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Ce qu'ils en pensent...


La fabrication de l'humain

Claude Calame, professeur de langue et littérature grecques à l'Université de Lausanne

«Se questo è un uomo» : la formulation inquiétante que suggère le titre du témoignage autobiographique de Primo Levi sur Auschwitz pose la question de fond.

Sans doute l'évocation de cet effroyable point de non- retour dans la négation froidement systématique et sadiquement destructrice de la qualité d'humain peut-il apparaître comme déplacé dans ce qui se veut une réflexion universitaire. On atteint les limites du dicible, par référence à ce qui constitue précisément l'une des capacités les plus riches de l'homme en tant que «Mensch» : la parole. Il n'en reste pas moins que les perspectives ouvertes par le génie génétique nous confrontent à une question identique : qu'est-ce qui fait qu'au-delà de notre animalité constitutive, nous sommes des humains? Est-on en droit d'intervenir de manière définitive (et non pas superficiellement, comme le fait par exemple le médecin) sur la «nature» de l'homme? Parviendra-t-on à modifier, autrement que par la négation destructrice, ce qu'est l'humain?

Seul le hasard de la conjoncture historique et du comput propre à la chronologie chrétienne fait que la question se pose à l'entrée prochaine dans un nouveau millénaire. Au-delà de toute angoisse catastrophiste, il faut reconnaître que pour la première fois l'homme peut intervenir en profondeur sur sa propre constitution.

Nature, homme? Animal, humain? Naturel, artificiel?

Ce sont là les questions qui furent posées à un certain nombre de praticiens de l'anthropologie culturelle et sociale dans un colloque organisé à Lausanne, sous l'égide du Département Interfacultaire d'Histoire et de Sciences des Religions et de l'Institut d'Anthropologie et de Sociologie, par un groupe d'anthropologues de Paris, Pavie, Turin et Lausanne [1]. Associés depuis quelques années dans une recherche commune, ces derniers s'interrogent eux-mêmes, par-dessus les Alpes, sur ce qu'ils ont appelé l'«anthropo-poiésis». La fabrication de l'humain donc, à partir du constat que l'homme naît animal, qu'il naît imparfait, mais qu'il naît, de manière spécifique, avec des capacités qui lui permettent non seulement de vivre en société, mais aussi d'énoncer et de modifier les règles qui permettent sa vie en communauté.

Il ne s'agit pas là d'une éthologie, celle-ci se limitant trop souvent à reporter sur les hommes les comportements sociaux qu'elle croit identifier chez les animaux; mais il s'agit d'une réflexion anthropologique sur la culture des hommes, sur la civilisation (pour autant que ce mot ait encore un sens). Si certains animaux connaissent des formes de vie en société, ils ne produisent aucun objet symbolique; les manifestations culturelles leur sont étrangères. Tout en retravaillant et en transformant son entourage, l'homme fabrique des relations avec ses pairs; il fabrique sa propre culture; capable de communiquer avec ses voisins, il se construit lui-même en tant qu'animal social, certes, mais surtout en tant qu'animal civilisé.

De là la nécessité d'explorer les différentes manières que l'homme imagine pour se construire en tant qu'homme par ses productions symboliques et dans ses relations avec les autres; ceci aussi bien dans d'autres communautés culturelles que dans notre propre civilisation, à parcourir dans ses incessants changements historiques : vaste enquête d'ordre anthropologique, dans l'espace et dans le temps.

Distinguer l'homme de l'animal

Dans l'Antiquité hellène, pour ne se référer qu'à cette civilisation «exotique», il a appartenu aux Sophistes de l'Athènes du Ve siècle de s'interroger sur le critère qui permet de distinguer l'homme de l'animal : la compréhension opposée à la simple perception (Alcméon de Crotone)? la maîtrise de soi (Héraclite)? la possibilité de mesure et donc d'évaluation (Protagoras)? le besoin d'une éducation (déjà Anaximandre)? ou simplement la possession des mains renvoyant à l'habileté et à l'intelligence artisanes que l'être humain détient en propre (Anaxagore)? Avec cette idée complémentaire, développée aussi bien par Hérodote que par Hippocrate, qu'une longue pratique de la coutume peut finir par s'inscrire dans la nature. C'est ainsi que l'impuissance constitutive de certaines populations scythes est référée à l'habitude de ces communautés nomades de se déplacer uniquement à dos de cheval. Dans le grand débat sur les relations entre «nomos et phusis», c'est la coutume qui peut être amenée à déterminer et à modeler la nature.

Le rêve d'une jeunesse éternelle

Il s'agit donc de savoir comment femmes et hommes se fabriquent eux-mêmes et construisent leur culture en suivant des représentations qui sont toujours des représentations pratiques. C'est dire que ces images que l'homme se fait de lui-même ont régulièrement un impact en retour sur l'articulation sociale de la communauté à laquelle il appartient : représentations de son passé entre mythe et histoire, ensemble de maximes morales, mais aussi institutions de l'éducation, pratiques rituelles et religieuses. échanges économiques, interventions techniques, organisation architecturale de l'espace social, pratiques artistiques et poétiques. Cultures des autres, antiques et contemporaines; mais, par comparaison et par contraste, et de manière réflexive, culture propre, notre culture; une culture dans laquelle, par exemple, au fantasme omniprésent de l'immortalité s'est désormais substitué le rêve d'une jeunesse éternelle.

Les possibilités ouvertes par les manipulations génétiques peuvent conduire à une instrumentalisation commercialisable de cette machine à fabriquer du symbolique qu'est le corps humain, ceci en particulier dans une société essentiellement orientée vers le profit immédiat. C'est dire qu'elles doivent être confrontées avec une réflexion serrée sur l'identité sexuelle, généalogique, émotionnelle, symbolique de l'homme en relation avec les différents modèles qu'il a pu élaborer pour construire sa vie en société. En une période où l'on postule l'autonomie de l'économique en cherchant à le naturaliser, il serait suicidaire de laisser à l'apparente objectivité de la science l'exploitation des profits gigantesques à tirer des connaissances sur le patrimoine génétique de l'homme. Le danger est grand, encore une fois, de naturaliser le social par la réification de la nature. Il est tellement plus rassurant de pouvoir référer nos comportements sociaux et nos productions symboliques à des règles inscrites dans une nature que l'on pourrait désormais manipuler à plaisir, selon les critères de l'idéologie dominante du moment. A elle seule, l'analyse du discours serait susceptible de dégager les présupposés idéologiques et épistémologiques, par exemple, de la métaphore du «patrimoine génétique».

Un véritable Institut de recherche

Concrètement, dans l'accord prochain qui doit intégrer de manière forte enseignement et recherche à l'EPFL, à l'UNIGE et à l'UNIL, les sciences de la vie ne sauraient se développer sans le concours des sciences dites précisément «de l'homme». Inéluctable, cette collaboration recommande la création à l'Université de Lausanne, avec les moyens libérés par la cession d'un certain nombre d'enseignements fondamentaux à l'Ecole d'ingénieurs voisine, d'un véritable Institut de recherche avancée combiné avec une Ecole d'études doctorales : Maison des Sciences de la Vie et de l'Homme qui animerait recherches et enseignements postgrades de manière pluridisciplinaire et transversale. L'enjeu est ici moins d'ordre éthique qu'épistémologique. Conjugués avec d'éventuelles règles morales, les présupposés et les principes mêmes des sciences de la vie comme ceux des sciences humaines doivent être interrogés en dialogue. C'est par leur intermédiaire que nous nous fabriquons nous-mêmes.

Promue par la nécessité d'offrir autant à nos étudiant-es qu'à leurs collègues des pays voisins les possibilités d'une formation bien articulée débouchant sur des Diplômes d'Etudes Spécialisées ou Approfondies dignes de ces dénominations, une telle institution d'enseignement et de recherche postgrades devrait empêcher les représentant-es de la communauté universitaire de s'enfermer dans la technicité propre au développement spécialisé des savoirs académiques; savoirs d'autant plus éclatés que l'«hypermodernité» porte à cette dispersion d'ordre relativiste : le temps n'est plus à la synthèse. Romande avec son centre à Lausanne, une Maison des Sciences de la Vie et de l'Homme devrait donc fournir les possibilités d'un travail interdisciplinaire à l'égard duquel le Fonds National, par son organisation cloisonnée selon les disciplines, montre encore souvent de grandes réticences.

Qui dit fabrication, dit production d'artefacts. C'est désormais, et pour la première fois, l'homme qui se donne à lui-même les moyens de faire passer sa propre constitution dans le domaine, manipulable, de l'artificiel. Et, plus que l'homme, inévitable animal social et symbolique, c'est la société occidentale qui s'arroge ces moyens. On oublie trop souvent à cet égard que la volonté d'anéantissement systématique de communautés humaines entières est aussi née dans notre civilisation industrielle, capitaliste, nationaliste et chrétienne.

[1]Colloque de décembre 1997 qui a donné lieu à la publication de La Fabrication de l'humain dans les cultures et en anthropologie, sous la direction de C. Calame et M. Kilani, coédition Etudes de Lettres 3/4, 1998, et Payot, Lausanne, 1999.

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