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Allez savoir! : Une
partie de vos recherches portent sur la sociologie de la culture en Suisse.
A votre avis, le plaisir fait-il partie des valeurs de la société
suisse et de son identité?
Yves Pidoux : Il
faut dabord dire que la notion de culture recouvre des réalités
diverses, et fort complexes. La culture, ce sont les uvres «spirituelles»
(art, sagesse) qui sont valorisées socialement, et qui sont supposées
conduire à une certaine «jouissance esthétique».
La culture, ce peut aussi être, au sens anthropologique, ce qui
se donne comme les «valeurs fondamentales» dune société;
en ce sens, lhédonisme ou le puritanisme pourraient être
décrits comme des valeurs en conflit, dont larticulation
définit le «climat général» dans lequel
les membres dune société vivent. Mais il est aussi
un peu trompeur de parler de «climat» : car la culture nest
pas autour des gens, elle est en eux, elle sinscrit dans les curs
et les cerveaux de toutes et de tous. Ainsi les anthropologues culturalistes
parlent de «personnalité de base» pour décrire
des traits de caractère typiques de telle ou telle culture : tels
amérindiens seront «apolliniens» et dautres «dionysiaques»
(pour reprendre un exemple célèbre, dû à Ruth
Benedict); on tentera de repérer des différences entre les
méridionaux, extravertis, et les septentrionaux, plus réservés;
en Suisse, on module volontiers sur la différence entre latins
et alémaniques, ou entre protestants et catholiques. Toutes ces
différences sont probablement repérables. Mais elles sarticulent
dans un réseau symbolique dune très grande complexité:
quest-ce qui, aujourdhui, est culturellement déterminant
en Suisse : la tradition judéo-chrétienne, la Réforme?
la valorisation capitaliste de leffort et de lépargne
(Max Weber) ou au contraire de la dépense et de la consommation?
lindividualisme ou les valeurs civiques de liberté, de solidarité?
Tout cela existe, mais se compose, se fait et se défait. En ce
sens, les valeurs de la culture, telles quelles sinscrivent
dans les «mentalités» changent très lentement,
comme le disent les historiens, mais sont aussi éminemment floues;
les contours culturels sont relatifs, au sens le plus fort du terme :
non seulement indéfinis, mais reliés de manière complexe
les uns aux autres, et aussi dépendants du regard qui se pose sur
eux.
Révolution
sexuelle, émancipation de la femme, gaypride : le droit au plaisir
sétend à tous les domaines de la vie privée.
Est-ce une tendance moderne ou un mouvement de balancier de notre civilisation?
Dabord,
je ne vois pas tout à fait en quoi lémancipation des
femmes serait nécessairement liée au plaisir, et ne serait
que cela; il sagit dabord dune revendication liée
à la justice, à léquité! Ceci mis à
part : là encore, il est difficile de répondre à
une question si générale. Les théories classiques
de la civilisation (celle de Freud ou celle dElias, par exemple)
montrent le lien entre celle-ci et le plaisir. Ce lien est ambivalent
: la civilisation nexisterait pas sans Eros, mais elle est aussi
une instance qui régule, limite, voire frustre lEros. En
outre, je ne suis pas sûr que lhédonisme soit si contemporain
que cela; il apparaît sans doute nouveau si lon a une vision
historique courte, portant sur quelques décennies et centrée
sur lOccident; mais qui dit que cest la bonne manière
de concevoir lhistoire et la modernité? Comme le disait Foucault
à propos de la sexualité : notre époque se caractérise
par la prolifération des discours sur la sexualité
quant à savoir si elle est liée à une sexualité
notablement plus active et libérée, cest une autre
question. A vrai dire, les essais comme ceux de Norbert Elias tendraient
à montrer que le plaisir, dans notre société et dans
notre temps, est plus atténué, médiatisé.
Notre «civilisation», en ce sens, serait caractérisée
par une distance physique et mentale de plus en plus grande entre les
gens, par un sens de lintimité accrû, par un exercice
de la violence plus indirect, médiatisé par des armes qui
mettent la victime à distance. Pour Elias, ladite libération
des corps doit plutôt se lire comme la preuve que nos pulsions agressives
(et notre capacité à retirer du plaisir de telles pulsions)
sont de plus en plus régulées socialement : nous pouvons
être quasi nus sur la plage parce que nous savons ne rien risquer
dautrui, à part son regard. Mais encore une fois, de telles
assertions portant sur la civilisation sont très, trop générales
: la réalité fourmille autant de confirmations que dinfirmations
de cette hypothèse. De telles idées fournissent des moyens
déclairer la réalité, mais elles ne sont pas
prouvables comme un énoncé scientifique.
Ce
qui devrait être un plaisir quotidien, la nourriture, revêt
en Suisse par rapport aux pays qui nous entourent un aspect
purement énergétique et productif. Est-ce dû à
une trop grande rigidité de notre éducation judéo-chrétienne
ou calviniste?
Vraiment?
Que je sache, le fast food na pas été inventé
en Suisse; et la malbouffe semble être un mal bien plus répandu
quà la seule échelle helvétique! Il me semble
que lon retrouve ici des hypothèses sur les psychologies
nationales, qui ne me paraissent pas des outils conceptuels très
efficaces. En fait, on pourrait détourner la question en disant
: oui, pour des raisons liées à la santé publique,
la nourriture est lobjet dune surveillance et dune certaine
médicalisation (qui correspond aussi à louverture
dun marché pour les multinationales de lalimentaire).
Avec lindustrialisation de la nourriture, on assiste à une
standardisation gustative (qui semble navoir pas gêné
grand monde, pendant assez longtemps); lorsque cette standardisation montre
ses limites en matière de santé publique, elle est enfin
mise à lindex, et des apologies de lauthenticité
fleurissent de partout ce qui nempêche pas la poursuite
de lemprise de lindustrie sur la plupart de nos pratiques
alimentaires.
Le
«tout et tout de suite» des jeunes générations
vous semble-t-il lié au plaisir ou nest-ce que lexpression
dune revendication ou laboutissement dun laxisme généralisé?
Les
remarques des adultes sur limpatience de la jeunesse nont
pas dâge! On en retrouve jusque chez les philosophes antiques...
Plus sérieusement (parce que je ne connais guère la philosophie
antique) et pour en rester à notre modernité : à
la fin des années 60, un spectacle du Living Theatre était
intitulé «Paradise Now»; un peu plus tard, les Doors
chantaient : «We want the world, and we want it «now»!».
Au début des années 80, les jeunes zurichois faisaient lapologie
du «subito». Etc., etc. Je vois là non pas lexpression
dun laxisme des adultes (on pourrait presque dire le contraire,
puisque ces revendications sont si permanentes!), mais une sorte dimpatience
juvénile dont il ne faudrait pas simplement dire, à la vaudoise,
quelle est encore mal élevée, mal dégrossie,
et quelle va «se tasser». Ces revendications «irréalistes»
sont sûrement immatures, mais elles disent aussi quelque chose de
très important : la pesanteur de la société, dont
les institutions sont évidemment solides, stables. On en revient
au paradoxe : la société et la civilisation, sans lesquelles
il ny aurait pas de plaisir (puisque, même solitaire, celui-ci
est toujours lié à une altérité), sont aussi
frustrantes; elles construisent lidée de la liberté,
mais aussi les obstacles à cette liberté. Le principe de
réalité impose que le plaisir soit reporté, remis
à plus tard, ou au moins quil ne soit que momentané.
Dans limpatience des mouvements de jeunes sexprime, au-delà
de revendications ponctuelles, une sorte dénergie, de vitalité
utopique; celle-ci se manifeste aussi dans les fêtes, les carnavals,
où elle est à la fois exprimée et dépensée
(au sens de Bataille). Elle désigne sans latteindre cet idéal
exprimé par la formule «jouissez sans entraves».
Etre
beau, mince, fort, «branché» : cest souvent le
plaisir après la douleur, chirurgie esthétique, régimes
(voire anorexie), bodybuilding, piercing et tatouage... Est-ce un fait
de société ou un phénomène marginal? Quel
rapport entre plaisir et souffrance?
Comment
savoir? Les phénomènes marginaux sont aussi des faits de
société, on vient de le voir : ce nest pas parce quils
sont minoritaires, ou rares, quils ne sont pas significatifs. Ceci
dit, sur la question du plaisir et de la souffrance : physiologistes,
psychologues et anthropologues vous proposeront des interprétations
différentes. Il y a plusieurs vérités scientifiques,
pas une seule. Si lon répond à la question en évoquant
les endorphines ou en se référant aux rites dinitiation,
on aboutit à des hypothèses qui sont également éclairantes.
Voilà qui mamène à conclure avec une remarque
qui courra tout au long de ce cours public : ces approches différentes,
ces interventions venues dunivers conceptuels parfois inconciliables,
nous donnent à penser; elles stimulent notre imagination et notre
intelligence. Or, comme le dit Brecht quelque part, «Denken ist
ein Vergnügen» penser est un plaisir. Si tel nétait
pas le cas, il faudrait déserter non seulement ce cours, mais lUniversité
tout entière...
Propos recueillis par Axel Broquet
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