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Jean-Christophe Lambelet, professeur d'économie
à l'Université de Lausanne.
Photos: Nicole Chuard
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La richesse du pays serait méritée,
dit le professeur déconomie Jean-Christian Lambelet. Car
si les Suisses vivent dans lopulence, cest dabord parce
quils sont nombreux à travailler beaucoup. Explications.
«Allez Savoir!» :
La Suisse a la réputation dêtre un pays riche et, selon
vous, cela attise les convoitisescomme dans laffaire des fonds juifs
ou dans celle de Swissair-Sabena
Jean-Christian Lambelet :
Le point commun entre toutes ces affaires, cest en effet lidée
que la Suisse est un pays opulent. «You Swiss have deep pockets»,
disent les Américains. Cette réputation na pas que
des avantages. Elle suscite des convoitises : les Suisses sont riches,
peuvent payer.
Vous avez donc cherché à déterminer
les raisons de cette richesse et, comme le montre votre étude,
il ne sagit pas dun bien mal acquis ?
Au contraire. Ce pays est riche avant tout parce que
beaucoup de Suisses travaillent et quils travaillent beaucoup. Dabord,
le taux dactivité des Suisses est très élevé.
Chez les hommes entre 25 et 55 ans, par exemple, il est proche de 100
%. La Suisse a aussi un taux de chômage faible. De plus, les Suisses
travaillent beaucoup en nombre dheures hebdomadaires et ont nettement
moins de jours fériés que la plupart des autres. Ils nont
pas de ces «ponts» qui deviennent des
viaducs!
La productivité des Suisses nest
cependant pas très élevée ?
Oui, et cela peut paraître surprenant. La productivité
par heure de travail est en effet relativement faible en Suisse. Elle
est dans la moyenne de lOCDE, alors que le PIB suisse par tête
est parmi les plus élevés. Le pays compte beaucoup dactifs
par rapport à la population totale. Beaucoup de femmes travaillent,
il y a relativement peu de jeunes et les Suisses partent à la retraite
plus tard que dans bien dautres pays. En plus, le nombre dheures
de travail par actif y est très élevé. Le résultat,
cest que si on divise la richesse produite par les heures de travail
fournies, il ny a rien dextraordinaire.
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A MON SENS, IL EST BEAUCOUP PLUS SAIN DE LAISSER LES
GENS CHOISIR EUX-MEMES SILS SOUHAITENT TRAVAILLER BEAUCOUP ET AVOIR
PEU DE LOISIRS OU TRAVAILLER PEU ET AVOIR BEAUCOUP DE LOISIRS ET MOINS
DE REVENUS.
Vous montrez que la productivité des Italiens,
des Français et des Allemands est aujourdhui plus forte que
celle des Suisses.Dans le cas de la France, est-ce en raison des 35 heures
?
Oui, en partie. La réduction de lhoraire
de travail a pour conséquence daugmenter la productivité
de chaque emploi. La France a rendu la mainduvre artificiellement
rare et donc chère à travers toutes sortes de restrictions
aux licenciements. Pour les entreprises de ce pays, lemployé
est devenu un facteur onéreux par rapport au capital. Elles lont
donc partiellement remplacé par des machines. En Suisse, nous navons
pas (encore?) substitué massivement la main-duvre par
du capital. A mon sens, il est beaucoup plus sain de laisser les gens
choisir eux-mêmes sils souhaitent travailler beaucoup et avoir
peu de loisirs ou travailler peu et avoir beaucoup de loisirs et moins
de revenus. Trente-cinq heures pour tout le monde, cest dirigiste
et cela se venge. Cela débouche sur des usines automatisées
avec peu de collaborateurs. Et aussi une main-duvre fortement
encadrée : il faut quelle rende, du moment quelle coûte
cher. Enfin, cela donne des chômeurs quon peut faire vivre
via lassurance chômage parce que léconomie continue
de produire des richesses grâce à un stock de capital élevé.
Mais ce nest pas un bon modèle.
A vous entendre, les 35 heures réduisent
lemploi ?
En réalité, il ny a pas que les
35 heures, cest tout un cercle vicieux, un marché du travail
sclérosé et rigide. Si engager quelquun entraîne
des obligations ultérieures (par exemple lautorisation administrative
de licencier) qui peuvent devenir très lourdes pour lemployeur
quand les circonstances changent, celui-ci va hésiter à
embaucher et il tendra à recourir plutôt à des contrats
à temps partiel ou à durée fixe. Ce modèle
a aussi une autre conséquence : le chômage des jeunes. En
France, il est proche de 25 %. Pour les jeunes Français, il est
très difficile dentrer dans le cercle magique de ceux qui
ont un emploi. En Suisse et aux Etats-Unis, leur taux de chômage
est comparable à celui de lensemble de la main-duvre.
En outre, la Suisse connaît un système dapprentissage
qui facilite le passage de la formation à lemploi.
Autrement dit, plus on travaille, moins on crée
de chômage ?
Avec lAngleterre, la Suisse a les horaires les
plus élevés dans le monde industrialisé. Ce sont
pourtant deux pays qui connaissent peu de chômage. Si le marché
du travail fonctionne comme il doit, les jeunes, même relativement
peu productifs et peu formés, trouvent un emploi. Personnellement,
je pense quil vaut mieux travailler, même à un petit
salaire, que dêtre chômeur. Le chômage comporte
un coût psychologique très important. Il démobilise.
On se sent exclu, superflu. Mais cest un jugement de valeur. Le
vrai problème, cest que le grand public ne comprend pas ces
mécanismes-là.
Evidemment, puisque lidée des 35
heures revient à dire : partageons le travail.
Oui, en apparence, mais cest faux. En anglais,
on parle du «lump of labor fallacy», le sophisme dune
masse de travail donnée et fixe. Le volume de travail nest
pas à limage dun gâteau quon peut se partager.
En fait, les mesures restrictives font diminuer la taille du gâteau
et créent du chômage. Léconomie continue de
produire parce quelle a remplacé la main-duvre
par des machines moins coûteuses. Cest ce qui explique quen
France et en Allemagne, la productivité par heure de travail est
plus élevée quaux Etats-Unis. Mais aux Etats-Unis,
les gens trouvent des emplois.
Le modèle suisse serait donc meilleur
puisquil éviterait en plus des problèmes sociaux ?
En Suisse, le marché du travail est relativement
flexible, bien organisé. Ce que le public ne comprend pas, cest
que si on tente de protéger les emplois, par exemple, en rendant
les licenciements difficiles ou onéreux, cela freine lembauche.
La Suisse a une productivité par heure de travail relativement
peu élevée. Mais ce nest pas alarmant en soi. Un fort
taux dactivité et un grand nombre dheures de travail
permettent une grande production de richesses.
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CE QUE LE PUBLIC NE COMPREND PAS, CEST QUE SI ON
TENTE DE PROTÉGER LES EMPLOIS, PAR EXEMPLE, EN RENDANT LES LICENCIEMENTS
DIFFICILES OU ONÉREUX, CELA FREINE LEMBAUCHE.
On pourrait pourtant penser
que les banques sont à lorigine de la richesse de la Suisse
?
«Bankers swet», cest de la sueur de banquier,
mont ironiquement fait remarquer certains économistes lorsque
jai présenté cette étude à létranger.
Mais les banquiers travaillent aussi beaucoup. Le secteur financier produit
certes une valeur ajoutée par personne employée trois fois
plus élevée que les autres branches, mais il ne représente
que le 12 % de léconomie. Le tissu économique suisse
est très diversifié. La Suisse nest pas un pays à
monoindustrie.
Mais il est vrai que sa prospérité ne provient pas uniquement
du travail. Elle a développé des services «pointus»
comme lindustrie bancaire parce que le pays navait pas ou
peu de richesses naturelles.
Les Alpes ne constituent-elles
pas une formidable richesse naturelle, lor blanc, que les Suisses
exploitent avec le tourisme, troisième industrie du pays ?
Le tourisme a été très
important en Suisse, mais il lest moins aujourdhui. Prenez
la Norvège. Elle a aussi des montagnes (et des fjords), mais elle
a du pétrole en plus. Il y a quand même une différence
entre ouvrir la vanne dun puits de pétrole et travailler
dur.
La Suisse vient pourtant
de connaître une décennie de faible croissance, est-elle
toujours aussi riche ?
La Suisse reste un pays relativement riche, mais elle perd du terrain.
Il y a aujourdhui des pays où le revenu par tête est
plus élevé : les Etats-Unis, le Luxembourg, la Norvège.
Jusquen 1975, la Suisse produisait plus par habitant que les Etats-Unis.
Aujourdhui, sur une échelle de 100 pour les Etats-Unis, la
Suisse natteint pas 90.
Actuellement, la technologie est accessible à tout le monde. En
labsence de grands bouleversements comme une guerre, les pays tendent
donc à converger lentement. Au cours des années 90, la Suisse
a stagné tandis que les autres pays continuaient de progresser.
Est-ce, comme souvent aux
yeux des économistes suisses, de la faute à la Banque nationale
?
En économie, il y a le plus souvent surabondance dexplications.
Néanmoins, il est vrai quentre 1994 et 1996, la BNS a suivi
une politique trop restrictive qui sest traduite par une surappréciation
du franc suisse. Cétait un handicap pour les industries dexportation
et cela a pesé sur toute léconomie. La BNS avait peur
de linflation, une idée fixe du directoire de lépoque.
Aujourdhui, elle reconnaît avoir été trop restrictive.
Cest la raison pour laquelle la Suisse est le seul pays à
avoir connu à lépoque un «double dip»,
une double récession pendant les années 90. La première
a commencé en 1991, puis, après une embellie en 1993, il
y a eu une rechute de 94-95 à 97. De plus, pendant cette période,
le consommateur suisse «a eu le blues», mais on ignore si
cest une autre cause ou la conséquence de la crise.
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«CE NEST PAS NOUS QUI SOMMES DEVENUS MOINS
BONS, CE SONT LES AUTRES QUI SONT DEVENUS MEILLEURS.»
La morale du travail nest-elle
pas aussi en recul en Suisse ?
Non, il y a des indicateurs objectifs à cet
égard. Par exemple, le nombre de journées perdues pour cause
de grève est pratiquement nul en Suisse. Lors dun récent
sondage auprès de managers internationaux sur la qualité
de la main-duvre, la Suisse arrivait largement en tête.
Il faut se souvenir quau départ la Suisse était un
pays pauvre. Quand on est pauvre, il faut travailler dur pour essayer
de sen sortir. Cela crée des attitudes qui ont perduré.
Ce côté laborieux
ne deviendra-t-il pas un handicap à lavenir en raison de
la faible productivité des Suisses ?
Comme je le dis à mes étudiants, la
Suisse a été (et reste largement) une île terrestre
qui ne se nourrissait pas elle-même. Même au XVIIIe siècle,
nous devions importer une partie de ce que nous mangions. Alors, pour
compenser cette absence de ressources naturelles, nous avons cherché
des «niches». Lhorlogerie est un exemple typique de
cette manière de se créer des avantages comparatifs. La
Suisse a été également le premier pays à découvrir
le créneau de la gestion de fortune. Mais cette recherche est une
bataille continuelle et cela ne veut pas dire que les Suisses continueront
de trouver des niches avant les autres. A mon avis, les signes ne sont
pas très bons sur ce point. Nous sommes en baisse. Nous navons
plus tout à fait la bonne vision. Nous restons riches, mais cest
moins marqué quautrefois. Le cliché nest pas
faux selon lequel «ce nest pas nous qui sommes devenus moins
bons, ce sont les autres qui sont devenus meilleurs».
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