Les athlètes se mesurent aussi aux laboratoires antidopage

par Nicolas Imhof


Le 5 juillet à Lausanne a lieu Athletissima, traditionnel coup d'envoi de la saison d'athlétisme. Comme de nombreuses compétitions en Suisse, ce meeting est placé sous le contrôle scientifique de l'Unité d'Analyse du Dopage de l'Université de Lausanne. Un laboratoire dont les faiblesses éventuelles sont analysées, et parfois même testées par les athlètes.

Dans quelques jours, le 5 juillet exactement, Athletissima `95 lancera la campagne des grands meetings d'été. Depuis douze mois, l'importante réunion lausannoise possède enfin "son" record du monde, le plus prestigieux, celui du 100 mètres hommes, établi par Leroy Burrell sur la piste de la Pontaise. Mais si l'athlète américain sautait de joie à la lecture du chronomètre, les spécialistes attendaient un second verdict: celui du test antidopage qui allait être effectué par l'Unité d'Analyse du Dopage (UAD) de l'Université de Lausanne. Car depuis sept ans, il n'est plus une performance extraordinaire qui ne soit sujette à caution jusqu'à ce que les chimistes n'aient donné leur aval pour l'entrée dans la légende.

Aujourd'hui, la suspicion est de mise

Quoi qu'on fasse, il y aura toujours "l'avant" et "l'après" Séoul 1988. Lorsque l'athlète canadien Ben Johnson s'est fait retirer sa médaille du 100 mètres des Jeux olympiques pour dopage, c'est tous les amoureux du sport qui se sont réveillés avec une formidable migraine, après avoir pris un gros coup de gourdin sur la tête. Du jour au lendemain, tous les records, tous les grands exploits ont pris un goût de seringue. Plus possible d'apprécier les grands événements avec le même enthousiasme, la même innocence, la même naïveté: le doute colle aux records comme le miel aux tartines.
Avec la chute du dieu Johnson, les événements se précipitent. Les langues se délient, des sportifs avouent, des champions disparaissent de la scène internationale sans raison apparente. Le public et les médias accusent le coup. Ce qu'on osait à peine chuchoter sous forme d'interrogation sous le manteau se transforme subitement en accusations quasi publiques. Et les records mythiques qui semblaient le fait d'extraterrestres en avance de plusieurs décennies sur leur sport deviennent simplement la résultante d'un habile dosage chimique dans des corps-éprouvettes.
Les noms de Griffith-Joyner, Kratochvilova ou Marita Koch sont liés à de formidables exploits, mais aussi à une série de suspicions que l'histoire n'effacera pas. Voilà pourquoi aujourd'hui chaque record est apprécié avec une légère amertume au fond de la gorge.

24 labos dans le monde, un seul en Suisse

En attendant de parvenir à changer les mentalités - on est encore loin du compte - les contrôles antidopage restent la seule manière de lutter contre ce fléau. Il existe actuellement 24 laboratoires dans le monde agréés par le Comité International Olympique. Parmi ceux-ci, seul en Suisse, l'Unité d'Analyse du Dopage. Dirigée par les docteurs Laurent Rivier et Martial Saugy, celle-ci comprend trois chimistes universitaires, deux laborantines, une biologiste attachée à la recherche et une secrétaire.
Etre agréé par le CIO (ndlr: depuis fin 1991 pour l'UAD) signifie remplir les exigences en matière de locaux, d'équipements, de personnel et de connaissances scientifiques, explique le docteur Laurent Rivier. En fait, nous avons repris les activités du laboratoire de l'Association Suisse du Sport (ASS) de Macolin. Et si nous sommes les seuls à exercer cette activité en Suisse, nous avons pourtant beaucoup de mal à rentabiliser notre investissement humain et surtout matériel. Il n'y aurait en tout cas jamais de place pour deux laboratoires de ce type dans notre pays. De toute manière, peu de monde est intéressé à suivre notre voie dans la mesure où le CIO stipule qu'un laboratoire doit obligatoirement participer à la recherche. Cette clause décourage forcément tous ceux qui espéreraient en faire une activité à but lucratif... En fait, l'intérêt de notre mission réside dans la recherche scientifique, dans la défense de la santé publique et de l'éthique sportive, domaines qui ne sont pas vraiment susceptibles de faire gagner des millions à un laboratoire privé.

Le dopage existe dans le sport amateur

Actuellement, l'UAD effectue 2000 analyses par année. "Notre plus grand client est l'ASS, organe faîtier qui regroupe 80 fédérations suisses. Elle nous demande à elle seule environ 1600 analyses par an. Les autres peuvent être le fait de fédérations qui désirent travailler de manière plus intense contre le dopage ou de médecins privés qui veulent savoir quelles substances ingurgitent leurs patients. Mais, dans une très large majorité, notre activité se limite aux sportifs d'élite. Le dopage existe bien évidemment aussi dans le sport populaire, mais dans des proportions pour l'instant moins préoccupantes. C'est surtout affaire d'éducation et d'éthique que de rendre le sportif amateur conscient qu'il peut être malsain de consommer de la coramine et de la caféine à hautes doses afin d'augmenter ses performances."
Actuellement, la législation sur la lutte antidopage est quelque peu confuse. Il existe la définition du CIO qui ne fixe pas de liste des produits interdits, mais qui dit que "toute substance dont on suppose qu'elle peut modifier les performances ou les résultats de l'analyse antidopage est interdite". Il y a aussi une Convention européenne contre le dopage signée par la Suisse et respectée par l'ASS, des lois spécifiques à certains pays comme le Canada ou la France et certaines règles propres à des fédérations internationales qui adaptent la définition du CIO aux spécificités de leur sport.

Des lois différentes produisent de véritables casse-tête

L'UCI (Union Cycliste Internationale), contrairement au CIO, ne contrôle pas les diurétiques. Un cycliste pourrait donc être déclaré positif lors des Jeux Olympiques alors qu'il ne serait pas inquiété lors de toute autre compétition! De même l'Etat français interdit l'absorption de Salbutamol alors que le CIO et l'UCI la tolèrent. C'est pourquoi Toni Rominger et Miguel Indurain ont été accusés lors du Tour de France alors qu'ils auraient été déclarés négatifs dans tout autre pays. C'est dans des cas comme ceux-là que l'on se rend compte que les principales parties concernées ont encore parfois des difficultés à définir avec certitude ce qui doit être considéré comme dopant et ce qui ne doit pas l'être...
Le problème est encore plus complexe, ajoute le docteur Rivier. Vous pouvez avoir des analyses positives sans qu'il y ait dopage. Le corps de certaines personnes peut produire des substances (testostérone par exemple) dans des proportions anormales. Nous devons alors opérer un suivi médical prolongé afin de déterminer si cette testostérone est produite par le corps ou si elle est injectée artificiellement.

Les athlètes testent la fiabilité des laboratoires

Le docteur Rivier est convaincu de l'utilité des contrôles anti-dopage, mais il sait que les athlètes tentent de jouer avec les faiblesses des analystes. Une sorte de jeu du chat et de la souris. "Les sportifs testent l'efficacité et les connaissances des laboratoires. Ainsi, certains produits dopants disparaissent du marché durant plusieurs années avant de réapparaître à différents endroits de la planète. Les athlètes veulent voir si les laboratoires testent encore cette substance qu'ils auraient pu croire définitivement oubliée des sportifs. C'est pourquoi nous avons un frigidaire dans lequel nous gardons des échantillons d'urine de tous les types de dopage recensés que nous avons administrés à des volontaires. Ainsi, nous pouvons comparer les résultats de notre analyse en cours avec ceux établis suite à un dopage avéré, provoqué, factice."
Plus sournois et plus habile encore, les moyens dont useraient un petit nombre de champions. Ils s'entraîneraient avec certains sportifs de second plan qui accepteraient d'absorber chacun un produit dopant différent. Les échantillons de leurs urines seraient alors envoyés volontairement dans les laboratoires afin de savoir quelles substances peuvent être décelées et lesquelles ne le peuvent pas... Le champion n'aurait plus ensuite qu'à utiliser les produits indétectables. Si cette hypothèse n'est pas prouvée, on est par contre certain que l'UAD est mis régulièrement à l'épreuve par... l'ASS qui envoie de faux échantillons pour contrôler la fiabilité du laboratoire lausannois!

Une analyse coûte 310 francs

"Nous aurons toujours besoin des contrôles antidopage, poursuit le docteur Rivier. Je ne vois pas d'autre solution que la peur du gendarme pour décourager les tricheurs éventuels, même si je suis convaincu qu'il y a toujours autant de tricheurs qu'avant. Mais il ne faut pas noircir le tableau: plus de 90'000 contrôles ont été effectués dans le monde en 1994 et moins de 1% des cas ont été déclarés positifs. Les sportifs sains sont donc encore largement majoritaires". Quand on lui dit que les voleurs ont toujours une longueur d'avance sur les gendarmes et que les dopés ont des substances indécelables par les analystes, le docteur Rivier rétorque que "si les sportifs se dopent effectivement avec des moyens de plus en plus sophistiqués, nous avons les moyens techniques de pratiquer des analyses beaucoup plus poussées que celles que nous faisons actuellement. C'est juste une question de ressources financières. Aujourd'hui, nous facturons une analyse 310 francs. Avec quelques centaines de francs supplémentaires, nous pourrions être beaucoup plus performants dès demain".
L'argent reste donc comme souvent le nerf de la guerre. Et qu'y a-t-il de plus frustrant que de voir l'action de la justice et de l'éthique limitée par des considérations financières?