Bronzage: la peau n'oublie aucun coup de soleil

Isabelle Guisan, journaliste RP


L'été arrive, avec la perspective de se prélasser des heures au soleil. A moins que la mauvaise conscience, qui tient aux rumeurs (confirmées) de progression des cas de cancer de la peau, ne vous en empêche. Le point sur la situation, avec les scientifiques lausannois qui mènent depuis des années des recherches sur les mécanismes de défense de la peau contre les rayons solaires.

La peau du corps humain a la mémoire tenace: elle se souvient de toutes les caresses tendres ou violentes du soleil. Elle n'oublie pas les coups qu'il lui a infligés depuis la petite enfance. Elle peut même en faire une véritable maladie: le cancer cutané, dont la forme la plus dangereuse et parfois mortelle est le mélanome.
Les premières campagnes d'information sur le mélanome ont démarré au début des années 80. Les ligues contre le cancer ont bientôt multiplié les avertissements, les pharmaciens les affichent toujours avec persistance sur leur comptoir. Si les grandes migrations estivales précipitent encore sur les plages des peaux claires et donc particulièrement fragiles, la médecine prend aujourd'hui acte plus tôt des lésions de la peau. Du coup, si le nombre de mélanomes ne diminue pas, la mortalité, elle, est déjà en baisse.
Mais que sait-on de ce fameux cancer de la peau, des facteurs de risque et des moyens de le prévenir? Le point en quelques questions, avec le professeur de dermatologie Edgar Frenk, de l'Université de Lausanne.

Est-il vrai que les cas de cancer de la peau sont toujours plus nombreux?

Oui. C'est toujours une réalité: le cancer de la peau le plus dangereux, le mélanome, progresse très nettement dans les pays européens. On estime son taux de croissance à 4% dans les pays occidentaux (et donc en Suisse). Ce cancer est caractérisé par une croissance invasive des mélanocytes, les cellules spécialisées dans la production de mélanine qui se trouvent dans la couche basale de l'épiderme.
Le mélanome touche surtout des hommes et des femmes au milieu de la vie, vers 40-50 ans. Au Queensland australien, où la mortalité due à ce carcinome est la plus forte du monde, elle a augmenté entre 1980 et 87 de 53% chez les femmes et a plus que doublé chez les hommes (116%).
Les hommes qui présentent le plus fort risque semblent être ceux nés en 1932 (1947 pour les femmes). La courbe de mortalité baisse pour les générations qui suivent, grâce aux campagnes de sensibilisation menées intensivement dans certains pays (Australie, Etats-Unis) et à des détections plus précoces.
L'exposition au soleil est le principal facteur responsable du mélanome dans les populations blanches, même si environ 5% des cas ne peuvent lui être attribués. Dans des populations dites de couleur, 35% des mélanomes sont dus à d'autres causes, encore inexpliquées. On ne sait pas vraiment pourquoi les Noirs, par exemple, souffrent de mélanomes à la plante des pieds et la paume des mains notamment.

Vrai: la peau n'oublie jamais un coup de soleil, même ceux de l'enfance...

Si chacun doit trouver sa manière à lui de bénéficier des rayons solaires, un impératif reste valable pour tous: éviter les coups de soleil. La peau garde en effet la mémoire de toutes les atteintes qu'elle a subies depuis l'enfance. "Une irradiation ne se répare qu'en partie", constate le Professeur Frenk.
La cause première du mélanome, ce sont les coups de soleil précoces, subis depuis tout petit. On le sait aujourd'hui avec certitude, même si le long décalage qui s'ensuit jusqu'à l'apparition de la maladie, vers 40-50 ans, rend la recherche causale difficile: qui se rappelle du nombre et de l'emplacement des coups de soleil subis depuis sa naissance... Mais on a clairement constaté en Australie que les immigrants arrivés à l'âge adulte étaient moins sujets au mélanome que les immigrants enfants.
Les mélanomes se développeront logiquement sur les parties du corps les plus vulnérables parce que moins souvent exposées, les jambes pour les femmes, le dos chez les hommes.


Variétés et symptômes du cancer de la peau

Le mélanome n'est pas le seul cancer de la peau provoqué par l'exposition au soleil. On parle moins des carcinomes dits "spinocellulaires" ou "basocellulaires" parce qu'ils sont en général moins invasifs. Ils sont la résultante de la dose totale de rayons solaires reçus par la peau. Ils se développent à partir des kératinocytes, c'est-à-dire les cellules épidermiques qui se différencient en couche cornée. Ces cancers apparaissent le plus souvent sur les parties du corps régulièrement exposées, comme le visage.
Le principal symptôme du mélanome est l'apparition d'une tache noire ou de couleur bariolée, aux contours irréguliers, qui grandit et saigne facilement. Son évolution est souvent lente au début. La lésion peut rester petite pendant longtemps et n'est de ce fait détectée que tardivement.
Les symptômes des autres cancers varient fortement.

Le bronzage constitue-t-il une protection contre le soleil?

Le contenu de la peau en pigments mélaniques (bronzage) n'équivaut pas automatiquement à une meilleure protection contre les effets du soleil, constatent les chercheurs lausannois. Nous ne connaissons pas le détail de la composition de notre mélanine qui contient deux types de pigments. Les eumélanines noires ont un effet photoprotecteur alors que les phénomélanines brun rouge sont, eux, photosensibilisantes.
La composition chimique des mélanines est déterminée par des facteurs constitutionnels et raciaux.

En bref, la sensibilité au soleil d'un individu dépend de l'épaisseur de sa couche cornée, de la qualité du pigment mélanique produit et de l'efficacité des mécanismes de défense et de réparation cellulaire.
Des facteurs exogènes peuvent augmenter la photosensibilité. Certains médicaments et plantes, notamment. Il faut éviter de mettre du parfum avant de s'exposer au soleil car il peut contenir des essences photosensibilisantes, comme l'huile de bergamote.


Le parfum n'est pas recommandé aux bronzeurs de salon

Corollaire des recherches lausannoises, les lampes à bronzer émettant des UVA ne sont pas sans danger et accélèrent en tout cas le vieillissement de la peau. Or, la majorité des gens qui cherchent ce bronzage accessoire ont une peau claire qui se défend plutôt mal contre les agressions du soleil.
Tout accro du bronzage en chambre devrait s'assurer que la lampe n'émet que des UVA, se protéger les parties du corps habituellement exposées, les jambes chez les femmes, et respecter le temps d'exposition prescrit. Il doit impérativement protéger ses yeux par des lunettes qui bloquent les UVA et ses lèvres par une crème antisolaire opaque. Sans appliquer des cosmétiques parfumés ni absorber des médicaments aux propriétés photosensibilisantes connues.
Précision de taille: le développement de la cataracte qui est une conséquence du vieillissement naturel peut être fortement accéléré par la radiation UVA.


Les crèmes sont-elles efficaces?

Absence de rougeur de la peau et donc de coup de soleil ne veut pas forcément dire protection suffisante! Une crème protectrice n'écarte pas tout danger même si des filtres chimiques à indice élevé (au-delà de 10-12) sont recommandés à quiconque prévoit une exposition prolongée au soleil. A fortiori à ceux qui ont la peau claire et parsemée de grains de beauté.
Car attention: le coefficient protecteur indiqué sur le tube concerne surtout les UVB. Il est en général plus bas pour les UVA qui se manifestent, rappelons-le, tout au long de la journée. Passer trois heures au soleil soigneusement enduit d'écran solaire prémunit contre les UVB mais ne protège que peu contre les UVA. Or, les études constatent que des rayons UVA, reçus à faible dose mais appliqués de manière répétée, peuvent aussi affaiblir les défenses immunitaires et induire indirectement des cancers cutanés.
Comment se protéger globalement sans avoir l'air d'un masque ambulant? Il existe aujourd'hui des produits dont l'efficacité réelle contre les UVA également est due à l'absorption physique des rayons solaires grâce à des microcristaux d'oxyde de titane ou de zinc. Ces crèmes-là sont donc invisibles, elles n'ont pas l'effet désagréable d'un fond de teint opaque mais agissent néanmoins contre les UVA proches de la lumière visible. Rien ne vaut pourtant, conclut le professeur Frenk avec bon sens, le port de lunettes, d'un T-shirt et d'un chapeau!