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Les nouveaux sports sont individuels, émotionnels
et surtout dans la rue
Les villes sont envahies par une multitude de nouvelles
pratiques sportives développées en marge des sports traditionnels.
Des marathons (celui de New York le 5 novembre) aux rando roller, street-basket,
trottinette, roller et skateboard, elles ont créé une nouvelle
relation sport-ville. Analyse
Courses à pied, walkin, roller contest, rando roller, in-line,
skateboard, snake-board, street-luge, trottinette, BMX, VTT, streetball
(basket, foot ou hockey), triathlon
La liste est inépuisable.
Le point commun de tous ces sports? Ils se déroulent au cur
des villes, dans les grands centres urbains. Il ny a pas une cité
de renommée nationale ou internationale qui ne possède pas
"sa" manifestation. Rien quà Lausanne, il y a les
"20 km", deux rendez-vous de roller, du triathlon
Autant
de nouvelles pratiques, de nouvelles tendances qui envahissent les milieux
urbains depuis de nombreuses années et qui ont radicalement transformé
la relation sport ville.
Des sports où lon débutesans
passer par un club
Elles ont surtout bouleversé les fondements des sports dits "classiques",
notamment parce que chacun peut débuter sur-le-champ, sans avoir
besoin de matériel sophistiqué, ni dappartenir à
un club ou une association. Pas besoin non plus de payer de cotisations,
et encore moins dengager un entraîneur
Si plusieurs dentre eux sont des récupérations ou
des dérivés de sports traditionnels, pratiqués avant
tout pour le plaisir (le fun), on observe encore une pratique qui émerge
autant comme une alliance entre sport, culture et esprit, le plus propice
à la ville et à son mobilier : la glisse urbaine, dont les
vecteurs principaux sont le roller et le skateboard.
Rébellion urbaine
Mais le plus inattendu, ce sont les changements de mentalités
qui les accompagnent. Certains de ces sports, qui ont véhiculé
ou véhiculent toujours les étiquettes de "contre-culture",
"rupture", "rébellion urbaine" ou "révolution
culturelle", sont désormais connus sous le nom de sports fun
ou de "glisse".
Licencié
en sociologie à lUNIL, chef de travaux au Centre international
détude du sport (CIES) à lUniversité
de Neuchâtel et chargé de recherches à lInstitut
de recherche sur lenvironnement construit de lEPFL, Christophe
Jaccoud observe et analyse depuis plusieurs années les sports de
rue. "La pratique sportive a changé, dans le sens où
la société se "sportivise", ce qui signifie que
de manière générale et globale, de plus en plus de
gens font du sport, explique-t-il. Dans le même temps, il y a une
fragmentation des pratiques sportives. "Sportivisation" signifie
augmentation quantitative de la pratique sportive. Depuis plusieurs années,
les femmes, comme les seniors, font du sport. Il y a aussi une multiplication
des types de sports pratiqués. A lissue dune enquête
téléphonique en Suisse réalisée par les sociologues
zurichois Lamprecht et Stamm, ces derniers ont ainsi répertorié
141 sports pratiqués par les gens interrogés."
Les "nouveaux" sportifs
Selon
Christophe Jaccoud, les gens pratiquent ces sports selon deux modalités.
Dune part, comme des personnes libres qui courent au bord du lac, dans
la forêt, qui font du roller, du vélo, du VTT, nagent, etc.
Ce que la grande majorité des gens font ou ont fait dans leur enfance.
La seconde modalité est une pratique commerciale, à travers
linscription à un fitness. Ces "nouveaux" sportifs
sortent du modèle daffiliation au club, ce qui signifie aussi
sortir de la culture du sport classique fondée sur lentraînement,
la concurrence, la compétition, laugmentation des performances,
sur la recherche de titres, etc.
"En même temps, cela ne signifie pas que les gens ne cherchent
pas la performance, poursuit le sociologue, mais ils la recherchent par
rapport à une définition du type libre arbitre. On remarque
que le sport traditionnel tend à perdre de ses affiliés.
En dix ans, la Fédération suisse dathlétisme
a vu le nombre de ses adhérents diminuer de moitié. Aujourdhui,
il y a 7000 licenciés, tous âges confondus en Suisse."
No coach, no refs, no rules
Les structures centenaires des clubs, des associations et des fédérations,
leurs lois et leurs règles semblent désuètes dans
la nouvelle donne urbaine. Ces pratiques sont le plus souvent spontanées,
non organisées ou alors autogérées, avec leurs propres
codes : "No coach, no refs, no rules" (pas dentraîneur,
pas darbitres, pas de règles).
Georges-André Carrel, directeur du Service des sports universitaires
(SSU) UNIL-EPFL, considère cet état comme "un passage
du sport fédération au sport individualisation, du sport
association au sport émotion. Beaucoup de ces nouveaux sports sont
des sports individuels : canyoning, rafting, course à pied, roller,
skateboard, saut à lélastique, etc. Ces sports ont
créé de nouvelles relations sociales dans le groupe. On
parle de tribu, beaucoup plus sélective et contraignante que les
structures dites classiques. Ce qui est intéressant, ce sont les
nouvelles formes sociales, nouveaux langages et habillements quils
entraînent dans leur sillage."
La ville, vaste aire de jeux
Dans leur sillage, cest la ville qui devient une vaste aire de
jeux. "Les nouveaux sports sont le fait dacteurs urbains et
appartiennent à une culture urbaine mondialisée, au travers
dune diffusion planétaire des images, des codes, des symboles
et des marques du spectacle sportif", constate Christophe Jaccoud.
Un certain nombre de ces nouvelles pratiques sportives, en particulier
celles qui ont trait au fitness et bien-être, sinscrivent
dans des habitudes, des temporalités et des rythmes proprement
urbains. Enfin, leur développement doit pour une large part à
lintervention dopérateurs économiques urbains.
Des activités provocatrices
Pour
Françoise Schenk, directrice de lInstitut des sciences
du sport et de léducation physique de la Faculté des
sciences sociales et politiques (SSP) de lUniversité de Lausanne,
"ce sont des activités décapantes et provocatrices
qui se placent toujours là où il y a des absences de réglementation.
Comme une exploration juvénile. Et cest le fait quils
soient pratiqués par des adolescents qui leur donne ce côté
si innovateur : les adolescents vont toujours se fixer sur les points
qui seraient des limites à contester. Les sports de glisse comme
le roller se singularisent par leur manière doccuper la ville.
Ils sinsèrent dans tous les endroits qui navaient pas
été désignés comme étant interdits
tant ils semblaient peu prévus pour de telles pratiques. Leur utilisation
des lieux fait de cette rue ou de cette rampe un enjeu qui navait
été prévu ni par les autorités ni par aucune
jurisprudence."
De nouveaux espaces
Lun
des aspects primordiaux de ces sports de rue, non fédérés,
est le rapport quils entretiennent avec la compétition ou
les grands rendez-vous médiatiques. Les adeptes de ces activités,
dans la majorité des adolescents, se préoccupent moins de
compétition et dapparence, mais davantage de convivialité
et de valeur dusage.
La perception du sport renvoie désormais plutôt à
des valeurs dhygiène de vie quà un besoin de
performances et de se mesurer aux autres à travers la compétition.
Le besoin aussi de retrouver une certaine authenticité dans les
activités sportives.
"Hier cantonné à des stades, gymnases et autres piscines,
le sport conquiert aujourdhui de nouveaux espaces. Les sports de
glisse en milieux naturels furent les premiers à innover en sappropriant
des spots inédits. Vinrent ensuite les coureurs "hors stade"
qui colonisèrent les routes et les skateboarders qui exploitèrent
le mobilier urbain. Aujourdhui, trottinettes et rollers investissent
la ville sur un mode nettement plus impérialiste. Ils sy
expriment de manière à la fois insolite et ludique",
écrivent Alain Loret et Anne-Marie Waser en introduction du livre
"Glisse urbaine".
Le retour du marché
Tous les adeptes des sports de rue néchappent pas au marché
économique et commercial qui produit sans cesse des outils, des
objets à plus-value qui permettent de nouvelles pratiques sportives.
"La question récurrente, se demande le sociologue Christophe
Jaccoud, est de savoir si cest loffre qui induit ou si cest
la demande
On constate aussi que ces pratiques qui paraissent comme
marginales ou décalées reviennent et induisent des effets
sur les pratiques traditionnelles. Par exemple, le ski carving se déduit
du snowboard, les technologies du vélo viennent du triathlon, etc."
Tout est récupéré!
Pour
Georges-André
Carrel, les jeunes épris de créativité, de liberté
et dautonomie ne se rendent pas compte quils deviennent les
tremplins des grandes firmes de sport qui leur donnent des idées
pour créer de nouveaux produits. Tout est récupéré!
"Mais il faut bien séparer le courant de masse et celui de
lélite, avec tout laspect business qui les entoure,
précise le directeur du SSU. Les équipementiers sont gagnants,
les fédérations et le CIO aussi. Ce sont devenus des sports
au même titre que les autres. Le beach volley à Sydney a
fait un tabac. Et il y a de moins en moins de mélange entre le
volley et le beach volley. Il y a même des jalousies entre les deux.
La différence est que dans le beach, le joueur prend un pied gigantesque
car il touche la balle de trois à six fois plus que dans le volley
en salle. Indépendamment du soleil, du sable et de tout ce côté
fun qui entoure le sport.
"Récupération ratée
Certaines fédérations, face à la désertification
dans leurs rangs, ont tenté de recruter dans la rue. Des équipementiers
ont créé leurs propres événements (Adidas
parc ou Nike parc durant la Coupe du monde de football en 1998) pour vendre
leurs produits à ces sportifs non fédérés.
Des championnats de streetball (foot, basket et hockey) ont été
organisés. En vain puisque les adeptes des sports de rue sont justement
à la recherche dune pratique libre de toute contrainte. Et
que ces structures ne sont que le reflet de choix de marketing ou de sponsoring.
Des incultes du système subversif
Yves
Pedrazzini, licencié en sociologie à lUNIL, docteur
à lEPFL et chercheur à lIREC, étudie
les sports de rue depuis de nombreuses années : "Ces sports
récupérés sont assez mal agencés. Car les
gens qui les organisent sont des incultes du système subversif.
Ils voudraient recréer ce système, mais sattachent
aux signes et non aux valeurs de ce système. Ça ressemble
trop au foot et en même temps ça ne ressemble pas assez au
foot. Dans ces nouveaux sports, la rue crée une sélection
entre ceux qui sont malgré tout dans le système sportif,
dont la référence reste le fédératif et les
limites imposées par le lieu de pratique (stade), et la culture
de rue dont le rapport à la rue permet de transformer nimporte
quel espace public en espace de pratique sportive. Et le champ des pratiques
est quasi infini."
Le
marathon, carte postale de la ville organisatrice
Dun autre côté, les marathons comme à New York,
Paris ou Londres, ou autres courses à pied sont devenus des produits
attractifs essentiels pour la carte de visite dune ville. "Laspect
positif de cette science de "leventologie", discipline
qui fabrique des événements dans les villes, note Christophe
Jaccoud, cest quelle vise aussi à valoriser les espaces
publics. Dans le sens dune qualité de vie urbaine qui tend
à éliminer les voitures du centre-ville, valoriser le patrimoine
architectural, créer de lanimation, etc. De toute façon,
je ne crois pas aux sports de rue autres que roller et skate, les autres
sont tous montés en gâteau
"
Le roller, sport roi de la rue
Selon Yves Pedrazzini, dans la gamme des sports urbains, le roller est
celui qui est le plus emblématique de ce que peut être le
rapport entre sport et ville, parce que cest lespace urbain,
et notamment la rue qui détermine la pratique.
Ce nest pas simplement un sport qui par ailleurs se déroule
dans la campagne ou à la plage et qui occasionnellement arrive
en ville. Mais la ville et la rue précèdent la pratique
sportive.
"Dans le monde du roller, poursuit Pedrazzini, on trouve deux grandes
familles, celle du loisir, randonnée et marathon, et celle de "lagressif"
(le street, le pipe, etc.). Cette dernière est une attaque agressive
des modules et saccompagne dun look particulier. Laspect
antisport se traduit notamment par le vêtement puisquil ny
a pas dhabit sportif."
Les recherches dYves Pedrazzini sont un remède contre cette
société qui seffraie de lurbanisation déshumanisante.
Au-delà des habituels préjugés des usagers, elles
montrent que les rollers, ces experts de la ville, redécouvrent
les qualités profondes des espaces urbains. Grâce à
ces glisseurs, la massive matière de la ville retrouve une âme,
un esprit, une culture.
Alberto Montesissa
A lire :
"Sports en Suisse. Traditions, transitions et transformations"
Sous la direction de Christophe Jaccoud, Laurent Tissot et Yves Pedrazzini.
Editions Antipodes, 2000.
"Glisse urbaine. Lesprit roller : liberté,
apesanteur, tolérance" Dirigé par Alain Loret
et Anne-Marie Waser.
Editions Autrement revue mensuelle, juin 2001
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