Claude Wyss
L'inspecteur pour qui les insectes sont des indices


 

 








 

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Inspecteur à la sûreté vaudoise et enseignant occasionnel à l’Université de Lausanne, Claude Wyss est le spécialiste d’un étrange domaine : l’interrogatoire des insectes, preuves vivantes retrouvées sur les lieux du crime. Une procédure unique en Suisse.



«Entrez, je vous ai réservé l’après-midi. Mais peut-être qu’après dix minutes, vous serez complètement dégoûtée…» La belle porte ajourée s’ouvre sur un visage déroutant, fendu par un rire guttural. Claude Wyss est un personnage. Une de ces figures foncièrement originales que l’on croise souvent dans les romans policiers, rarement dans la vie. Une double moustache cascadante à faire pâlir Sherlock Holmes, un reste de tatouage sur l’avant-bras et un regard de myosotis cinglant : l’homme est inspecteur à l’identité judiciaire vaudoise et son travail consiste, comme il aime à le répéter, «à faire parler les traces» dans toutes les affaires pénales : vol, suicide ou meurtre.

L’antre de l’inspecteur

Il disparaît dans une petite pièce sombre, remplie à ras bord d’objets hétéroclites : tentes malaises, microscopes, collections de pipes, cadres empilés les uns sur les autres, où gisent, épinglées, les précieuses mouches nécrophages. Sous la fenêtre, plusieurs mygales, «en observation par pur intérêt personnel», tapotent de temps à autre les vitres de leur habitat. Très fier, il présente sa bibliothèque où il a rassemblé toute la littérature existant sur l’entomologie forensique, comprenez l’étude des insectes appliquée à des fins judiciaires. Voilà l’antre du spécialiste, le seul en Suisse à recourir à cette science inaugurée par Pierre Mégnin au début du XXe siècle.
«Le but de cette méthode est d’essayer de dater un cadavre, étant donné que le médecin légiste, après 72 heures, ne peut plus rien dire.» Quand la rigidité cadavérique a mis son scellé sur les faits, reste donc à trouver d’autres pistes, détails parlants ou preuves muettes. C’est là que Claude Wyss vient chercher la petite bête. Au sens figuré et surtout littéral du terme, puisque ses indices à lui sont les insectes.

Le moment du crime

Mais, diable, comment un minuscule diptère peut-il révéler le moment du crime? «Dans les heures qui suivent une mort, pour autant qu’il y ait accessibilité au corps, des mouches viennent pondre leurs œufs, d’abord dans les orifices naturels, ensuite partout.» Autrement dit, le jour de la ponte détermine le moment du décès, «avec une marge d’erreur de 24 heures», s’autorise le spécialiste. Un jeu d’enfant à ce qu’il semble. Oui, sauf que il faut d’abord identifier l’espèce pour déterminer la durée de son cycle de ponte, lequel varie en fonction de la température, du degré d’humidité et des diverses variations microclimatiques. Retranchez les heures de pluie, ajoutez les éclaircies, retenez que les insectes ne pondent pas la nuit ni au-dessous d’une certaine température (généralement 12°C), alors vous obtiendrez le jour du crime. Elémentaire, non?

Le fichage des mouches

«Quand j’ai prélevé pour la première fois du matériel entomologique, en 1993, j’ai conservé les larves sur le balcon de l’Académie. Tout s’est très bien déroulé : les larves ont passé par les trois stades habituels, se sont transformées en pupes (cocons), d’où sont sorties les nouvelles mouches. Sauf que là, j’ai été très ennuyé : elles se ressemblaient toutes!» Dépité, l’inspecteur s’est précipité au Musée de zoologie à Lausanne. Où il a trouvé un solide appui. Depuis, il travaille en étroite collaboration avec Daniel Cherix, entomologiste à l’Institut de zoologie de l’Université de Lausanne.
L’identification n’est effectivement pas une mince affaire. Plusieurs escouades d’insectes – soit une centaine d’espèces – défilent, dans un ordre aujourd’hui remis en question, sur la chair d’un cadavre.

L’UNIL MÈNE AUSSI L’ENQUÊTE

L’inspecteur Claude Wyss, de l’Identité judiciaire, a développé depuis 1993 une collaboration active avec l’IZEA (Institut de zoologie et d’écologie animale), avec l’IUML (Institut universitaire de médecine légale) et avec l’IPSC (Institut de police scientifique et de criminologie) de l’Université de Lausanne, où il officie comme expert et donne occasionnellement des cours d’entomologie forensique. Claude Wyss et Daniel Cherix ont enfin cosigné l’article «Behavior of Calliphora vicina under extreme conditions», paru dans le Journal of Insect Behavior (vol.12, N°5, 1999). P.B.

 

Cohortes de Lucilia sericata (Meigen, 1826), Cynomya mortuorum (Linnaeus, 1761) («de superbes mouches!» assure le spécialiste), Dermestes lardarius, Necrophorus humator, etc. Il s’agit donc de prélever des spécimens in situ sur le corps, mais pas seulement : aux alentours, jusqu’à un rayon de quelques mètres, et en terre, à plusieurs centimètres de profondeur. Pourquoi? «Parce que les larves, lorsqu’elles sont rassasiées, s’éloignent au plus vite du cadavre où se trouvent trop de prédateurs.»

Jamais sans son bocal

Le matériel entomologique est alors installé dans des bocaux, qui ne quittent plus leur propriétaire : «Quand je pars en week-end, je les prends avec moi, pour ne pas rater le moment des émergences…» Il est en effet déterminant : l’identification à partir des œufs étant encore au stade embryonnaire, il faut attendre l’apparition du diptère pour procéder au fichage. Une préparation minutieuse qui tient presque du rituel : gazé au CO2, l’insecte est tué dans de l’éthyle acétate et enfin crucifié d’un grand coup d’épingle dans le thorax.
Reste que l’énigme n’est pas encore résolue. Certaines espèces, comme les Lucilia, sont tellement semblables qu’il faut encore leur arracher l’arrière-train, «les organes génitaux étant les seuls moyens de les distinguer». Bref, un travail de patience – sept à dix minutes par insecte –, de lente observation et de classement, qui se solde parfois par des cris de joie : quand il met la main sur de nouvelles espèces jusque-là inconnues au répertoire de la faune suisse, comme Neoleria ruficauda (Heleomyzidae) et Nemopoda speiseri (Sepsidae). Ces mouches ont été identifiées par Bernhard Merz, entomologiste à l’Université de Genève.

Pas le droit à l’erreur

Une fois l’insecte identifié, reste encore à calculer son cycle de ponte. Heureusement, il existe les tables de Marchenko, un scientifique russe, qui les a mathématisés suivant un calcul de température moyenne par jour. Une systématique qui permet de remonter le temps et de «faire une datation extrêmement précise, pour autant que l’on soit sûr d’être dans le premier cycle», confie Claude Wyss. Qui, prudent, ne se risquerait pas à faire une datation au-delà de quelques semaines. «Une fausse estimation peut être très grave. J’ai d’autant moins le droit à l’erreur que quand j’arrive avec mon filet à papillons sur le lieu d’une mort suspecte, je passe pour un original, tout le monde se marre…»

Le Colombo des diptères

Rôder autour des corps en putréfaction ne semble pas altérer le moral de l’inspecteur. Il a des enthousiasmes inattendus, des emportements soudains devant certains spécimens, totalement insignifiants aux yeux du béotien. «Regardez les belles choses que j’ai trouvées dans le parc du Manoir de Ban!», s’emballe le Colombo des diptères. Et d’exhiber ses Calliphoridae, ses Necrobia, ses Dermestes, tous étiquetés en rangs immobiles sous leur vitrine. Ce sont eux qui ont permis de faire avancer l’enquête lancée à la suite de la découverte d’un couple mystérieusement décédé dans le parc Chaplin, l’été dernier.

La mouche africaine

Sûr qu’il aime les insectes. Evoquez le seul nom de Chrysomya albiceps (Wiedemann, 1819) et le voilà qui se lance aussitôt dans une digression. Cette mouche africaine, très rare sous nos latitudes, est une saisonnière clandestine, qui a permis à Claude Wyss d’orienter une histoire de meurtre dans le canton de Fribourg : «J’étais appelé pour un constat, au mois d’octobre. Et là je trouve une pupe de Chrysomya albiceps. Quel indice! Quand on sait que cette mouche ne vient en Suisse qu’au mois d’août, la mort ne pouvait donc dater que de ce moment-là. Une autre espèce a permis de dater le cadavre au jour près. Vous vous rendez compte?» s’interrompt le spécialiste, avant de s’exclamer en ponctuant : «Mais c’est gé-ni-al! On a des migrations d’insectes comme chez les oiseaux.»
Ainsi, tout peut être indice. Pour autant qu’on s’applique à les lire.

Le cochon en pyjama

Difficile de «s’entraîner» quand on est spécialiste de l’entomologie forensique. C’est pourquoi l’inspecteur Wyss a mis au point l’expérience du cochon en pyjama, en collaboration avec Daniel Cherix de l’Institut de zoologie de l’Université de Lausanne. Cette curieuse opération consiste à installer l’animal dans un champ, une heure après sa mort, pour observer de près les phases de la décomposition. Pourquoi un cochon? «Parce que c’est l’animal dont la peau est la plus proche de celle de l’être humain», répond Claude Wyss. Et le pyjama? Parce que les corps humains retrouvés morts dans la nature sont généralement habillés.
A 9 heures, l’animal est mis à mort et déposé sur le site une heure plus tard. A midi apparaissent les mouches nécrophages (photo ci-contre). Et à 13 heures, les premiers œufs sont déposés. Une expérience qui, pour l’heure, lui permet de remettre en question les théories de Mégnin, selon qui les insectes défileraient sur la dépouille dans un ordre chronologique précis. «Hydrotaea capensis (Wiedemann, 1818) est venue sur le site après quatre jours, alors qu’en théorie, elle est censée n’apparaître qu’après quatre mois.»       P.B.

Les petites habitudes des mouches nécrophages, leurs déplacements, leur manière de voler continuent de parler bien après que la mort a fermé les lèvres. Leurs mœurs définiront un lieu – Calliphora vomitoria affectionne la forêt –, leur seule présence dira une saison – Protophormia terranovae (Robineau-Desvoidy, 1830) n’apparaît pas ici avant le mois de juin.

Puzzle zoologique

Reste que la tâche est souvent ingrate, l’environnement sordide. Mais la curiosité scientifique est plus forte que le dégoût. «Bien sûr, les cadavres puent, ne sont pas beaux, passent par des stades immondes. Mais l’horreur, vous la mettez de côté. Il faut faire abstraction de l’être humain, de son vécu, sinon vous n’y arrivez pas. Je travaille sur un substrat, je dois résoudre une affaire. C’est mon job», assène Claude Wyss, qui assure 200 constats par année et 85 expertises entomologiques à ce jour.
Parce qu’il aime décortiquer, traquer les preuves vivantes. Parce que ce fin limier des invertébrés à six pattes se plaît à résoudre, assembler les pièces de ce grand puzzle zoologique qui en dit tant sur la nature humaine. Observer pour comprendre. Que, comme le laisse supposer son expérience du cochon en pyjama (voir encadré p.18), la mort suit un processus de décomposition chaotique, dépendant de la température, de l’environnement et probablement d’autres facteurs internes, d’ordre biologique : les corps de deux personnes décédées dans les mêmes circonstances, en appartement, ne seront pas au même stade de putréfaction après sept jours. Ce qui amène l’inspecteur à chercher les constantes plutôt que les évidences trompeuses. Et à ne pas confondre un trou creusé par les larves avec la trace d’une munition 22 long rifle.

Aux frontières du réel

Ainsi, Claude Wyss côtoie la mort au quotidien, souvent dans ses aspects les plus répugnants, mais sait mettre entre elle et lui une distance respectable. Nécessaire. Pas de sensiblerie, juste une objectivité clinique, parfois au bord de la nausée. «Chaque cadavre «habité» m’apporte une expérience supplémentaire», dit-il sans aucun esprit de morbidité. Car l’homme n’éprouve ni fascination ni goût particulier pour la grande faucheuse. «J’ai participé à des autopsies à tire-larigot quand j’étais infirmier en psychiatrie. L’intérêt n’était pas de voir des cadavres sur une table, mais de découvrir comment c’était fait à l’intérieur.»
Encore ce plaisir de l’investigation. Que l’on retrouve à l’œuvre dans son intérêt pour le cornet à bouquin, un instrument de musique désuet aux partitions indéchiffrables. Un appétit scientifique solidement mâtiné d’un esprit policier. Celui-là même qui fait reculer les frontières du réel. Qui pousse la vie dans ses derniers retranchements, dans le vertige des détails qui font vaciller les certitudes. Même s’il n’aime pas trop philosopher – «il ne faut pas tourner autour du pot» –, son travail précis, audacieux, hors norme, interroge les limites mêmes de l’existence. Qu’est-ce que la mort, quel est le moment exact de la fin, quand on sait que toutes les parties du corps ne s’éteignent pas en même temps? Et que, quelques heures à peine après le décès, des bataillons d’insectes recycleurs, prédateurs ou charognards, ont déjà fait basculer la dépouille dans le grand recommencement de la vie.
Au bout du compte, y a-t-il un moyen d’empêcher les indics ailés d’informer l’inspecteur? En commettant par exemple son crime en plein hiver quand les insectes sont en état de léthargie? Pas si sûr. «Nous venons de découvrir deux records : des mouches qui ont pondu des œufs, l’une à 5° C dans l’obscurité totale, l’autre à 2,5° C dans un névé. Alors, vous savez, le crime parfait…»

Patricia Brambilla Photos : Nicole Chuard