look lancé par Dior. L'après-guerre, c'est aussi de nouvelles inventions : le latex, la fermeture éclair et le nylon.

L'arrivée de la pin-up

Dans les années 50, les poitrines des femmes suivent les caprices de la mode : «Le Tiki de Lou reste pointu même sous le pull», «Le Lou n° 9 est le seul soutien-gorge qui fait pigeonner les petites poitrines, elles en rêvent toutes», etc... La femme-objet est devenue le sanctuaire populaire du sexe. Peu à peu, la «fatale» se fait ravir la couronne par la pin-up, argument plus commercial, plus déshabillé aussi. Le magazine Paris-Hollywood se charge d'éduquer ces Messieurs intéressés par la mode légère et moderne.

Les jupes remontent aussi vite que la reprise économique. Dans les années 60, Mary Quant, un ancien mannequin, lance la «mini». Une période noire pour les fétichistes de tout poil, amoureux de frou-frou. Adieu porte-jarretelles, bonjour les collants! La fin de la décennie débouche sur la révolution sexuelle et le port du pantalon : les soutiens-gorge servent de lance-pierres.

Pour survivre, la lingerie joue la carte du naturel et vante ses couleurs «chair», tandis que des voix médicales s'empressent d'évoquer les risques de relâchement précoce des corps féminins. Il n'en fallut pas plus pour voir ressurgir toute une panoplie traditionnelle (corselets, soutiens-gorge, guêpières...), mais taillée cette fois dans des matières plus voluptueuses (soie, satin,...).

L'homme enfin dénudé

Chantée par Michel Sardou, «la femme des années 80» le fut bien «jusqu'au bout des seins». La mode fit alors de la lingerie un véritable outil érotique, mais aussi un symbole de conquête dans l'univers des yuppies et des battants. L'érotisme s'affiche sans fard chez les deux sexes. Le mini-slip pour homme est proposé aux gagneurs, aux gymnastes musclés, «très mâles» dit Dim.

Rien de bien original, si ce n'est la cohabitation avec le caleçon pour homme, un come-back qui permit de mettre une croix, une bonne fois pour toutes, sur le slip Kangourou, gloire des années 50. Jusque-là, l'homme avait surtout été suggéré dans les réclames pour dessous féminins (ombre sur le corps du mannequin, œil collé sur un trou de serrure, un pied pointant au bas d'une photo, etc...).

Dans les années 90, les dessous féminins sont marqués par une nouvelle vague rétro, mais revisitée. De jeunes couturiers n'ont pas hésité à jouer sur les fétiches masculins (porte-jarretelles, corselets, guêpières...) et les faire carrément porter par-dessus, assortis aux autres pièces de vêtement (voir Jean-Paul Gaultier qui habille Madonna).

Que faut-il penser aujourd'hui de cette nouvelle étape? Est-ce la marque d'une société sexuellement décomplexée? Pas complètement, si l'on en croit cette dernière anecdote : «Lorsque l'exposition se trouvait au château de Lenzburg, rappelle Catherine Külling, des toiles avaient été suspendues sur l'édifice, représentant des personnes en sous-vêtements. De jeunes mariés venus fêter sur les lieux ont demandé qu'on les enlève.» Cela vaut mieux que l'interdiction de l'exposition. Il n'y a pas si longtemps, de telles récriminations auraient sans doute valu une fermeture... éclair.

Illustrations: merci à Aubade.com, BDparadisio.com, Sodibas.com et Altavista.images
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