Un vaccin pour tuer l'envie de fumer
Définitivement


 

 








 

L'article est disponible au format pdf, il fait 1.6Mo

 

Les instituts de chimie organique et de biochimie de l'Université de lausanne collaborent avec une "start-up" pour mettre au point un vaccin anti-tabac. Principal obstacle pour mener ce projet à bonne fin: le financement!

Dans le secret de leurs laboratoires, des scientifiques de l’Université de Lausanne (UNIL) participent à une recherche qui pourrait bien déclencher une véritable révolution dans l’industrie de la cigarette. Ils collaborent en effet avec une entreprise privée pour mettre au point un vaccin contre la nicotine. Certes, leurs travaux n’ont pas encore abouti. Certes, dans le domaine de la recherche, il n’y a pas de certitude avant que l’objectif ne soit atteint. Mais les essais sur la souris sont déjà prometteurs, à tel point que les initiateurs du projet osent presque parler du vaccin au futur plutôt qu’au conditionnel.
Mais qu’entend-on au juste par «vaccin»? La nicotine n’est pas l’agent d’une maladie mais une substance qui provoque l’accoutumance. Quel genre de «guérison» pourrait apporter le «vaccin» sur lequel travaillent les chercheurs? Il ne provoquera pas le dégoût des amateurs de volutes. Il ne les rendra pas non plus malades à la moindre bouffée: les vaccinés pourront tirer tant qu’ils voudront sur leur mégot. Et pourtant, selon toute vraisemblance, ils perdront tout intérêt pour la cigarette, ou en tout cas toute dépendance.

 

Plus de sensation de manque

La raison en est simple: chez eux, la nicotine n’aura plus aucun effet. «Leur organisme aura appris à fabriquer des anticorps», explique Jacques Mauël, professeur ordinaire à l’Institut de biochimie de l’UNIL et responsable des tests du vaccin chez la souris. «Ces anticorps vont capter la nicotine dès qu’elle pénétrera dans le sang par les poumons, et, de ce fait, l’empêcher d’atteindre le cerveau.»
Les vaccinés réagiront donc face à la nicotine exactement de la même façon que s’ils se trouvaient en présence du germe ou du virus d’une maladie contre laquelle ils seraient immunisés. Or, dans la cigarette, c’est précisément la nicotine qui agit sur le système nerveux. Sans cette substance, plus d’effet stimulant, plus de modification du fonctionnement des neurones. Et plus de dépendance possible, puisque le vacciné ne peut plus faire parvenir la substance au cerveau pour répondre à la sensation de manque.

La cigarette sans nicotine : du foin!

Voici donc un vaccin qui transformerait de manière irréversible la cigarette en vulgaire cylindre de foin. La fumée en serait réduite à une marotte puante et toussifère. Elle en perdrait probablement tout attrait, comme le «bois fumant» de notre enfance. Une hypothèse très vraisemblable à la lumière des connaissances actuelles: «La nicotine est de plus en plus considérée comme une substance redoutable en termes de dépendance, remarque Erich Cerny, chercheur indépendant et «inventeur» du vaccin. Les experts s’accordent à dire que seule une petite partie des fumeurs consommerait une cigarette qui en serait dépourvue.»
En revanche, tous ne seront pas forcément désireux de prendre le vaccin. «Notre clientèle potentielle est âgée de trente-cinq ans ou plus, estime Ronald Lévy, l’associé d’Erich Cerny, responsable de tous les aspects non scientifiques du projet. Les fumeurs plus jeunes, chez qui les séquelles de la fumée sont encore cachées, seront probablement moins prompts à se soumettre à un traitement irréversible.» Irréversible? Oui, car l’organisme, une fois qu’il a «appris» à neutraliser la nicotine, continue à le faire bien longtemps après la prise du vaccin.

Plus d’effets que tous les soins

Quoi qu’il en soit, le traitement aiderait de nombreux fumeurs à se libérer de leur dépendance. En termes de santé publique, le bénéfice potentiel saute aux yeux. Erich Cerny cite ainsi une estimation selon laquelle une diminution de 10 % du nombre de fumeurs aurait autant d’effets bénéfiques que tous les soins prodigués actuellement par l’ensemble des oncologues (spécialistes du cancer).
Malgré cela, à écouter le chercheur indépendant raconter l’histoire de son aventure, on se rend compte que ses recherches ont toujours peiné à obtenir le financement nécessaire. «L’idée d’utiliser la vaccination pour lutter contre toutes sortes de dépendances n’est pas nouvelle, rappelle-t-il. En 1974 déjà, une équipe avait rendu compte dans la fameuse revue «Nature» de ses tentatives de vaccination contre l’héroïne. Les options théoriques choisies alors par les auteurs de ces travaux ne leur permirent pas d’aboutir et ils conclurent à une impossibilité. C’est en reprenant le problème sous un autre angle que nous sommes parvenus à mettre au point, au début des années 90, un conjugué qui provoquait la création d’anticorps contre l’héroïne chez l’animal.»

De l’héroïne à la nicotine

Mais, pour poursuivre la recherche, Erich Cerny a besoin de moyens. C’est alors qu’il rencontre Ronald Lévy. Ce dernier n’est pas de formation scientifique, mais il peut apporter son aide dans les domaines stratégiques et commerciaux. Les deux hommes ne trouvent pas le soutien espéré. Les investisseurs privés estiment que la toxicomanie est affaire de pouvoirs publics. Ces derniers, de leur côté, ne jugent pas opportun d’entrer en matière.
Face au manque d’intérêt pour le vaccin antihéroïne, les deux hommes réorientent la recherche et décident de s’attaquer, en utilisant le même principe, à la nicotine. Ce créneau leur paraît en effet plus porteur. Leur choix s’avérera judicieux. Ensemble, ils créent une structure pour faire aboutir le projet. C’est la naissance de Chilka SA. Aujourd’hui, l’entreprise est financée – mais à un niveau nettement insuffisant – par des investisseurs privés. L’Etat pour sa part se montre toujours aussi discret.

Le vaccin fonctionne déjà chez la souris

Dans ces conditions, elle a cherché à pallier sa taille modeste en faisant appel à des partenaires capables de lui apporter leurs compétences spécifiques. C’est ainsi que les instituts lausannois de chimie organique et de biochimie sont devenus des acteurs de premier plan dans le projet. L’équipe de Manfred Mutter, professeur et directeur de l’Institut de chimie organique, procède à la synthèse des vaccins imaginés par Erich Cerny. Un travail délicat qui consiste, à partir du «plan» des molécules, à mettre en place les opérations chimiques qui vont permettre de les réaliser.
Une fois les substances préparées, c’est l’Institut de biochimie à Epalinges qui prend le relais. Jacques Mauël est chargé de superviser les tests effectués chez la souris pour évaluer la capacité de ces molécules à provoquer la production d’anticorps antinicotine.

Des tests sur l’homme dans 12-18 mois

Combien de temps leur faudra-t-il? «Dans des conditions matérielles idéales, affirme Ronald Lévy, les premiers tests chez l’homme pourraient commencer d’ici douze à dix-huit mois. Paradoxalement, ce délai dépend plus des fonds disponibles que de questions scientifiques.» Le professeur Jacques Mauël, en toute prudence académique, confirme le réalisme de cette estimation. «Actuellement, nos souris fabriquent déjà des anticorps contre la nicotine, explique le biochimiste, mais en quantités encore insuffisantes. On connaît la dose d’anticorps nécessaire pour que le vaccin soit efficace. Il en faut assez pour neutraliser toute la nicotine inhalée par le fumeur.»
Sans quoi quelques cigarettes suffiraient pour épuiser les anticorps. Après quoi le fumeur retrouverait ses chères sensations... et sa dépendance, rendue encore plus nocive à cause des cigarettes de désamorçage. «Chez la souris, nous utilisons, outre la substance active du vaccin, des adjuvants qui ont pour effet d’augmenter la réponse de l’organisme, poursuit Jacques Mauël. Or les substances de ce type utilisées chez l’homme ne sont pas aussi puissantes que celles que l’on peut employer chez la souris. Il faudra donc augmenter la production d’anticorps, même si le vaccin fonctionne déjà dans son principe. Il s’agira aussi de contrôler qu’il se passe la même chose chez l’homme que chez la souris. Réponse d’ici à quelques mois.»

Que feront les jeunes fumeurs?

Ce projet menace les intérêts de groupes industriels puissants. Les scientifiques lausannois n’ont-ils jamais craint les pressions? La réponse fuse : non! «Paradoxalement, remarque Ronald Lévy, il n’est pas certain que l’existence d’un vaccin ébranle l’industrie du tabac aussi radicalement qu’on puisse le penser. Aux Etats-Unis, l’apparition d’un traitement pourrait même desserrer l’étau de la justice. Aucun fumeur ne pourra plus accuser les cigarettiers de l’avoir maintenu captif par la dépendance. De là à penser que les grands du tabac devraient être les premiers à financer ces travaux, nous nageons en pleine utopie.» Autre inconnue : le comportement des jeunes fumeurs. Rien ne dit qu’ils se précipiteront sur le vaccin. On pourrait même imaginer qu’ils fument plus encore, sachant que leur dépendance s’arrêtera le jour où ils le désireront.

Deux concurrents fourbissent leurs armes

Pour le moment, les chercheurs n’ont pas vraiment le temps d’examiner toutes les conséquences possibles de leurs travaux. Ils doivent faire vite, le plus vite possible, avec les fonds disponibles. C’est qu’ils ne sont pas seuls dans la course au vaccin. «Nous avons en tout cas deux concurrents qui travaillent aussi sur des vaccins antinicotiniques : Cantalab en Grande-Bretagne et Immulogic aux Etats-Unis, dit Ronald Lévy. Eux, par contre, sont assez massivement encouragés et financièrement soutenus par les pouvoirs publics.»
Quoi qu’il en soit, personne n’a encore commercialisé de vaccin. En attendant cette aide encore hypothétique, les fumeurs auront intérêt, s’ils veulent assister à son avènement en position verticale, à ne compter que sur leur propre volonté pour se défaire de leur dépendance.

Jean-Luc Vonnez


Quand privés et universitaires collaborent

Le projet du vaccin antinicotine n’est pas seulement révolutionnaire dans ses buts. Il innove aussi dans la collaboration instaurée entre chercheurs de l’Université de Lausanne et privés. D’un côté, il y a une entreprise, Chilka SA, véritable maître d’œuvre du projet. Ses deux fondateurs sont Erich Cerny et Ronald Lévy. Le premier, chercheur indépendant et véritable «cerveau» du projet, a mis au point le principe du vaccin. Le second s’occupe, comme il le dit, «de tout ce qui n’est pas de nature scientifique». Autrement dit du financement, des partenariats, des relations publiques, de la communication, etc...
De l’autre côté, il y a deux instituts de l’Université de Lausanne, celui de biochimie et celui de chimie organique, et leurs équipes dirigées respectivement par les professeurs Jacques Mauël et Manfred Mutter. Ces groupes se sont greffés au projet en tant que prestataires de services. La société Chilka leur confie des mandats de recherche contre espèces sonnantes et trébuchantes. L’entreprise finance notamment, dans le cadre de ce partenariat scientifique, le salaire d’une doctorante de l’institut de chimie organique, Céline Nkubana.
Cette organisation contractuelle n’empêche pas les chercheurs de l’Université de Lausanne de se sentir pleinement impliqués dans le projet. Une vraie complicité les lie aux «patrons» de Chilka, qui soulignent l’importance de leur contribution. «Grâce à cette collaboration, estime Erich Cerny, nous bénéficions de compétences extraordinaires. C’est une chance inestimable.» A ce stade des travaux, l’entreprise et les deux instituts sont les uniques partenaires actifs du projet. Mais ils ne sont pas seuls. D’autres, et non des moindres, interviendront en temps utile. Les essais cliniques (sur l’homme) seront réalisés sous la direction du professeur Thomas Cerny – frère d’Erich –, à l’Hôpital universitaire de Saint-Gall où il est chef de la médecine interne. Lorsque les recherches auront abouti, les Laboratoires Serolab SA d’Epalinges apporteront leurs compétences dans le domaine du contrôle de qualité et de la fabrication industrielle du produit. Comme quoi le chemin qui reste à parcourir est bien balisé.

J.-L. V.


Le mécanisme de la dépendance.

La nicotine entraînée par le sang du fumeur parvient dans le cerveau. Elle y déclenche une cascade de réactions très proches de celle du plaisir que les Américains désignent par l’expression «the highway to pleasure» – littéralement «l’autoroute du plaisir». Chez le fumeur, l’apport régulier de nicotine provoque une sorte de dérèglement de cette chaîne. L’un des messagers chimiques impliqués dans le mécanisme du plaisir, la dopamine, est notamment présente en plus grande quantité que chez le non-fumeur. Une interruption brusque de l’apport de nicotine provoque un déséquilibre. C’est le syndrome du manque et ses nombreuses manifestations : besoin irrépréssible de fumer, altération de l’humeur, tendance à la déprime. Le plus souvent, le fumeur s’arrange pour restaurer ses taux de nicotine, afin de faire cesser les symptômes de manque. Voici le mécanisme de la dépendance.

Question préliminaire: qu’est-ce qu’un vaccin?

Le corps dispose de tout un arsenal pour lutter contre les corps étrangers qui y pénètrent : le système immunitaire. En présence d’un germe ou d’un virus, par exemple, l’organisme met au point des substances spécifiques capables de neutraliser l’intrus : les anticorps. Pendant un certain temps après l’infection (un délai qui peut parfois durer toute une vie), l’organisme continue à produire les anticorps dits spécifiques. Il est ainsi immunisé contre la maladie, puisque le moindre germe qui pointerait son nez serait immédiatement neutralisé. Le principe de la vaccination tire parti de cette faculté naturelle. Il consiste à présenter au système immunitaire un objet à la fois inoffensif et proche du germe ou du virus contre lequel on désire lutter. Par exemple la souche affaiblie d’un microbe, ou l’enveloppe d’un virus débarrassée de son principe actif. La création d’anticorps peut ainsi se dérouler sans risque d’infection, de manière préventive.

Pourquoi le corps tolère-t-il la nicotine?

La question n’est pas aussi anodine qu’il y paraît. En effet, cette substance est étrangère au corps humain. Que fait le système immunitaire? Hélas rien. «Rien parce que la molécule de nicotine est trop petite, explique Jacques Mauël. Elle passe à travers les mailles du système immunitaire.» C’est d’ailleurs heureux que les mécanismes de défense du corps ne réagissent pas à des intrus de cette taille : ils seraient sollicités en permanence.

L’astuce

Pour réaliser le vaccin antinicotine, les chercheurs ont imaginé un subterfuge, consistant à construire une molécule assez grosse dont la surface est hérissée de molécules de nicotine. Une véritable châtaigne aux piquants de nicotine. L’intrus est devenu suffisamment gros pour se faire repérer par le système immunitaire. Ce dernier déclenche alors la fabrication d’anticorps. Mais comme la surface de notre châtaigne ne présente que des molécules de nicotine, c’est contre cette substance que le corps se mobilise. Actuellement, la stratégie fonctionne chez la souris. Après vaccination, les bêtes fabriquent bel et bien des anticorps capables de neutraliser des molécules de nicotine isolées. Tout le secret du procédé réside dans la structure de la grosse molécule «porte-nicotine». C’est ce substrat que Manfred Mutter a mis au point : sa structure est particulièrement innovante et fait l’objet de brevets. L’astuce d’utiliser une grosse molécule pour en présenter une plus petite au système immunitaire était déjà connue. «En accrochant de petites molécules sur le «toxoïde du tétanos» (le composant principal du vaccin antitétanique), on avait déjà remarqué une excellente réaction immunitaire contre des substances de petite taille, incapables de la déclencher par elles-mêmes», rappelle Jacques Mauël.

J.-L. V.