Tibet: le sourire des poètes occupés


 

 








 

Tibet, le sourire des poètes occupés                     Le bön esprit des Tibétains

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Il y a 50 ans, le 7 octobre, que les troupes chinoises envahissaient le Tibet puis la mythique cité de Lhassa. L’occasion de découvrir des aspects moins connus de ce territoire qui fait rêver l’Occident.

 

 

 

Enveloppé de mystère, symbolisant tout le sacré du monde et lieu du surnaturel… quel pays autre que le Tibet habite à ce point l’imaginaire de chacun, même et surtout s’il n’y a jamais mis les pieds? Qu’y a-t-il à découvrir au-delà des lamas en méditation, du yéti, des caravanes de yacks et des cimes inaccessibles? L’histoire passionnante d’une civilisation et d’une culture que cinquante ans d’occupation n’ont pas réussi à effacer.
Une histoire qui nous est notamment rapportée par des écrits plusieurs fois centenaires dont Cristina Scherrer-Schaub, la titulaire de la chaire d’Etudes tibétaines et bouddhiques à la Faculté des lettres de l’Université de Lausanne, est une familière.
Elle a ainsi visité les monastères du Tibet central et passé des mois dans des monastères du Spiti et du Kinnaur à étudier d’anciens manuscrits, d’autant plus précieux qu’ils sont soit des originaux, soit des traductions dont les versions sanskrites sont perdues.

Fils d’un singe et d’une démone

Il faut imaginer «des artistes itinérants, des médecins, des forgerons, des ascètes, des jongleurs et des bardes en voyage». Et puis «des hommes vêtus à la chinoise, des musiciens habillés à l’indienne, des soldats qui portent des cuirasses et des coiffures de toutes sortes», rapporte un manuscrit du IXe siècle.
Il ne s’agit pas de brouiller la vision d’une beauté incomparable. Ni de refuser «l’attrait irrésistible de l’union de paysages grandioses avec un certain dépouillement dans la manière de vivre», comme le dit Cristina Scherrer-Schaub. Mais de donner à l’image sa densité, pour l’animer. Pour essayer de comprendre, un peu, qui sont les Tibétains, ces fils d’un singe et d’une démone, comme le raconte le mythe. Et non pas fils du dragon, comme on voudrait le faire croire.

Le mythe du pays froid

Fermé, ce pays ne l’a pas toujours été. Même si cela a été le cas d’abord au XVIIIe, puis au début du XXe siècle, lorsqu’il a tenté de se protéger de l’appétit impérialiste des grandes puissances occidentales dont l’Angleterre. Et même si cela reste vrai aujourd’hui, d’une certaine manière : le tourisme s’y développe mais le contact avec les Tibétains reste sous contrôle, difficile et dangereux, pour eux surtout.
«Il faut d’abord rappeler que le Tibet est un pays immense, situé à la latitude de l’Afrique du Nord, explique Cristina Scherrer-Schaub. Ce qui explique qu’il peut aussi y faire très chaud. Le mythe du pays froid nous vient des récits de ceux qui n’avaient pas franchi la grande chaîne himalayenne, qui soit dit en passant, peut être sinistre : des montagnes effrayantes, souvent enveloppées de nuages. Mais au Tibet et dans certaines régions de culture tibétaine, comme au pays de Pémako (Tibet), en Arunachal Pradesh (actuellement «restricted aerea» indienne) ou au Bhoutan, par exemple, on trouve même des forêts tropicales.»

L’une des plus grandes littératures du monde

Apparemment monolithique, l’image du Tibet commence à se morceler. Ajoutez à cela le dicton qui affirme qu’«à chaque lama sa religion, à chaque Tibétain, sa langue», et l’affaire se complique. «Cet espace immense est uni par une langue qui possède un nombre incalculable de dialectes», poursuit la chercheuse lausannoise.
La langue a donné naissance à l’une des plus grandes littératures du monde – la deuxième après celle de la Chine, alors que le pays était très peu peuplé.
«Il faut mesurer, dans toute son ampleur, l’importance de l’histoire de ce pays pour l’histoire tout court – le Moyen Age tibétain est en tous points comparable au nôtre, les monastères sont de véritables universités et la transmission du savoir se fait à travers eux. Et surtout, reconnaître le travail qui a été réalisé au moment de la transmission du bouddhisme au Tibet, ajoute Cristina Scherrer-Schaub. Il s’est développé, au VIIIe et surtout au XIVe siècle, lors de la constitution du canon tibétain, une forme de philologie très rigoureuse qui, sur le plan théorique, n’a rien à envier aux travaux de l’école philologique allemande du XIXe siècle, en matière de critique textuelle par exemple. Ce pays n’est pas seulement fascinant par la puissance de son exotisme, dont Victor Segalen a parlé comme personne, mais aussi par sa culture, qui a largement contribué à la civilisation en général. Elle est le reflet d’une intelligence très vive, originale et inventive.»

Des joutes d’amour à cheval

En bons polygraphes, les Tibétains ne se sont pas «contentés» de traduire du sanskrit des milliers de textes religieux avec un véritable génie. Ils ont été les auteurs d’œuvres philosophiques, historiques et littéraires originales, sans parler des traditions orales, tels les chants d’amour dont la tradition se perpétue : «Dans l’Amdo (une région du Tibet), on peut encore voir de ces joutes d’amour au cours desquelles homme et femme, montés sur des chevaux de part et d’autre du fleuve, se répondent et se confrontent par le chant.»
Ils ont aussi été des poètes, ce qu’ils sont toujours d’ailleurs : «Quand ils le peuvent, les gens se réunissent pour écouter de la poésie. D’autant que c’est un élément potentiellement perturbateur. Elle utilise un langage symbolique dont la clé n’est connue que des personnes concernées et joue un rôle très important dans l’identité tibétaine. Il en va de même avec la musique.»

Du barde au rappeur

La musique justement : les bardes sont des conteurs-musiciens ambulants qui colportent contes bouddhiques et récits plus spécifiquement tibétains dont l’épopée de Guésar. S’il existe encore de ces personnages marginaux, ils ont maintenant leurs successeurs : ce sont les rappeurs. A leur tour, ceux-ci transmettent une histoire qui n’en finit pas de rattacher ce peuple à sa mémoire. Elle raconte les prouesses guerrières et héroïques du roi mythique, Guésar.
Celui-ci n’est pas, à l’origine, un héros bouddhique, les dieux qu’il vénère sont ceux de la montagne. Mais cette épopée intègre le récit bouddhique aux traditions orales. Impossible de dire de quand elle date. Ce qui est certain, c’est qu’au VIIe siècle, lorsque le bouddhisme est introduit au Tibet – par l’intermédiaire de l’une des deux épouses du grand roi Songtsen Gampo, comme le rapporte la tradition –, il entre en conflit avec les rites des dieux du sol, dont ceux pratiqués dans le bön.

Le roi vertueux

A cette époque, le Tibet est un empire, qui durera jusqu’au IXe siècle, et le tibétain est parlé dans toute l’Asie centrale. Rien d’étonnant à ce qu’aujourd’hui, lors de mouvements de rébellion, les manifestants entourent le temple central de Lhassa, associé à la personne de ce «roi vertueux».
«Il appartient plus au présent qu’au passé des Tibétains», relève Georges Dreyfus dans «Tibétains 1959-1999 : 40 ans de colonisation» (Editions Autrement). Rien d’étonnant non plus à ce que, selon le même auteur, les membres de mouvements de résistance aient porté le costume des anciens rois, à la fin des années soixante. Parce qu’être Tibétain, c’est être habitant d’un royaume jadis gouverné par de puissants monarques.

Voyageurs infatigables

Etre Tibétain, c’est aussi parcourir cette terre immense pour se rendre dans les sites sacrés. Voyageurs infatigables depuis toujours, les Tibétains marchent des jours durant pour accomplir des pèlerinages. «Ceux-ci connaissent une vitalité surprenante. Autour des montagnes sacrées, la présence de l’occupant est inexistante, la colonisation s’étend pour l’instant dans les vallées», écrit Katia Buffetrille dans l’ouvrage précité (...) mais «des projets comme la transformation du Kailash en site touristique suggère une confrontation entre bouddhisation et occidentalisation».
D’abord manifestation d’une religiosité qui mêle toutes sortes de croyance, «les pèlerinages sont aussi facteurs d’unité et cimentent une identité qui, avant l’invasion chinoise, a longtemps été régionale», poursuit-elle.

La religion réprimée dans la sphère privée

Après avoir été interdite dans les lieux de culte, la pratique de la religion est maintenant réprimée dans le privé. «Si, à Lhassa, le contrôle est très sévère, dans les campagnes, la situation est différente, tempère Cristina Scherrer-Schaub. Un officier chinois qui vit avec les Tibétains finit par changer lui-même. Et puis, il y a vraiment, dans les jeunes générations, désir d’échanges et de respect réciproque entre Tibétains et Chinois. Tout n’est pas noir ou blanc. Ce constat n’empêche pas qu’on prenne des positions ponctuelles au niveau international, dans des situations précises. Mais n’oublions pas, plus près de nous, les conflits non résolus. Les déclarations fracassantes font souvent plus de mal que de bien et les personnes les plus médiatisées ne font parfois qu’agir au service de leur ego. Je ne parle évidemment pas du dalaï-lama, un être exceptionnel, d’une intelligence extraordinaire, qui invite lui-même les deux peuples à s’entendre.»

Bouse de yack et sourires

En attendant que cela se réalise, à Lhassa, on reconstruit : «Bien sûr, le monde change et, comme ailleurs, le béton remplace les matériaux habituels et fait ses ravages de laideur. Mais les artisans n’ont pas perdu leur savoir-faire et dans le vieux quartier, on recouvre et repeint les façades sur le mode traditionnel», raconte la tibétologue lausannoise.
Ailleurs, dans des régions en altitude, on continue de vivre avec un pragmatisme séculaire : hautes maisons qu’isolent leurs petites fenêtres, bétail en bas et feux centraux dans les étages, ouverts sur le ciel et alimentés à la bouse de yack (qui sert aussi à envelopper les bébés!).
Ici et là, on parvient à maintenir la tradition matriarcale, dans laquelle la polyandrie est pratiquée : une femme épouse les frères d’une famille. Manière de contrôler les naissances et d’avoir toujours un homme à la maison, quand l’un est en pèlerinage et l’autre parti faire du commerce.
«Et toujours, des gens assis au bord des routes, dans la contemplation de la nature. Partout, le sourire extraordinaire de ce peuple dont on perçoit la force hors du commun. Le sourire n’est-il pas absence de peur?», conclut Cristina Scherrer-Schaub.

Elisabeth Gilles

 

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Le bön
esprit des Tibétains

Il y a un Tibet d’avant le bouddhisme où se pratiquait une religion appelée le bön. Le terme recouvre actuellement une réalité complexe.

Une ancienne religion influente

Le bön est la religion influente à la cour royale aux VIIe et VIIIe siècles. Sa forme primitive a été supplantée par le bouddhisme mais elle a évolué et est toujours pratiquée aujourd’hui. «Ce que l’on sait, en tout cas, explique Cristina Scherrer-Schaub, c’est qu’à l’époque impériale cette religion est centrée sur la personne de l’empereur (en tibétain, le btsan po), son caractère sacré, son ensevelissement. On célébrait des rituels pour les funérailles impériales. Rituels qui n’avaient rien de bouddhique et qui portent la trace d’autres civilisations. Des sites funéraires en témoignent, souvent pillés d’ailleurs, d’où la difficulté de connaître leur aspect originel. Ce qui est sûr, c’est qu’ils ont été des lieux sacrés. Cette religion incluait aussi le culte aux divinités de la montagne, toujours accouplées à un lac, l’un et l’autre se mariant. Cultes de la montagne et bouddhisme ne se sont pas combattus. Ils ont été pratiqués l’un et l’autre, souvent dans la même famille. Si des controverses ont eu lieu, c’est plutôt au niveau doctrinal.»

Des croyances populaires

Le même terme de bön désigne également l’ensemble des croyances populaires actuelles ou anciennes, étrangères au bouddhisme, et des pratiques comme la divination, que les bouddhistes, du reste, pratiquent aussi.

La plus ancienne tradition spirituelle du Tibet

Le bön est enfin la religion qui s’est développée à partir du Xe et XIe siècles, après l’introduction du bouddhisme. Les joutes intellectuelles étaient fréquentes entre maîtres bön et bouddhistes, chacun défendant ses thèses.
Cette religion est toujours pratiquée au Tibet et dans la diaspora. Des monastères ont été rétablis en Inde et au Népal. On trouve aux Etats-Unis et en Europe des maîtres bön et les fidèles occidentaux sont nombreux.
Le dalai-lama lui-même écrit que «le bön est la plus ancienne tradition spirituelle du Tibet et, comme source indigène de culture tibétaine, il a joué un rôle significatif en façonnant l’identité unique du Tibet.»
Si, à l’extérieur du pays, les maîtres insistent sur leur appartenance à telle ou telle école, au Tibet – où les Chinois essayent de jouer les unes contre les autres, comme l’ont fait tous les envahisseurs –, on est d’abord Tibétains. Cest en tout cas ce qu’assure l’actuel directeur de recherche au Centre national de recherche scientifique (CNRS) Samten G. Karmay, qui est né dans une famille bönpo en Amdo (Tibet oriental).

E.G.

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