Se soigner peut nuire à la santé
Elisabeth Gilles
«C’est dans la tête !»
La vie tumultueuse des médicaments


Parmi les nombreux exemples d'effets
indésirables de médicaments, on cite
souvent celui de la perte d'effet de la
pilule contraceptive en présence d'un
antibiotique, la rifampicine. C'est ainsi
que sont nés des enfants "rifampicine",
nés de mères soignées avec un
médicament qui a réduit leur protection
contraceptive…


Certaines études montrent que quelque
2-3% des patients admis dans un hôpital
souffrent à l'entrée de graves effets
médicamenteux indésirés.

«Toute substance active sur le plan pharmacologique comporte un risque», écrit Jacques Diezi, professeur de pharmacologie et toxicologie à l’Université de Lausanne, dans un ouvrage intitulé «Les médicaments sont-ils (tous) dangereux ?»

Au cours de l’été dernier, le fabricant Bayer retirait de la vente un médicament destiné à traiter le cholestérol. Connu sous le nom de Lipobay, celuici pouvait occasionner des troubles musculaires sévères en association avec une autre substance ou à forte dose. Il aurait même été à l’origine de plusieurs dizaines de décès, principalement aux Etats-Unis et en Espagne. Mais aucun cas n’a été constaté en Suisse.

Cette affaire n’est qu’un exemple. D’autres produits, pourtant dûment enregistrés par l’Office intercantonal de contrôle des médicaments (OICM), ont aussi disparu du circuit commercial (voir encore en page 40) parce qu’ils comportaient des risques pour la santé. Est-ce donc si périlleux de se soigner? La réponse est oui, sans aucun doute. Elle se trouve dans un petit livre intitulé «Les médicaments sont-ils (tous) dangereux?», paru en septembre dernier sous la plume de Jacques Diezi, professeur de pharmacologie et toxicologie à l’Université de Lausanne dont il est encore vicerecteur.

Trouver le bon rapport risque-bénéfice

«Toute substance active sur le plan pharmacologique comporte un risque, fait-il remarquer. Ceci dit, une vraie maladie en fait courir un également. L’enjeu est donc de trouver un rapport risque-bénéfice positif.» Comment est-il possible que des produits problématiques passent la rampe des contrôles? Parce que certains effets indésirables et graves n’apparaissent que lors d’une application quotidienne à grande échelle. «C’est une question de statistique et de nombre, explique Jacques Diezi. Ce n’est qu’à partir du moment où des centaines de milliers de personnes sont traitées que ces effets se manifestent. Encore une fois, l’efficacité a son revers: une toxicité potentielle.»

Efficacité et toxicité sous surveillance

L’une et l’autre sont étudiées de près. Les médicaments, les «vrais», sont passés au crible d’une série de tests sévères. Et l’on ne peut pas dire qu’on brûle les étapes : leur durée de développement varie entre cinq et douze ans. Et sur cinq mille produits de départ... un seul sera commercialisé. Nombreux sont ceux, d’ailleurs, dont la carrière s’arrête avant qu’ils aient été administrés à des humains.

Nos amies les bêtes – rongeurs, chiens ou singes – sont mis à contribution. Ces derniers le sont d’ailleurs de plus en plus, à mesure que se développent les médicaments obtenus par génie génétique. Ceux-ci étant souvent des protéines humaines, ils produisent en principe moins d’anticorps chez les singes que chez les rongeurs. Ce qui permet une meilleure évaluation de leur toxicité éventuelle, pendant les études dites précliniques.

Testés sur l’homme

Les phases suivantes, dites cliniques, font, elles, intervenir des humains. Durant ces phases, l’efficacité et la toxicité du produit sont testées sur quelques milliers de personnes, dans le meilleur des cas. «Deux à trois mille s’il s’agit d’une maladie fréquente comme l’insuffisance cardiaque ou l’hypertension artérielle, estime le pharmacologue lausannois. Pour une maladie très rare – une forme particulière d’épilepsie, par exemple –, le processus sera plus long. Tout simplement parce qu’il faut réunir un nombre suffisant de personnes souffrant de cette maladie.» Reste que, malgré l’ampleur des essais auxquels est soumis un médicament, le risque zéro n’existe pas.

Quid des médecines douces ?

Y aurait-il quelque espoir du côté des médecines douces? Epargnées par le soupçon qui pèse de plus en plus sur les médicaments «durs» – du fait surtout de leurs effets indésirables –, elles ont le vent en poupe. Mais on ne peut pas dire qu’elles trouvent grâce aux yeux de Jacques Diezi, même si son intention n’est pas de les combattre. «Pour des raisons en partie historiques, on trouve dans le commerce de nombreux produits dont l’efficacité n’est pas démontrée de manière satisfaisante, estime-t-il. Les médicaments homéopathiques, par exemple, ont certes peu de chances d’avoir des effets secondaires sévères, à cause de leur formulation habituelle très diluée. Mais la présence de substance active est elle aussi quasi nulle.»

Alors, si votre voisine de palier ne jure que par tel produit homéopathique, cela prouve une seule chose : qu’il est efficace... pour elle. Réalité dont on ne saurait se satisfaire en «bonne science médicale». Tant il est vrai que l’efficacité en termes pharmacologiques n’est pas celle reconnue par un individu mais bien celle qui est constatée sur un groupe.

Vers un traitement personnalisé

Ceci dit, la pharmacogénétique tend bien vers cet idéal : traiter chaque individu en fonction de ses propres caractéristiques physiologiques : «Quand on connaîtra le génome de chacun, on aura des informations supplémentaires qui pourraient permettre, par exemple, d’adapter les posologies aux cas individuels. Cette mesure prend tout son sens lorsque l’on sait qu’une personne sur deux est non compliante (c’est-à-dire qu’elle ne se conforme pas aux prescriptions sur la durée, le rythme, la quantité). Et ceci, entre autres, parce qu’elle subit des effets non désirés.»

On n’en est pas encore tout à fait là. Mais on voit déjà poindre les questions cruciales que pose cette évolution. Celle-ci, par exemple : comment fixera-t-on la limite entre la norme et la maladie? «Ce type de médecine n’est de toute façon pas une urgence absolue en termes de santé publique au niveau mondial», note le pharmacologue.

Les médicaments ne règlent pas tout

La banalisation de la notion de médicament est, en revanche, tout à fait d’actualité : «Le développement des médicaments dits de confort, type Viagra ou Xénical (contre l’obésité), ainsi que la confusion grandissante entre aliment et médicament y contribuent, estime Jacques Diezi. Ce qui est en cause également, c’est la question des coûts collectifs. Est-ce justifié? Je ne sais pas. Ce qui est sûr, c’est que nous vivons de plus en plus avec la conviction, totalement illusoire, que tout problème a une solution médicamenteuse.»

Moralité? En cas de rhume assez sérieux, on peut prendre une aspirine (qui n’est pas un produit anodin). On peut aussi s’en dispenser, comme le professeur de pharmacologie Jacques Diezi qui assure : «Personnellement, je suis très peu consommateur de médicaments.»


Jacques Diezi, vice-recteur et
professeur de pharmacologie et
toxicologie à l'Université de Lausanne.
Photo: Nicole Chuard

«C’est dans la tête !»

Comment démontrer de façon statistiquement acceptable l’efficacité d’un produit? Il faut le faire consommer par un groupe de personnes souffrant de la maladie en cause. Et comparer les résultats avec ceux d’un groupe souffrant de la même maladie, mais qui ne reçoit pas le médicament ou absorbe un placebo. Dans ce dernier cas, la propriété pharmacologique n’est pas responsable de l’effet obtenu.

Il arrive en effet que le simple fait de prescrire une substance produise un effet thérapeutique, surtout si cette prescription se fait dans le cadre d’une bonne relation malademédecin. Nous vivons dans des rapports avec les autres, c’est un fait. Peut-on dire pour autant que «c’est dans la tête» que ça se passe? Léger énervement de Jacques Diezi, qui aimerait bien qu’on en finisse avec la sempiternelle dichotomie physiologique-psychologique. Une fois pour toutes, rien n’est jamais purement et simplement dans la tête. «Un dysfonctionnement donné de l’organisme produira soit des boutons, soit des pensées dépressives. Il n’y a pas d’un côté des effets physiopathologiques purs et durs et de l’autre des effets psychologiques qui relèveraient d’un concept flou de pathologie mentale.»

Il se passe dans le cerveau une série de processus chimiques, moléculaires, submoléculaires qui relèvent de phénomènes électriques, de transports à travers des membranes, d’ions qui passent par des canaux. On ne sait pas pourquoi cela fonctionne comme cela. Mais où voulez-vous que la pensée soit produite, ailleurs que dans le cerveau? C’est vrai aussi des émotions.

«Après tout, et c’est sans doute le dernier moment pour le faire, pourquoi ne pas proposer l’hypothèse que les éléments de la pensée, sous une forme d’énergie inconnue à ce stade, sont déposés dans notre cerveau à notre naissance? Ou bien qu’ils arrivent, tels des fluides subtils émanant de dieu sait où, entrent dans le cerveau pour y occuper telle ou telle cavité? On peut tout imaginer... mais nous en reparlerons dans cent ciquante ans!»

A LIRE :
Jacques Diezi, «Les médicaments sont-ils (tous) dangereux?», Editions La question, 2001.


Le kava

La vie tumultueuse des médicaments

Un médicament qui a passé la barrière des contrôles pour entrer sur le marché n’a pas assuré sa survie pour autant. Celle-ci reste, en réalité, relativement aléatoire. Car tant les autorités que les entreprises elles-mêmes (comme Bayer dans le cas du Lipobay) peuvent décider de le retirer des pharmacies. Quand c’est le cas, «la communication n’est pas toujours très claire», observe-t-on à l’Office intercantonal de contrôle des médicaments (OICM).

Ces décisions sont-elles motivées par des raisons économiques, par la concurrence ou par un risque bien réel couru par les patients ? Il n’est pas toujours évident de connaître le fin mot de l’histoire. Reste que certains médicaments disparaissent bel et bien de la circulation après la découverte d’effets indésirables graves. Quelques exemples.

Le Droperidol, utilisé en anesthésie sous forme intraveineuse et comme antiémétique (contre les vomissements) ainsi que comme neuroleptique (mais en dehors de Suisse), a provoqué des arythmies cardiaques potentiellement mortelles. Même si aucun cas n’a été avéré en Suisse, l’OICM l’a fait interdire de vente en 2001.
Certains médicaments coupefaim contenant de la phénylpropanolamine ont été retirés de la vente en 2000 par la Food and Drug Administration (FDA, organe de contrôle aux Etats-Unis). Dans des cas très rares, ils peuvent être à l’origine d’une hémorragie cérébrale.
Les préparations phytothérapeutiques. Sous leurs airs champêtres, elles ne sont pas forcément innocentes. L’un des extraits de kava, un arbuste d’Océanie, connu sous le nom de Laitan, s’est vu aussi retiré son enregistrement par l’OICM, en avril 2001. Prescrit comme sédatif, il a provoqué des cas d’hépatites graves en Suisse.
En décembre 2001, le millepertuis, connu comme antidépresseur phytothérapeutique, est devenu un «vrai» médicament. Il n’est désormais en vente que dans les pharmacies (du moins pour certaines préparations)... au grand dam des fabricants. Une étude du Centre suisse de pharmacovigilance (CSPV) de Coire a en effet détecté sa potentielle dangerosité, en interaction avec d’autres substances. Il ne doit donc pas être pris en même temps qu’un autre médicament, du moins sans avertissement, message qui doit figurer sur l’emballage.
Le kava, un arbuste qui pousse en Océanie, est utilisé comme sédatif. Les préparations à base de kava (Piper methysticum) ont donné lieu en Suisse à six annonces de lésions hépatiques. Dans un cas, il y a même eu défaillance du foie, rendant nécessaire une transplantation hépatique. La procédure de révision qui a été engagée a abouti à la radiation de l’enregistrement de la préparation, qui contient un extrait acétonique de kava – principal responsable des effets secondaires graves – tandis que les préparations à base d’extraits alcooliques de plantes ont été transférées en catégorie de vente C (en vente libre mais uniquement dans les pharmacies).