Le crime se mondialise.
Et que fait la justice?


 

 








 

Le crime se mondialise. Et que fait la justice?     enquête sur les trafics d'opium, mode d'emploi

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Arrivée de prostituées en provenance de l’Est, découverte de réseaux asiatiques d’immigration clandestine sans oublier les prises d’otages et les trafics de drogue… La world criminalité prospère. L’Europe devra-t-elle adopter des méthodes américaines pour s’y opposer? L’analyse de Charles Poncet.

Comment réagir aux problèmes posés par le crime organisé qui se mondialise? Les Américains ont-ils vraiment des méthodes si différentes que les Européens? L’avocat et ancien conseiller national genevois Charles Poncet a développé plusieurs pistes de réflexion lors d’un récent colloque consacré à la mafia qui s’est tenu à l’Université de Lausanne.

Pouvez-vous décrire brièvement les différentes mafias existantes?

Charles Poncet : A l’origine, on trouve les organisations traditionnelles comme la mafia sicilienne, la Camorra napolitaine, la Ndranghetta sarde ou les Yakusa au Japon. Là-dessus sont venues se greffer des formes de criminalités organisées aux Etats-Unis: tout le monde a à l’esprit l’exemple de la mafia italienne, un phénomène devenu presque secondaire comparé au développement des Triades, la mafia chinoise outre-Atlantique. Et depuis l’écroulement du rideau de fer, nous assistons à l’apparition des mafias dans les anciens pays du bloc de l’Est.

Quels sont leurs points communs?

Une caractéristique commune est le secret. Une autre, que l’on retrouve plus souvent dans les anciennes mafias, est la constitution d’une société parallèle avec un mécanisme de «justice» pour résoudre les conflits. En Sicile, à Palerme, où il y a une forte présence mafieuse, la police déplore quelques meurtres, mais dans l’ensemble, cela se passe plutôt bien, signe que le milieu criminel est solide et bien installé.
Contrairement aux organisations traditionnelles, les nouvelles mafias (russes, tchétchènes et albanaises particulièrement) sont des sauvages. A Milan, où les Albanais règnent en maîtres, les maquereaux s’égorgent et se tirent dessus pour la possession de cinquante mètres carrés de trottoir. Cette violence reflète un mauvais fonctionnement.

Leurs activités sont-elles différentes?

Il y a un domaine qui me paraît spécifique aux mafias chinoises et dont les médias ont beaucoup parlé ces derniers temps, c’est l’immigration clandestine. Autrement, les activités sont les mêmes : trafic de drogue, prostitution et salons de jeux. Mais en Russie, où l’Etat ne fonctionne pas ou extrêmement mal, la palette est plus vaste : le type qui, par exemple, contrôle les docks dans un port russe est certainement un mafieux.

En matière de lutte contre le crime organisé, les Américains sont-ils plus efficaces?

Les Américains ont eu un problème de criminalité organisée bien avant nous, dès les années 20-30. Ils ont donc développé des méthodes dont nous ne faisons usage que très partiellement. Ils ne sont par exemple absolument pas déstabilisés à l’idée de mettre sous écoute trois blanchisseries chinoises avec des criminels qui parlent un dialecte impossible que traduira un missionnaire retraité qu’ils feront venir tout exprès d’Australie! Ils n’hésiteront pas non plus à poster quatre équipes de policiers vingt-quatre heures sur vingt-quatre en train de filmer ce qui se passe. Essayez de faire ça ici…
Pour lutter plus efficacement, il s’agit de pénétrer les organisations criminelles, donc de pouvoir utiliser des agents sous couverture qui se font passer pour des criminels. D’autre part, il faut utiliser des repentis, donc conclure des accords avec eux (je vous exempte de toute peine pour autant que...). Cela nécessite des programmes de protection des témoins auxquels l’Etat doit pouvoir offrir une nouvelle identité, ce qui est plus facile à faire dans un pays comme les Etats-Unis...

Pourquoi ça ne se fait pas en Europe?

Ça ne se fait pas parce que ça ne se fait pas! C’est dans les mentalités. Il faut dire aussi que les règles de l’admissibilité de la preuve sont beaucoup plus strictes aux Etats-Unis que chez nous. L’accusation doit pouvoir présenter un témoin qui résiste au contre-interrogatoire, alors qu’en Europe, à l’exclusion de l’Angleterre, les standards de preuves sont moins stricts. Le procès-verbal d’une déclaration commence déjà presque à suffire. Mais avec des affaires comme celle de Mikhaïlov, où l’on voit que l’accusation peut se casser la figure, cela pourrait bien changer.
Les Italiens, eux, ont un système de repentis : ils ont un accord avec les Américains pour reconvertir les témoins et les envoyer outre-mer. Mais ce sont les seuls en Europe.

Une situation préoccupante?

Oui, car les problèmes de criminalité organisée vont augmenter. La globalisation de l’économie est certainement une très bonne chose, la libre circulation des personnes, des biens et des services également. Mais il n’y a pas que les hommes d’affaires qui circulent. Le crime organisé va s’organiser de plus en plus. Ajoutez à cela la présence de communautés immigrées relativement substantielles : le facteur de risques augmente. Il y a à l’intérieur des communautés albanaises ou kurdes des formes de paracriminalité qui n’existaient pas chez les Italiens.

Parmi les nouvelles mafias, laquelle est la plus à craindre?

En Europe de l’Ouest aujourd’hui, le problème vient surtout des Albanais. Ils ne vont pas s’améliorer ou se stabiliser avant un bon moment. Des ressortissants de l’Albanie ou du Kosovo n’ont vraiment pas du tout les mêmes mécanismes de base que nous.
Les victimes de ce genre de criminalité sont surtout les personnes tout en bas de l’échelle, c’est-à-dire les femmes. A l’heure actuelle, en Europe, il y a des esclaves. Les femmes qui viennent d’autres pays de l’Est et qui sont mises au tapin par les Albanais n’ont plus aucun droit. Elles sont achetées, vendues, battues, taillables et corvéables à merci. Il n’y a jamais eu ça en Europe depuis la fin de la guerre. C’est un phénomène nouveau, face auquel il faut une répression féroce que les Etats européens ne sont malheureusement pas prêts à exercer.

Où en est la prise de conscience européenne?

Nous sommes dans la situation où étaient les Américains avant le FBI. Il faudra que se crée une justice européenne avec des cours européennes dans les pays, de la même manière qu’aux Etats-Unis coexistent cours d’Etats et cours fédérales (pour les procès entre habitants d’Etats différents ou des étrangers). Il faudra aussi aller vers une uniformisation des règles de procédures pénales et de leur application. A l’heure actuelle, une personne n’est pas jugée de la même manière en Italie, en Angleterre ou en Allemagne. Il faut que cela change: on ne peut pas globaliser et unifier dans tous les domaines sauf celui-là. Cela va prendre du temps. Il y en a pour vingt ans!

Qu’en est-il du crime organisé et de la Suisse?

Nous avons de la chance car dans notre pays, il n’y a pas de grandes villes, c’est déjà un avantage. Je ne sais pas combien de temps cela durera, car la qualité de la protection policière peut se détériorer assez rapidement. Dans une agglomération comme Genève, une bande d’Albanais qui voudrait contrôler la prostitution serait mise en prison dans le mois.
D’autre part, nous sommes un pays de classe moyenne et de niveau de vie relativement élevé. La conséquence : les fonctionnaires sont peu corrompus. Ce qui n’est pas le cas en Italie, en Grèce ou dans les Balkans. Comme dans les films, il y a toujours un flic pourri pour renseigner les «bad guys».
De plus, en Suisse, il n’y a pas de pouvoir réel dans les mains d’une seule personne, cela rend la corruption moins utile. Je crois que l’on peut dire que dans les dix ans qui viennent, la Suisse a peu de risques de devenir un pays de crime organisé, mais il ne faut pas s’endormir sur nos lauriers car le réveil pourrait être brutal.

Propos recueillis par Sabine Pirolt

 


Enquête sur les trafics dopium, mode d'emploi


Docteur en sciences politiques de l’Université de Lausanne, Ami-Jacques Rapin mène une recherche financée par le FNRS sur l’histoire des drogues en Asie du Sud-Est.


Quelles sont les spécificités des organisations criminelles asiatiques?

La première caractéristique est la richesse historique : l’opium a une longue histoire en Asie; elle remonte au XIXe siècle et même au-delà. La deuxième caractéristique concerne l’organisation du commerce et du trafic de la contrebande : je ne pense pas que dans le triangle d’or sévissent des organisations du type cartel en Colombie. Il y a probablement une multiplicité d’organisations de type mafieux, de gangs qui se partagent le marché, mais elles ne sont pas de type monopolistique. Cela s’explique historiquement et culturellement dans la mesure où existe une tradition du crime et des sociétés secrètes qui fait que ce type de regroupements n’est pas fréquent. Le marché des stupéfiants est contrôlé en partie par des organisations chinoises, des Chinois établis en Thaïlande, mais également par des gangs thaïlandais.

Y a-t-il beaucoup de fonctionnaires corrompus?

C’est variable selon les pays. C’est de notoriété publique qu’une partie du monde politique est plus ou moins impliquée dans des affaires criminelles. En Thaïlande, il est régulièrement fait état qu’un membre d’une organisation criminelle est un ancien policier ou un policier actif.

Comment un chercheur qui s’intéresse aux drogues travaille-t-il sur le terrain?

Il y a deux aspects assez différents. Pour ce qui est de la production, il est possible d’aller dans les villages voir les cultivateurs des pavots d’opium (même si les réticences et la tension sont grandes), de réunir des statistiques et d’obtenir des renseignements sur les techniques de production et sur la commercialisation. Le deuxième aspect, celui des réseaux de diffusion, est par contre extrêmement difficile à aborder. Mes interlocuteurs sont des acteurs officiels : soit responsables de la lutte contre les stupéfiants ou de programmes de substitution, soit des membres d’organisations non gouvernementales (ONG) qui travaillent sur le terrain.

Comment êtes-vous reçu?

Cela dépend. En Thaïlande, c’est relativement facile dans la mesure où nombre de mes interlocuteurs dialoguent régulièrement soit avec des journalistes, soit avec des chercheurs occidentaux. C’est beaucoup plus difficile au Laos où règne un régime socialiste. Le trafic de drogue y est un problème sensible : il y a une crainte de diffuser des informations préjudiciables à l’image du pays.

Vous êtes-vous senti menacé?

Dans les villages, je me déplace toujours au moins avec un guide et un traducteur, des locaux. Dès qu’on loue les services d’un professionnel, c’est lui qui gère la situation. Il ne va certainement pas faire prendre des risques inconsidérés à son client. Ceci dit, il ne faut pas surestimer le risque : l’emprise des organisations criminelles véritablement dangereuses est moindre dans les villages. Les producteurs produisent et vendent leurs marchandises, ils sont naturellement réticents à toute intervention extérieure.

La violence est-elle omniprésente?

Il y a de la violence, mais là encore, il faut distinguer entre les zones de production où le problème est géopolitique et les réseaux de commercialisation où le degré de violence est moins important. Dans les zones de production, il y a des conflits permanents. Il est très difficile de faire la distinction entre les facteurs d’ordre politique, économique, ethnique et les rivalités commerciales pour le contrôle du marché de la drogue. Les problèmes sont intimement liés.

Comment vous présentez-vous auprès des gens?

Expérience faite, je ne me présente plus comme quelqu’un qui travaille sur ce type de sujet. Cela crée tout de suite une réaction de rejet ou de méfiance. Au premier contact, je dis chercher un guide et un traducteur pour aller visiter les villages de minorités ethniques. Je sélectionne tout simplement celles qui produisent des pavots d’opium. Une fois que l’on est dans le village, je pose des questions plus précises sur les activités économiques de la région. J’apporte mon intérêt sur le sujet, et là, je me présente comme un chercheur. Je ne sais pas si la population tient véritablement à saisir les motivations de la personne qui vient les interroger. Une chose les préoccupe : la nationalité et la profession du visiteur. Ils se méfient énormément des Américains, les Etats-Unis envoyant des agents sur place pour lutter contre le trafic de drogue.

Pouvez-vous nous parler de vos recherches historiques?

Elles portent principalement sur l’organisation des monopoles coloniaux de l’opium en Indochine. A la fin du XIXe siècle et durant la première moitié du XXe siècle, la production et la diffusion sont contrôlées par la colonie. Les organisations criminelles interviennent en tant que contrebandiers qui essaient de contourner le monopole pour diffuser leurs produits en concurrence avec l’opium de la Régie coloniale. Pendant la guerre d’Indochine, alors que la France se retire progressivement de la région, la Régie coloniale joue un rôle de moins en moins important; d’autres secteurs de l’appareil de l’Etat français vont prendre le relais, en particulier les services secrets. Par la suite, ce sont des groupes chinois ou vietnamiens actifs dans le sud de l’Indochine qui vont tout naturellement occuper le terrain.

Propos recueillis par Sabine Pirolt