|
|
 |
|
Des siècles avant Harry Potter, des apprentis
sorciers étudiaient à lEcole des Alpes
|
|
Si lon en croit les chercheurs de lUniversité
de Lausanne, cest en Suisse quil faut chercher lancêtre
de Poudlard, lacadémie de sorcellerie qui forme le magicien
le plus populaire de la littérature et du cinéma actuels.
La
légende du sabbat que vous allez découvrir ici remonte à
des temps fort lointains dans lhistoire de la sorcellerie. Si lointains
que la vénérable Ecole de Poudlard celle qui accueille
aujourdhui le célèbre héros de roman et bientôt
de film Harry Potter navait pas encore été
fondée.
A cette époque que les sorciers préfèrent oublier,
parce quils y étaient trop souvent brûlés, et
qui a été baptisée Moyen Age par les Moldus (ce terme
couramment employé à Poudlard désigne tous ceux qui
ne sont pas sorciers), voilà que lon colporte une histoire
fantastique avec des mines inquiètes.
Onguents, poudres et potions
"Une rumeur venue des régions alpestres (lire)
décrit les premiers sabbats, ces fêtes rassemblant des norias
de sorciers et de sorcières qui enfourchaient
leur balai pour se retrouver nuitamment", raconte lhistorienne
de lUniversité de Lausanne Martine
Ostorero. "Lhistoire veut encore quil y ait eu
en 1430 après J.-C., cétait totalement inédit
une ou des écoles (le chroniqueur lucernois Hans Fründ
parle dailleurs de Schule) où les apprentis sorciers valaisans,
fribourgeois, vaudois, valdotains et savoyards étaient initiés
aux plus noirs maléfices."
Ils y apprenaient la fabrication de potions et de poudres (prenez la peau
dun chat, remplissez-là dorge, de blé et davoine,
trempez-là dans une source vive, tirez-en une poudre, saupoudrez
le champ du voisin et sa fertilité chutera). Ils découvraient
la préparation donguents comme celui à base de graisse
denfant mêlée aux animaux les plus venimeux (serpents,
crapauds, lézards, araignées), qui assurait une mauvaise
mort à la personne visée.
Limaginaire de la torture
Cet imaginaire dont les détails savoureux nont
pas grand-chose à envier aux aventures de Harry Potter "est
alors colporté par quelques inquisiteurs et hommes, tous installés
dans ou aux abords de la Suisse actuelle. La rumeur est aussi relayée
par les autorités laïques, surtout par un homme politique
fondamental pour la région, le duc de Savoie Amédée
VIII, qui deviendra pape sous le nom de Félix V, poursuit Martine
Ostorero. Il est étayé par des milliers de témoignages,
des récits arrachés par la torture à des victimes
dénoncées qui par un voisin jaloux, qui par un autre "sorcier"
sommé durant son supplice de donner les noms de ses complices."
Autant dépisodes tragiques qui ont fait lobjet de procès,
lesquels ont été préservés et sont désormais
étudiés par les chercheurs de lUniversité de
Lausanne (lire).
Ces recherches nous décrivent une première école
de la sorcellerie que lon pourrait, avec un minimum dimagination,
considérer comme lancêtre de Poudlard et baptiser lAcadémie
des Alpes.
La première école
A
cette époque, pas question de prendre le Poudlard Express pour
se rendre à lAcadémie des Alpes. Si le chemin de fer
a bien été considéré comme le véhicule
du diable, il navait pas encore été inventé
au Moyen Age. A défaut, des mages aussi criants que Scadeli, le
bel Holoz, Catherine Quicquat ou Jacquet de Panissère, quelques-uns
des centaines dadultes, tant hommes que femmes, qui auraient fréquenté
cette école de riches (les accusations de sorcellerie visaient
plus souvent des nantis que de pauvres hères), ont dû recourir
aux services du diable ou de lun de ses démons pour aller
à leur premier sabbat.
Attention à la poule noire à la croisée
des chemins !
"Approchés parce quils étaient jaloux,
malheureux ou parce quils avaient invoqué le diable, par
exemple en sacrifiant une poule noire au croisement des routes, ces candidats
étaient conviés à une cérémonie dont
ils ressortaient dûment équipés de lattirail
indispensable à un sorcier qui se respecte", explique Martine
Ostorero.
La cérémonie dinitiation était célébrée
à la lumière bleue de feux qui se consumaient sans bois
et elle comportait un banquet cannibale constitué de brochettes
denfants et était suivie dune orgie sexuelle où
la sodomie était de règle. Laffaire se terminait par
un ultime hommage à rendre au diable transformé en chat
noir ou en bouc, que le candidat devait embrasser sur le postérieur
ou lanus.
Tabouret vole !
A lépoque, pas question de filer dans les airs
en position de recherche de vitesse sur un Nimbus 2000 comme dans les
aventures dHarry Potter. "Les sorciers de nos contrées
chevauchaient plutôt un animal noir et capable de voler grâce
à des pouvoirs diaboliques, par exemple un cheval, un poulain ou
un buf", note lhistorienne lausannoise.
Les apprentis sorciers des Alpes recevaient leur véhicule après
avoir signé leur pacte diabolique. Ils héritaient le plus
souvent dun bâton qui prenait son envol après une formule
magique ou quand on lavait enduit dun onguent constitué
de graisse denfants non baptisés et mijotés dans un
chaudron.
La lie de la sorcellerie
La majorité des élèves de la première
école en ressortait sur de plus classiques balais. Il ne leur restait
plus quà observer avec envie les décollages confortables
des sorciers valaisans qui cest une particularité
régionale se déplaçaient généralement
sur une chaise ou un tabouret volant.
Autant de véhicules qui ne devaient pas arriver au sabbat en ligne
droite, tant les mages noirs de ce canton avaient la réputation
(selon le chroniqueur lucernois Hans Fründ qui décrit cette
pratique au XVe siècle) de visiter clandestinement les caves de
leurs contemporains pour y boire secrètement les meilleurs vins
avant de poursuivre leur tournée des grands-ducs.
Sabbat au Grand-Saint-Bernard
Une
fois parés pour le vol, les sorciers de nos régions pouvaient
décoller à leur guise, à condition que ce soit de
nuit. Car, comme la précisé Antoine de Vernex (condamné
dans le diocèse de Lausanne en avril 1482) à ses juges et
tortionnaires, son balai volant perdait tout pouvoir magique dès
le chant du coq.
Ainsi équipés, les sorciers pouvaient joindre au plus vite
leur lieu de rassemblement. Quel cap prendre pour trouver la première
école? Quelque part au fond dune vallée ou au haut
dune montagne. Mais où exactement? Les réponses, quand
il y en a, restent floues. "Lauteur anonyme du "Mystère
de Saint Bernard de Menthon", au milieu du XVe siècle, recommande,
mais sans garantie, de rechercher lécole densorceleurs
au sommet du col du Grand-Saint-Bernard. Et le chroniqueur Hans Fründ
évoque le Val dHérens et le Val dAnniviers",
note Martine Ostorero.
Lhostie sortilège
Là ou ailleurs, nos sorciers du XVe siècle se
retrouvaient en classe. Et leur maître en chaire. "Car les
enseignants de la première école, quils soient diable
ou démons, quon les appelle Satan, Rabiel, Robinet ou Maître
de la secte, prêchaient la mauvaise parole à des élèves
installés comme des ouailles devant leur curé", souligne
la doctorante de lUniversité de Lausanne.
Les sorciers des Alpes apprenaient alors cétait même
leur principal sujet détude à ne pas éveiller
les soupçons des chrétiens. Ils découvraient comment
aller à lEglise sans inquiéter le reste de la communauté,
comment garder le secret durant la confession et surtout comment voler
les précieuses hosties qui étaient réutilisées
par la suite dans les cours de sortilèges.
Comme de la grêle sur les vendanges
Cest que, à la différence des élèves
de Poudlard, les sorciers des Alpes étaient vivement encouragés
à utiliser leurs pouvoirs contre les Moldus. Et ne sen privaient
pas. "Un jeune homme dEpesses, nommé Aymonet Maugetaz,
avoue sa participation à une réunion de sorciers sur une
montagne derrière Gruyères où de nombreux sorciers
ont cassé des blocs de glace qui ont ensuite été
transportés dans un grand nuage noir avant de tomber en tempête
au-dessus de Vevey", raconte Martine Ostorero.
De quoi effrayer nos ancêtres Moldus qui redoutaient encore les
sortilèges dépidémie susceptibles de faire
périr le bétail ou de faire disparaître un tiers de
leur fumier. Et qui craignaient les sortilèges de stérilité
qui provoquaient des fausses couches chez les femmes ou limpuissance
des hommes du village.
"Les villageois tremblaient encore devant les maléfices de
catastrophes naturelles qui faisaient tomber la neige en plein mois de
juillet ou provoquaient des vents destructeurs accompagnés déclairs
comme pouvait les déclencher le sorcier bernois Hoppo. Ils appréhendaient
enfin le maléfice de taciturnité qui rendait les sorciers
muets et leur permettait de résister à lusage de la
torture", précise lhistorienne lausannoise.
Epilogue sanglant
Reste,
malgré ces vapeurs en série, que les plus à plaindre
étaient encore les jeteurs de sorts comme ceux que lon soupçonnait
de magie noire, car ils ont payé un terrible tribut à la
folie antisorcière qui a saisi la Suisse romande durant plusieurs
siècles.
"Pour le seul canton de Vaud, on compte quelque 1700 accusés
de magie noire qui ont terminé leur carrière sur un bûcher
entre 1580 et 1655", calcule Fabienne
Taric Zumsteg, une autre chercheuse de lUniversité de
Lausanne, dans "Les sorciers à lassaut du village de
Gollion".
Jusquà ce que, un beau jour de 1680, le souverain bernois
décide de ne plus punir les ensorceleurs de mort, et que le phénomène
comme les rumeurs concernant lEcole disparaissent. Comme par enchantement.
Jocelyn Rochat
top
_______________________________________________________
Index -
Histoire - Droit
- Sciences - Interview
- Médecine
- Société
- Ce qu'ils en pensent
|