Cerf et bouquetin: la chasse assistée par ordinateur

Presque disparus au XIXe siècle, le bouquetin et le cerf ont été réintroduits et seront en surnombre au XXIe siècle si rien n’est entrepris. Comment gérer ce cheptel? Des chercheurs de l’Université de Lausanne ont imaginé des solutions informatiques.

Comme pour les bisons d’Amérique, le XIXe siècle a failli être fatal aux bouquetins. Ils ont été exterminés non seulement pour leur viande ou pour leur somptueux trophée recherché par la plupart des chasseurs, mais aussi en raison des propriétés, disons, "pharmaceutiques" que l’on attribuait à tort ou à raison aux différents organes de ce bel animal. Il avait donc disparu des Alpes françaises, suisses et autrichiennes. Seul le roi d’Italie pouvait se flatter d’entretenir une petite population dans sa réserve de chasse personnelle du Gran Paradiso dans le Val-d’Aoste.

Des tentativesde repeuplement…

C’est à partir de cette réserve royale que les premières tentatives de repeuplement ont commencé en Suisse au tout début du XXe siècle. Sans succès d’abord parce que les bêtes étaient lâchées un peu au hasard dans la nature.
Les premières réussites datent de 1911 : les bouquetins, sans doute obtenus par contrebande, ont été gardés quelque temps dans des sortes de zoos naturels pour qu’ils puissent se reproduire avant leur implantation dans les Alpes grisonnes pour commencer et, par la suite, leur dispersion dans toutes les Alpes et même dans le Jura (Creux-du-Van). Curieusement, aujourd’hui, son apparition dans le canton du Jura ne fait pas que des heureux dans l’opinion publique...

… aux problèmes de surpopulation

Bref, la population totale des bouquetins suisses atteint aujourd’hui les 14’000 têtes, ce qui est considérable et commence à faire surgir d’authentiques problèmes de surpopulation, d’autant que la chasse en était strictement interdite jusque dans un passé récent.
Obligés de descendre de leurs hauteurs pour trouver leur nourriture, ils se retrouvent sur le territoire des moutons dont ils attrapent certaines maladies. La kératoconjonctivite, propagée par des mouches, les rend aveugles, tout comme les ovidés. De même, les bouquetins peuvent être atteints par le "piétin", transmis par une bactérie du mouton qui s’attaque au sabot et le ronge; l’animal, bientôt incapable de marcher, ne peut plus se nourrir.

En compétition avec le chamois et le cerf

Ces questions sanitaires se doublent d’autres difficultés dues à la prolifération non contrôlée : le bouquetin entre en compétition avec les espèces qui jouxtent son territoire, en particulier les chamois et les cerfs. Et puis, les forestiers se plaignent souvent des dégâts provoqués aux sapins et mélèzes par des jeunes qui s’entraînent à la lutte en choisissant les troncs comme adversaires. Se frapper le front contre les arbres, ce n’est pas là qu’est le génie, disent les professionnels des forêts que les arbres couchés ne font pas rire!

De la chasse au "pifomètre"…

En l’absence de prédateurs en Suisse (le loup ne s’est pas encore vraiment installé et le lynx mange plutôt des chevreuils), il appartient à l’homme de prendre ses responsabilités dans la régulation des populations de bouquetins... et des autres ongulés, comme le chamois, le cerf et le sanglier.
Depuis la fin des années 1970, des périodes de chasse au bouquetin ont été autorisées dans certains cantons sous la surveillance d’un garde-chasse : celui-ci attribue à des chasseurs désignés par le sort la possibilité de tirer un spécimen de telle classe d’âge.
Sans vouloir attenter aux connaissances et à l’expérience des gardes, on peut dire que ce choix s’est longtemps fait "au pifomètre". En outre, les chasseurs préférant généralement tirer de vieux mâles bien encornés que de jeunes boucs à peine sevrés, il y avait là une possibilité manifeste d’abus.

…à la modélisation informatique

C’est ce qui a conduit l’Office fédéral de l’environnement, des forêts et du paysage (OFEFP) à prendre le bouquetin par les cornes, si l’on ose dire, et à mandater des chercheurs pour qu’ils créent des outils de modélisation, utiles pour la gestion de la chasse. Et comme toujours avec les travaux des scientifiques, cette première démarche a ouvert des perspectives nouvelles et fascinantes.
"En fait, explique Alexandre Hirzel, de l’Institut d’écologie (fraîchement titularisé docteur ès sciences de l’Université de Lausanne, il s’agissait de mettre au point une stratégie qui permette de maintenir une population à un niveau supportable sans risque d’extinction de l’espèce et avec une structure d’âges et de sexes équilibrée. Mon travail a donc consisté, dans un premier temps, à concevoir un logiciel d’utilisation facile pour des non-scientifiques; le premier destinataire est le garde-chasse qui peut établir le plan de tir pour sa colonie de manière objective."

Un recensement annuel

Pour que cette application fonctionne, il faut disposer de quelques données de base évidentes, dont la dimension de la harde. Ces données sont excellentes car depuis 1991, le bouquetin fait chaque année au printemps l’objet d’un recensement exhaustif. L’espèce vivant en général au-dessus des forêts, il n’est pas trop difficile à une soixantaine de personnes, des candidats chasseurs, des étudiants, des bénévoles, munis de jumelles, de dénombrer et classifier les animaux d’un secteur montagneux déterminé en l’espace d’une journée. La deuxième donnée indispensable, c’est le nombre d’animaux tirés en automne, leur âge et leur sexe.
"A partir de ces deux données très simples, dit Alexandre Hirzel, on peut déduire beaucoup d’enseignements, notamment le taux de fécondité par classe et celui de mortalité. C’est ce qu’on appelle le modèle de la dynamique d’une population. On voit bien quelle est la taille optimale pour le développement d’une colonie, quand la population se stabilise et quand certains éléments quittent la colonie faute de nourriture en suffisance."

La chasse assistée par ordinateur

Depuis trois ans, les gardes-chasse de tous les cantons concernés disposent de cet outil de modélisation et peuvent tester différents scénarios, style : "J’ai tant de bêtes dans chaque classe d’âge. A quel niveau la population va-t-elle se stabiliser si je laisse la situation évoluer librement? Quelle stratégie de tir est la plus efficace pour atteindre tel objectif?"
L’emploi du logiciel ne s’arrête pas là car la chaîne de commandement passe par l’inspecteur cantonal et l’Office fédéral jusqu’au Conseil fédéral qui donne son approbation finale au plan de tir (c’est comme ça! mais ça pourrait bientôt être simplifié...). A tous les échelons, le logiciel est aussi utilisé en tant qu’instrument de contrôle des décisions de la base et d’adaptation à la situation régionale et suisse.

Ce travail, relativement classique, sur la dynamique d’une population a débouché sur une approche plus pointue. "Nous nous sommes d’abord focalisés sur la qualité de l’habitat en nous demandant combien une zone donnée pouvait abriter d’individus en état d’équilibre. On observe les caractéristiques du paysage (altitude, pâturages, rochers, distances par rapport aux perturbations humaines, distance à la neige, etc...). On analyse ensuite les éléments qui facilitent les déplacements et la dispersion ou qui y font obstacle, telle que crêtes rocheuses, cours d’eau important ou installations humaines. Les trois éléments réunis – dynamique de la population, qualité de l’habitat et obstacles à la dispersion – permettent de déterminer la dynamique spatiale d’une population et c’est applicable à n’importe quelle espèce, y compris du reste à des plantes!" Un deuxième logiciel destiné avant tout aux biologistes est né de cette recherche.

Comment une populationse propage

Mais le chercheur lausannois a poussé plus loin sa réflexion. Comment, s’est-il demandé, une population de bouquetins va-t-elle se propager et par où va-t-elle passer pour trouver des lieux favorables à sa prolifération? L’astuce dont il s’est servi pour réaliser cette modélisation spatiale – troisième logiciel très gourmand en ressources informatiques – a consisté à décomposer le paysage en un grand nombre de cellules, plus ou moins homogènes, comme un tissu vivant en quelque sorte.
Pour le bouquetin, animal plutôt casanier, chaque cellule a la forme d’un hexagone de 1400 mètres de diamètre. Sur une année, chaque animal peut couvrir une surface correspondant à une douzaine d’hexagones. On peut ainsi déterminer combien d’animaux vont quitter l’hexagone pour passer dans la cellule voisine et pour quelles raisons. On identifie les zones propices utilisées, celles également propices mais pas encore colonisées ou inaccessibles, enfin les zones non utilisables.

Des modèles informatiques à la réalité historique

"Pour valider le modèle, il faut souvent attendre des années avant de pouvoir confronter la situation théorique avec la réalité du terrain, note Alexandre Hirzel. Ma chance a été de pouvoir disposer pour le bouquetin de tout l’historique de la colonisation dans les Alpes bernoises, région des hauts de Thoune et d’Interlaken, depuis 1930. Cela m’a permis de remonter le temps et de faire le logiciel du modèle depuis la réintroduction du bouquetin dans cette région; et ça jouait bien, l’ordre et les temps de colonisation correspondaient à la réalité."

Le cerf, lui aussi disparu et réintroduit

Patrick Patthey, doctorant à l’Institut d’écologie, est confronté pour sa part à d’autres difficultés. L’animal qu’il est chargé d’étudier est le cerf élaphe, la variété de cerfs propre à nos régions; lui aussi avait pratiquement disparu de la faune helvétique au XIXe siècle. Il a réussi sa réimplantation au début du XXe siècle dans le parc national des Grisons, au-delà des espérances puisque les problèmes liés à la surpopulation sont apparus dans le Val dal Spöl à plusieurs reprises au cours des deux dernières décennies.
Au milieu des années 1950, le cerf a progressivement colonisé la région du Jura, à la frontière franco-genevois et vaudoise, à la suite de lâchers organisés près de Divonne en France voisine. Il faut croire que le terrain lui convenait puisque des spécimens ont pu être observés récemment dans la région de Vallorbe.

"S’il n’y a pas de tirs ni de prélèvements, estime le jeune chercheur, tout le Jura pourrait être colonisé en quelques années, voire même le Plateau. Or, si la présence du cerf constitue un enrichissement incontestable de la faune sauvage, il engendre aussi quelques désagréments." Et de citer l’impact sur les forêts et les cultures, ainsi que les risques liés à sa présence sur le réseau routier. Le cerf mâle, ne l’oublions pas, est une formidable bête de plus de 150 kilos et de 1 mètre 30 au garrot pour 2 mètres de long. Même s’il est timide et n’aime pas trop se montrer, son apparition inattendue et de nuit au détour d’une route forestière peut entraîner des risques sérieux d’accident.

Combien de cerfs ?

La timidité du cerf, sa faculté de se camoufler dans les sous-bois, ne facilitent pas son recensement. On sait seulement qu’il y a au moins 150 individus, et peut-être 200 , sur les 60 km qui séparent le Pays-de-Gex des sources de l’Orbe. La cote d’alerte n’est pas encore atteinte, mais il vaut mieux anticiper les problèmes de surpopulation qui peuvent se produire très vite, comme on l’a vu. Disposer de bases solides de gestion tenant compte des différents intérêts en jeu et des possibilités qu’offre chaque région, c’est le but de cette autre étude.

Des capacités de franchissement considérables

"En résumé, explique Patrick Patthey, la question que je dois résoudre est la suivante : est-ce que le cerf peut aller ailleurs, coloniser des régions apparemment favorables? Pour déterminer la qualité de l’habitat potentiel, j’ai pu me servir des logiciels d’Alexandre Hirzel en les appliquant au cerf, dont les capacités de franchissement et de déplacement sont considérables – il peut couvrir jusqu’à 20 km en une nuit. En revanche, pour la modélisation spatiale, au lieu de créer un réseau d’hexagones, de cellules de vie, comme pour le bouquetin, j’ai développé un cerf virtuel qui permet de simuler ses déplacements dans le paysage suivant la typologie de l’habitat qu’il rencontre. Cette étude est en cours, et son objectif est d’identifier les zones qui méritent une protection, de déterminer les couloirs de déplacement pour les bêtes et d’analyser l’impact d’une route ou de constructions sur une population de cerfs."

Impossible de laisser faire la nature

Malgré la satisfaction légitime d’avoir conçu un outil d’aide à la décision, apprécié et utilisé par les gestionnaires, nos deux chercheurs savent bien que leurs logiciels ne supplantent pas les moyens nés de l’expérience : les comptages, l’observation de l’état sanitaire et celle des dégâts sont toujours nécessaires. Un modèle, aussi bon soit-il, reste un modèle.
Il serait évidemment préférable de laisser la nature, les chasseurs, les prédateurs faire librement leur travail de contrôle de la faune. C’est possible dans les grands espaces canadiens ou sibériens. L’exiguïté du territoire suisse ne le permet pas. Voilà pourquoi il faut confier à l’homme aidé de l’ordinateur la gestion de la vie sauvage. C’est un luxe peut-être, mais il permet à chacun ou presque d’approcher des bêtes sauvages en liberté que l’on ne rencontrerait sans cela qu’au détour d’une page de dictionnaire de la faune disparue.

Jean-Bernard Desfayes

top

_______________________________________________________

Index - Histoire - Droit - Sciences - Interview - Médecine - Société - Ce qu'ils en pensent