La Suisse doit-elle avoir peur de découvrir ce qu'elle a fait entre 1939 et 1945 ?

Il y a un peu plus de 50 ans s'achevait la Seconde Guerre mondiale. Bon gré mal gré, les Suisses sont amenés à réfléchir à ce passé douloureux et controversé. Que ce soit par le biais des cérémonies du jubilé de l'Armistice, ou à cause de la sortie prochaine d'un film consacré au Général Guisan. C'était l'occasion d'évoquer cette période avec Hans-Ulrich Jost, professeur d'histoire contemporaine à l'Université de Lausanne.

Propos recueillis par Jocely Rochat, journaliste RP


Allez savoir! : Au Conseil national, lors du débat sur la commémoration suisse de la fin de la Seconde Guerre mondiale, Pascal Couchepin a déclaré: Nous allons donner le spectacle de nos interprétations forcément différentes de l'histoire...

Prof. Hans-Ulrich Jost:

Le Conseiller fédéral Villiger a dit la même chose: ils ont peur que cela dégénère en manifestation patriotique, comme "Diamant" en 1989, ou que quelques patriotes exaltés, attisés par la droite de Blocher, transforment cette date en grande fête de l'indépendance, de l'héroïsme de la petite Suisse isolée. Par ailleurs, les responsables politiques suisses ont aussi peur de toute interrogation critique. Et cela depuis la guerre. Au début des années soixante, lorsque des historiens ont demandé d'avoir accès aux sources traitant de cette époque, ils se sont entendu répondre par le Conseiller fédéral Wahlen: "C'est une période très délicate. Nous en sommes encore trop proches. On risque de toucher quelques personnalités importantes." Et voilà le problème.

Le film consacré à Guisan sera bientôt projeté dans les salles. Que peut-on dire du Général ?

Il n'y a que ça qui intéresse les gens. Peut-on rabaisser ou héroïser Guisan? Moi, j'en ai ras-le-bol. Je n'aime pas construire l'histoire autour d'une personnalité mythifiée.

Alors parlons de Pilet-Golaz, un personnage qui a souvent été présenté comme le méchant de l'histoire...

L'historien Bucher a essayé de redorer le blason de cet homme politique parfois ambigu. Pour y parvenir, il a dû montrer les intrigues des autres. Et notamment celles de Hausamann, un des officiers du renseignement sous Guisan, qui a été couvert par le Général et qui a beaucoup nui au Conseiller fédéral vaudois.
Le problème est qu'aujourd'hui, on essaie surtout de comprendre cette période historique en la personnalisant. En se demandant si tel ou tel a bien agi, on évite de réfléchir à la responsabilité de l'ensemble du système.

Parlons-en, justement. Que peut-on dire de la Suisse à cette époque? On aurait tendance à penser que le Reich était puissant, que la Suisse était petite, et qu'il n'y avait pas vraiment le choix...

Dans cette période 39-45, on bricolait d'un jour à l'autre, on avait la trouille et on faisait des affaires lorsqu'on se trouvait à un niveau assez élevé dans la société ou si on appartenait aux milieux industriels.
Mais ce n'est même pas un reproche: la collaboration avec le Reich était tout simplement inévitable. Après la défaite de la France, et compte tenu de notre système économique, c'est une pure illusion de croire qu'il était possible de faire sans les Allemands.
Il y avait quand même différentes options à choix. La Suisse aurait pu essayer de freiner Bührle, le fabricant d'armes, et tenter de faire davantage d'affaires civiles avec l'Allemagne. Comme c'était encore une bonne carte à jouer dans les négociations, on ne s'opposait pas aux exportations massives d'armes.

Il fallait également faire des choix délicats à propos des réfugiés qui frappaient à la porte...

Il est évident que la Suisse ne pouvait pas complètement ouvrir les frontières. Restait quand même à déterminer la grandeur du passage. La peur, la xénophobie tout comme l'antisémitisme qui existait en Suisse dans certains milieux ont poussé le pays à fermer la porte en 1942. Avec une politique sévère à l'égard des étrangers, on pouvait gagner les sympathies de la droite, qui avait le vent en poupe pendant la guerre. Il faut quand même rappeler que, par exemple, M. Regamey, de la Ligue vaudoise, était clairement antisémite, et que le Conseil d'Etat vaudois demandait de prendre des mesures plus dures à l'encontre des étrangers. Il n'était d'ailleurs pas le seul.

Encore aujourd'hui, la France a de la peine à évoquer cette période sereinement. Tout comme le canton de Vaud...

Quand on aborde cette période de manière critique, on rencontre effectivement des réactions très négatives, y compris dans le peuple. La dernière fois que j'ai parlé de la guerre à la radio, j'ai reçu des lettres de gens qui me racontent avoir passé des heures très dures. Je le comprends. Les jours de service s'accumulaient, les gens mangeaient peu (2300 calories en moyenne vers 1944)... Mais je sais encore qu'après des événements de ce genre, des réactions psychiques collectives se produisent. On essaye d'évacuer.
Pour l'historien, cela pose problème. Il y a d'une part cette réaction d'une population qui, à juste titre, demande qu'on ne lui crache pas dessus. Et d'autre part, il y a les milieux concernés qui ne veulent pas qu'on aille trop loin dans les recherches. Parce qu'ils savent que la Suisse, en tant que système, était impliquée dans le conflit. Notamment parce qu'elle travaillait largement pour la production de guerre des Allemands.

Comment définir l'attitude de la Suisse durant cette période?

Pour les historiens, la formule est claire: "accommodation et résistance". Les deux allaient de pair. Les Suisses offraient des marchandises et des crédits importants aux Allemands, et ils s'en servaient pour négocier des concessions. Le Conseiller fédéral Stampfli, le patron de l'économie suisse, jouait parfaitement ce jeu. C'était tellement évident que même Pilet-Golaz l'a écrit dans ses papiers: le vrai dispositif de défense de la Suisse n'était pas l'armée, mais l'économie.

Et la théorie du réduit national, selon laquelle les Suisses devaient se défendre en se réfugiant sur leurs montagnes?

Dans les petits cercles de spécialistes d'histoire militaire, on arrive à certaines conclusions communes. Premièrement, l'idée du réduit ne vient pas du Général. Elle était dans l'air depuis longtemps et a été développée par certains officiers de l'Etat-major général. Deuxièmement, la décision a été prise dans une sorte de morosité intellectuelle, suite à la défaite de la France. Troisièmement, et militairement parlant, elle était complètement insensée, parce qu'elle ouvrait les frontières au seul moment où les Allemands étaient, juste après la défaite de la France, en mesure de véritablement prendre la Suisse. Le réduit est devenu opérationnel au plus tôt au début de l'année 41, lorsque l'Allemagne était déjà orientée vers la Russie. Malgré cet avis des experts, il faudra au moins 30 ans pour relativiser les mérites du réduit national dans l'historiographie.

Vous avez dit que la Suisse avait le choix entre quelques options politiques, mais qui en avait conscience?

La gauche avait une autre vision de la Suisse. Mais en 40, elle faisait face à une droite qui envisageait même l'idée d'un coup d'Etat. Souvent, pour respecter le rapport des forces politiques intérieures, les responsables ont choisi des options plutôt de droite. Une solution alternative aurait été d'élire un socialiste au Conseil fédéral dès les élections de 1940, où il fallait une union nationale. Cela ne veut pas dire que la Suisse aurait refoulé moins de réfugiés, mais qu'elle l'aurait peut-être fait différemment.

Avez-vous vraiment l'impression qu'on a raison d'avoir peur de ce qu'une histoire critique de cette période pourrait nous apprendre?

En principe, l'histoire différenciée n'est pas problématique. Sauf pour ceux qui ont caché des explications pendant trop longtemps. Or, ceux qui commandaient à l'époque, comme les radicaux et les catholiques-conservateurs, sont encore au pouvoir aujourd'hui et se revendiquent de cette tradition héroïque qu'ils ont intégrée à leur histoire. La modifier implique un changement du regard qu'ils portent sur eux-mêmes. Ce n'est pas facile d'aller dans ce sens.

Le saut, ce serait de passer d'une image héroïque, où des soldats aux bras noueux inquiètent Hitler de leur réduit national, à une image d'une Suisse simplement humaine, avec des tiraillements entre des gens qui voulaient accueillir davantage de réfugiés, et d'autres qui faisaient des affaires, et des compromis entre toutes ces tendances, bref, une image de la Suisse moins glorieuse mais plus réaliste...

C'est comme ça, en tout cas, que je vois la Suisse.

Vous avez la réputation d'être le grand méchant casseur de l'image helvétique. Mais quand on vous écoute jusqu'au bout, quand on relativise certaines déclarations provocantes, on trouve difficilement matière à polémique...

En Suisse, je suis considéré comme un provocateur. Mais pas à l'étranger. Ma manière de faire de l'histoire n'est pas très marquée idéologiquement, je ne suis pas - comme on le dit souvent - marxiste, et j'ai un système d'analyse assez large qui s'étend à la sociologie et à l'économie.
Aujourd'hui, les gens ont beaucoup de peine à écouter des explications compliquées. Voilà pourquoi, depuis longtemps, j'ai choisi d'utiliser le traitement de choc. Dans "la Nouvelle histoire de la Suisse", par exemple, mon chapitre a fait scandale. Mais à partir de là, des parties intéressantes de l'histoire ont été reprises. On a un peu écouté ce que j'ai à dire. Et maintenant, ce texte ne dérange plus personne.

Une question plus sentimentale: vous avez été pilote de chasse. Que pensez-vous de l'histoire de l'aviation suisse de cette époque?

Je n'aimerais pas faire une histoire héroïque des pilotes, mais il faut quand même dire qu'ils se sont battus avec succès, ce qui a provoqué la réaction de l'Allemagne. Le Général a dû interdire aux avions suisses d'approcher les frontières de trop près, histoire d'éviter les accrochages avec les pilotes du Reich.

Les Suisses pilotaient alors des avions allemands, des Messerschmitt 109...

C'est très intéressant. On admet toujours que l'Allemagne avait pour option d'attaquer la Suisse. Or le Reich livrait encore des avions de combat, parmi les plus modernes de l'époque, à un ennemi potentiel au début 1940. Question de logique: si vous envisagez d'attaquer un pays, est-ce que vous lui offrez des armes aussi efficaces? Des plans d'attaque de la Suisse existaient, bien sûr, comme dans tous les Etats-majors généraux. Mais sur le terrain, il n'y a jamais rien eu de concret. Après la défaite de la France, une armée s'est bien installée dans le Jura, jusqu'à la hauteur de Genève, mais elle avait l'ordre clair de s'installer en position de repos, ce qui exclut toute attaque.

A votre avis, pourquoi la Suisse a-t-elle été épargnée?

Je le dis peut-être un peu de manière tranchée, mais je crois que c'est essentiellement pour des raisons économiques. Funk, le président de la Reichsbank, qui était en même temps ministre du Reich, a déclaré dans un exposé que sans les services financiers de la Suisse, l'Allemagne aurait dû arrêter sa production d'armement dans les trois mois.
Par ailleurs, la Suisse a accepté d'entrer dans un jeu de négociations avec l'Allemagne, et elle tenait un rôle important en tant que place financière internationale au centre de l'Europe. Certains officiers allemands ont aussi pu penser que la guerre risquait de mal tourner, et qu'une Suisse neutre pourrait s'avérer utile comme destination de fuite.
Enfin, un tout petit pourcentage seulement de la production de guerre des Allemands venait de la Suisse. On peut dire que c'est négligeable. Reste à déterminer la qualité de ces livraisons. Il est même pensable que certaines pièces délicates des V1 et V2 (des composants du système de direction de ces fusées) ont été produites en Suisse. Des mécanismes de haute qualité et dont la construction devait être éloignée du front.

Voilà pour la partie accommodation de la Suisse. Et dans les contreparties obtenues de l'Allemagne, il y a?

D'abord, la Suisse a échappé à la guerre. Ensuite, c'est le seul pays qui sort du conflit avec un appareil de production intact. Le succès de la Suisse actuelle n'aurait pas eu lieu sans cela, ce qui, d'une certaine manière, est un peu gênant aujourd'hui quand on doit commémorer cette période où nous avons été privilégiés.

En cette année de centenaire du cinéma, il est intéressant de rappeler les liens qui ont existé entre la Suisse et l'industrie cinématographique allemande.

Dans les années 30 déjà, une partie de l'industrie suisse du cinéma s'est intégrée dans le cinéma allemand, via Terra Film. Elle a fortement profité du soutien du parti nazi. On a notamment tourné un Guillaume Tell où tous les participants devaient être aryens, et où la femme de Tell était interprétée par la fiancée de Goebbels. Le film a bien marché en Allemagne. En Suisse, en revanche, il a connu beaucoup moins de réussite. Comme ce Guillaume Tell s'exprimait en bon allemand, il a heurté la sensibilité des patriotes, mais aussi des gens simples qui attachent - à juste titre - de l'importance au dialecte.

Reste-t-il un dernier point dont nous n'avons pas encore parlé et qui vous paraît important à propos de cette période?

Oui, les femmes, qu'on oublie tout le temps. La Mob est toujours présentée comme une histoire de mecs: guerre, industrie, armes et cetera. Et quand on pense aux femmes, on débouche sur un nouveau mythe: le Service complémentaire féminin, considéré comme une grande première féministe. C'est de la supercherie. On recrutait les femmes, puis on les faisait douter de l'utilité de leur engagement. Elles étaient humiliées, subissaient une discipline à la Vichy, genre interdiction de rouge à lèvres et obligation de porter des salopettes, alors qu'elles étaient commandées par des hommes en grand apparat.
On aurait pu imaginer que les femmes allaient profiter de ces jours de service effectués pendant la guerre, qu'une ouverture vers le suffrage féminin allait se profiler. D'autant plus qu'on les a encore réintégrées dans l'industrie à des salaires très bas, et qu'elles ont permis de faire des profits. Malgré cela, à la fin de la guerre, les femmes restaient partie négligeable. Une anecdote le prouve: les femmes du Service complémentaire, qui avaient une certaine fierté, ont demandé au Général la permission d'être présentes, avec leur propre drapeau, lors du licenciement de l'Armée devant le Palais fédéral. Le Général a refusé.

Au niveau psychologique, la guerre a quand même eu des conséquences. Quand on discute avec les grand-mères qui ont connu la Mob, elles se souviennent, avec passablement de fierté, qu'elles ont tenu le pays toutes seules.

Oui, oui. Il y a là une couche de la conscience féminine très peu évoquée, parce que les femmes elles-mêmes en ont très peu parlé.


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