"Nous sommes dans une situation de marché religieux

Avec Noël revient la sempiternelle ritournelle : plus personne n’a la foi, cette fête n’est qu’une arnaque commerciale au profit des vendeurs de bûches et de sapins. Tout faux : les Suisses sont croyants dans leur immense majorité. Simplement, ils croient autrement.

En matière de religion, les lieux communs pullulent : la foi s’écroule, les Eglises se vident, la mouvance évangélique rafle la mise. Roland Campiche, qui a enseigné la sociologie de la religion pendant plus de trente ans, a étudié la place et l’évolution du religieux en Suisse. Le regard qu’il porte sur nos croyances nuance ces préjugés. A l’heure où il quitte ses fonctions de professeur extraordinaire à l’Université de Lausanne, il revient sur quelques-unes des évolutions les plus marquantes de ces dernières années.

"Allez Savoir!": Nietzsche a proclamé, il y a longtemps déjà, la mort de Dieu.
Est-il vraiment mort?

Roland Campiche: Ça, c’est le grand mythe des années 60. Le nombre d’athées est généralement surestimé : dans la population suisse, ils sont moins de 11,5 %, un chiffre relativement stable ces dix dernières années. On ne trouve presque plus d’athéisme militant, de tenants d’un discours anti-institutions qui rejetteraient l’Eglise, l’Ecole, l’Armée et la Politique, ou d’anticléricalisme radical. Il reste des athées hédonistes ("seul aujourd’hui compte"), et des agnostiques, qui n’y croient "plutôt pas".

Presque tout le monde croit, mais à quoi?

Les croyances sont toujours très présentes, mais elles ont changé : elles ne correspondent pas forcément à un credo. Et elles ne s’accompagnent de loin pas d’une pratique régulière. Les gens ne sont d’ailleurs pas toujours très au clair sur leur identité religieuse. Je me souviens d’un étudiant qui avait interrogé une camarade à l’occasion d’un séminaire consacré à ce thème. La jeune fille s’était déclarée bouddhiste, suivant en cela une mode actuelle. C’était très amusant parce qu’en fait tout son discours sur ses croyances était typiquement catholique romain… De la même façon, beaucoup de chrétiens disent adhérer à la réincarnation plutôt qu’à la résurrection, mais en donnant parfois à la première un sens à mi-chemin entre le christianisme et l’hindouisme. On peut alors parler de recomposition religieuse.

N’est-ce pas problématique pour les Eglises officielles?

Certainement, dans la mesure où l’on se trouve dans une situation nouvelle de marché religieux. Plus qu’avant, où l’appartenance religieuse était donnée à la naissance en même temps que le nom et la nationalité, les Eglises doivent convaincre, persuader que leur message est pertinent. Elles doivent se soucier de leur survie et perpétuer la lignée croyante si elles veulent avoir un avenir, sans pour autant tomber dans le marshmallows. La plus grande difficulté est pour elles de s’adapter sans perdre le cœur de leur message, ce qui n’est pas toujours évident. On a d’ailleurs vu dans les années 80 à 90 des tentatives d’adaptation et de séduction excessives, mais les Eglises ont perçu le danger et resserrent les boulons. Les dernières directives du catéchisme catholique montrent bien ce retour à la tradition.

Puisqu’elle n’est plus donnée à la naissance, comment se transmet la religion?

Avant, les enfants suivaient le catéchisme, c’était une évidence. Tout le monde y allait, de 7 à 16 ans. La transmission allait de soi, par cette formation et par l’héritage familial, avec la messe ou le culte presque tous les dimanches. La situation a changé dans les années 60. Je pense pour ma part que l’épisode de 1965 à Genève, où, pour la première fois, des catéchumènes ont refusé de confirmer, marque le début du tournant. Depuis ces évènements, il n’y a plus d’automatisme : le lien à l’organisation religieuse n’est plus obligatoire, il est librement choisi. Les conditions de transmission en sont fondamentalement bouleversées.
La famille par exemple, qui reste un vecteur important, n’a plus le même type d’influence. Avant on contraignait, maintenant on discute, on explique, on partage une expérience religieuse. L’idée de l’individualisation, caractéristique de notre temps, est très présente. Plus qu’un credo, la famille transmet un logiciel religieux que chaque enfant utilise comme il le veut. Ce logiciel inclut la prière (car s’il est vrai que les églises sont peu fréquentées le dimanche, on prie énormément en Suisse), une certaine importance accordée à la spiritualité, un climat.
L’expérience est aussi un facteur déterminant : on croit parce que l’on a expérimenté l’utilité de la croyance. Le catéchisme n’est de loin plus suivi par tous, et ce que l’on appelle à l’école "instruction religieuse" ou "histoire biblique" met l’accent sur la découverte de la pluralité religieuse, le respect de la diversité des croyances, etc. On remarque ainsi que les "agents transmetteurs" peuvent avoir des buts très différents.

On a le sentiment que les gens qui pratiquent encore dans une Eglise officielle sont les croyants les plus fondamentalistes…

Les gens qui recherchent une doctrine stricte et bien établie ont une certaine visibilité, ne serait-ce que parce que leurs positions sont facilement identifiables. Mais il serait faux de penser que les croyants, qu’ils soient catholiques, protestants, hindouistes, juifs ou musulmans, sont fondamentalistes. Dans toutes ces religions, les tenants des lignes "dures" existent et côtoient les "softs", mais ils sont minoritaires, même s’ils occupent souvent le devant de la scène. La mondialisation n’est pas un phénomène nouveau en matière de foi, puisque l’on trouve les principales religions sur tous les continents. Qu’on pense aux missions…
La rencontre avec les autres croyances amène à reconsidérer sa propre foi et à la relativiser. Je pense que l’ouverture et la relativisation, qui ont beaucoup progressé, vont poursuivre leur ascension, comme tout ce qui se passe sous le signe de l’interreligieux. En Suisse, la situation est assez intéressante. Catholiques et protestants pratiquants connaissent généralement ce qui les différencie, mais l’attitude dominante est à la relativisation des particularités religieuses. Par opposition à cette attitude, on trouve chez des personnes peu pratiquantes un attachement particulier à leur religion, celle de l’autre étant perçue comme une menace. Certains protestants non pratiquants genevois sont ainsi très hostiles à un évêché pour Genève :
la présence des catholiques serait dangereuse parce que contraire à la liberté, à l’individu. La religion est vécue dans ce genre de cas comme une position identitaire, voire comme une idéologie. Encore une fois, cette position est minoritaire : ce qui prédomine entre chrétiens en Suisse, c’est un soft œcuménisme, voire l’indifférence.

La mouvance évangélique, qui attire les déçus du protestantisme, est-elle une menace pour l’Eglise réformée?

Je ne crois pas qu’elle constitue une menace, d’une part parce que les grandes religions ont toujours été traversées par des courants qui les ont influencées sans pour autant les faire disparaître, et d’autre part parce que le nombre d’adhérents est stable et ne dépasse pas les 2 à 3 % de la population.
On parle beaucoup de cette mouvance, notamment parce qu’on la confond avec les protestants fondamentalistes à l’américaine. Mais le monde évangélique est très divers, et en Suisse il se distingue de la tendance extrême. Cela dit, on connaît encore mal les divers courants
de l’évangélisme, c’est pourquoi une équipe de recherche l’analyse actuellement à l’Observatoire des religions (que Roland Campiche a créé en 1999, n.d.l.r.). L’on sait déjà qu’à l’intérieur de ce mouvement, il peut y avoir tout d’un coup des expansions importantes. En ce moment, le pentecôtisme est très en vogue, on trouve d’ailleurs son pendant dans le catholicisme avec le mouvement charismatique catholique.

Comment expliquer cet attrait?

Je vois trois raisons à son succès : d’abord, il donne la parole à tout le monde. N’importe quel membre peut se lever et s’exprimer devant l’assemblée des croyants. Les minorités y trouvent une occasion de se manifester qu’elles n’ont généralement pas ailleurs. Je pense notamment aux femmes, qui saisissent là parfois pour la première fois une occasion de parler en public.
Ensuite, les célébrations sont très informelles, spontanées, ce qui rejoint un goût très contemporain pour l’improvisation – il n’y a pas de moule, de rituel auquel tous doivent se soumettre.
Enfin, le pentecôtisme mise beaucoup sur l’émotion ressentie et son expression. Or on sait bien aujourd’hui que l’émotionnel revient en force au détriment de la réflexion et du cartésianisme, que par ailleurs on associe volontiers aux Eglises traditionnelles.

Votre carrière académique vient de prendre fin. Que retenez-vous de ces années?

Je suis frappé par l’importance qu’ont prises à l’Université de Lausanne les facultés des Lettres et des SSP, où le nombre d’étudiants a explosé. Cette croissance montre bien quels sont les nouveaux intérêts. Je suis également frappé par l’augmentation des exigences qualitatives aussi bien au niveau de la recherche que de l’enseignement. Pour les atteindre, je crois qu’il faut changer un certain nombre de choses, notamment les structures – le militantisme bénévole avec les doyens et recteurs qui changent régulièrement a fait son temps. Le système des facultés ne me semble plus assez performant. Si je prends un exemple que je connais bien, le champ religieux, je constate qu’il ne concerne pas que la Théologie, mais aussi les Lettres et les Sciences sociales. L’expérience faite avec l’enseignement des sciences des religions, ouvert aux étudiants de Lettres et de Sciences sociales aussi bien qu’à ceux de Théologie, montre clairement que l’enseignement et la recherche sont beaucoup plus intéressants lorsque l’on aborde un problème sous ses différents aspects. Les cloisons entre les facultés sont aujourd’hui un obstacle à la recherche et à l’évolution des savoirs.

Propos recueillis par
Sonia Arnal
Photos : Nicole Chuard

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