Paris, New York, même combat contre le crime ?
Michel Beuret
LA BAISSE DE LA CRIMINALITÉ À NEW YORK ENTRE 1993 ET 2000


Eric Stauffer, criminologue diplômé de
l’Institut de police scientifique et de
criminologie de l’UNIL

La France doit-elle répondre à la hausse de sa criminalité en appliquant la «tolérance zéro» à l’américaine? Retour sur une polémique au centre de la campagne présidentielle française.

Est-il tolérable que les voyous de banlieue fassent la loi «chez eux», que l’infrastructure publique soit systématiquement l’objet du vandalisme ou que des bandes interdisent à des médecins de se rendre au domicile des malades? Les démocraties peuvent-elles s’accommoder de poches de nondroit qui pénalisent de surcroît ceux qui y habitent et qui sont déjà défavorisés? Doit-on admettre sans réagir que l’insécurité prospère? Voilà quelquesunes des questions que se pose la France en campagne présidentielle. Elles seraient même au centre des préoccupations des électeurs tricolores qui désigneront bientôt leur prochain président de la République.

Signe que la politique se mondialise elle aussi, nos voisins se demandent s’il ne faut pas donner une solution américaine – et plus précisément new-yorkaise – à leur crise d’insécurité. Le modèle dit de la «tolérance zéro» est désormais agité en France comme la solution de tous les problèmes. Vraiment ? Et d’abord, de quoi s’agit-il ?

La théorie de la fenêtre brisée

«Avant de parler de tolérance, il faut définir les limites de l’intolérable», écrit Umberto Eco. Dans la plupart des pays, la loi s’en charge. Reste à l’appliquer. «Or, il y a toujours un espace entre la loi et son application. L’idée de «tolérance zéro» consiste à ramener cette distance à zéro», explique Eric Stauffer, criminologue diplômé de l’Institut de police scientifique et de criminologie de l’UNIL et auteur en 1999 d’un texte sur le sujet*.

Cette idée naît en 1982 dans la revue américaine «Atlantic Monthly», rappelle le chercheur suisse, établi aujourd’hui à Atlanta après un diplôme post-grade à Miami. Deux criminologues nommés James Wilson et Georges Kelling y publient un article intitulé «Fenêtres brisées : la police et la sécurité de voisinage». Ce texte débouche sur une véritable théorie : «Si la fenêtre d’un immeuble est détruite et qu’elle n’est pas remplacée, le bâtiment apparaîtra comme un lieu dont personne ne prend soin et bientôt toutes les fenêtres seront brisées», explique Eric Stauffer.

*«La zéro tolérance et la baisse de la criminalité dans la ville de New York», in Revue internationale de criminologie et de police technique et scientifique, vol.52, n° 2, avril-juin 1999.

Petit criminel deviendra grand

Autrement dit : partout où le comportement déviant n’est pas contrôlé, le crime grave peut prospérer. Dans le cas d’un quartier qui tombe en ruine, «il est peu vraisemblable que les gens appellent la police. Ainsi, la zone est plus propice pour les cambrioleurs et les criminels», explique le criminologue lausannois. De récidive en récidive, «les petits criminels que l’on a laissé faire deviennent de grands criminels».

Le principe se veut donc à la fois réactif et préventif. Car il s’agit aussi de s’attaquer au «sentiment d’insécurité», une notion essentiellement subjective. «Une étude de la fin des années 70* a montré qu’une présence policière dans les quartiers contribue à accroître le sentiment de sécurité, explique Eric Stauffer. Mais la même étude montre aussi qu’il n’y a pas nécessairement de relation entre l’insécurité réelle et le sentiment d’insécurité, du fait que la présence policière n’a pas fait diminuer le taux de criminalité pendant la période de l’étude.»

* Réalisée par la Fondation de la police de Washington D.C.

Mesures draconiennes

Voilà pour la théorie. Mais concrètement, comment s’applique au quotidien le principe de «tolérance zéro»? New York, on se le rappelle, s’est jeté à l’eau en 1993 sous l’impulsion de son vigoureux maire républicain Rudolf Giuliani. Depuis lors, «toute infraction connue de la police doit être poursuivie, jugée et exécutée, note Eric Stauffer. Il n’y a pas d’exception pour les oublis de ceintures au volant, les feux de croisement défectueux ou les parcages sur une place interdite, même un court moment. C’est un monde où des mesures draconiennes sont appliquées à tout instant.»



Le programme de la «tolérance zéro»
donne l’occasion aux policiers
new-yorkais de montrer leurs gros bras.
Parfois de manière excessive,
affirment les critiques.


Une énorme présence policière

L’impitoyable traque a ainsi conduit au poste voire en prison des gens qui fumaient dans le métro ou qui urinaient dans la rue. Le pays des libertés – comme il se plaît à se qualifier – a donc choisi de diminuer les libertés de tous pour assurer celle de chacun.

Avec le risque de déboucher sur un Etat flic. En amont, «il a fallu mettre en place une énorme présence policière, en uniforme et en civil, et former ces agents, mais aussi adapter la formation de ceux qui jusque-là estimaient par eux-mêmes la gravité de l’infraction. Cette marge de manœuvre a disparu.»

Davantage d’infractions égalent davantage de condamnations, donc davantage de procédures. En aval, «il a fallu adapter les institutions, en jugement et en correctionnelle, afin d’absorber le nouvel arrivage de détenus».

«La ville la plus sûr des Etats-Unis»

Après une dizaine d’années de «grand nettoyage» à New York, les promoteurs du principe se félicitent d’une chute drastique de la criminalité à tous les niveaux (voir le tableau ci-dessous). «D’un point de vue général, le crime a diminué de 57 % en sept ans, précise Eric Stauffer. Et New York est reconnue par le FBI comme étant la grande ville la plus sûre des Etats-Unis depuis cinq ans.»

Un résultat que l’ex-chef de la police de New York, William Bratton, attribue à la restructuration des polices locales (la fameuse NYPD) dans le cadre de la doctrine «tolérance zéro». Point de vue qu’Eric Stauffer s’accorde, avec d’autres observateurs, pour nuancer «Ce n’est de loin pas le seul facteur. Certains mettent en avant la baisse générale du crime aux Etats-Unis dans toutes les grandes villes ou encore la naissance d’une génération anticrack.»

La crise économique n’explique pas le crime

Pour Eric Stauffer, la baisse est surtout due à une combinaison de facteurs dont le développement d’un système informatique de gestion du crime n’est pas le plus négligeable. On pourrait encore risquer une explication économique, telle que la baisse du chômage et le formidable boom économique des années 90. Mais cette théorie est rejetée par Georges Fenech, auteur d’un essai provocant sur la «tolérance zéro» *. A le lire, invoquer les crises ou les reprises pour expliquer l’augmentation ou la baisse du crime ne tient pas : «La période des Trente Glorieuses a été celle de l’explosion de la délinquance. Et lors de la grande dépression de 1929 aux Etats-Unis, la délinquance n’avait jamais été aussi basse. Cette théorie est une forme de légitimation du crime.»

Pour cet auteur qui est aussi président des magistrats indépendants de France, l’augmentation des chiffres sur la criminalité est d’abord due au laxisme face aux actes de la petite délinquance «que certains qualifient pudiquement d’incivilités comme pour mieux en masquer la gravité».

*Titre du récent livre de Georges Fenech : «Tolérance zéro : en finir avec la criminalité et les violences urbaines», Paris, Grasset, 2001.

 

L’école de l’excuse et de l’angélisme

Magistrat depuis plus de 20 ans, Georges Fenech souligne un chiffre spectaculaire : en 1960, la France recensait 500’000 crimes, contre 16 millions en 1999. Certes, des études statistiques, plus complètes aujourd’hui, expliquent en partie cette augmentation, mais, rappelle l’auteur, ces évaluations se basent sur les procédures engagées. «Or beaucoup de gens ne portent pas plainte.» Cette situation catastrophique, selon lui, serait la conséquence de l’empathie hypocrite de la gauche et du manque de courage de la droite, «l’école de l’excuse, de la déresponsabilisation et de l’angélisme face à la criminalité».

Le retour de l’Etat de droit

A cette «culture de l’excuse», Georges Fenech oppose la nécessité d’un retour de l’Etat de droit et une déculpabilisation de ceux qui l’appliquent. Y compris envers les jeunes d’origine étrangère «qui se servent souvent de ce statut pour légitimer a posteriori leurs actes». Cet ancien juge des mineurs n’hésite plus et propose – en polémiquant à dessein – le retour des «camps de rééducation», un couvre-feu à 22 heures pour les «mineurs en état d’errance nocturne» et des sanctions pour les parents qui laissent leurs enfants sortir.

La solution n’est pas sans ressembler aux «camps» ou «Boot Camps» pour mineurs américains, également appelés «Shock incarceration» pour la discipline de fer qui y règne. Faut-il croire aux effets d’une telle intransigeance ? Eric Stauffer est partagé : «Aux Etats-Unis, cela ne touche que 10’000 personnes (chiffres de 1998), donc l’impact global sur la criminalité demeure faible.»

La multiplication des prisons

De manière générale, quel résultat probant peut-on réellement accorder à la politique de la «tolérance zéro»? Eric Stauffer nuance : «Toute la littérature sur la question est en général soit pour soit contre. Personnellement, je suis l’un des rares à être partagé. D’un côté, la tolérance zéro a eu des effets; de l’autre, elle n’est de loin pas la seule responsable de la baisse de la criminalité à New York. Les mesures sociales et préventives ont aussi largement contribué à l’embellie.»

Ce qui est sûr, c’est que cette politique conduit à la multiplication des prisons de toutes sortes et au gonflement de l’appareil judiciaire, avec en prime un taux d’incarcération record : «La population carcérale a triplé aux Etats-Unis au cours de ces 20 dernières années, rappelle Eric Stauffer. Actuellement, le pays compte deux millions de prisonniers et à New York, le taux a augmenté de manière considérable depuis 1993.»

Risques de dérive

L’expérience de New York montre enfin une autre dérive, la montée d’une violence policière plus raciste et les dérapages des agents (68 % de Blancs): «Les plaintes déposées par les citoyens contre la police ont augmenté de 41%, et trois quarts d’entre elles viennent des Africains-Américains et des Hispaniques», observe Eric Stauffer.

Reste la question de la prévention. Même si la répression est toujours plus visible, le modèle new-yorkais s’accompagne de mesures préventives locales «qui ne sont pas sans effets». Le criminologue lausannois les situe à trois niveaux : dans les quartiers d’abord, avec la création de postes d’animateurs, «afin d’occuper les jeunes tout en les surveillant». La prévention contre la violence parentale ensuite, «qui a conduit à l’incarcération d’un nombre énorme de parents». Enfin, la lutte contre l’école buissonnière. Pour rappel, «entre septembre 1996 et mars 1997, plus de 18’000 élèves ont été ramassés par la police alors qu’ils erraient dans les rues au lieu d’être à l’école».

La seule solution ? Eduquer les parents

Dans l’ensemble, Eric Stauffer estime que «la responsabilité de la délinquance juvénile incombe en premier lieu aux parents, à une éducation laxiste, elle-même reflet de notre société». Il s’agirait donc aussi d’éduquer les parents à mieux surveiller et élever leurs propres enfants. «C’est la seule solution à long terme, prendre le mal à la racine.»

L’Europe, la France en campagne présidentielle, voire même la Suisse, peuvent-elles, doivent-elles se lancer dans l’aventure du «dura lex, sed lex»? «Le modèle new-yorkais a été pensé pour une certaine ville, avec sa culture et ses problèmes propres, estime Eric Stauffer. Je pense qu’on ne retrouve pas les mêmes caractéristiques dans les villes d’Europe. Ni d’ailleurs en Australie, comme le mentionne un rapport négatif sur l’application du modèle de la «tolérance zéro» dans le New South Wales.»

Un modèle difficile à appliquer en Europe

L’insécurité et ses formes présentent parfois des points communs de part et d’autre de l’Atlantique, «mais l’application du modèle new-yorkais est peu probable chez nous». Le modèle de la «tolérance zéro» s’appliquera d’autant mieux aux Etats-Unis, société très libérale «où le citoyen jouit d’une impressionnante liberté». En comparaison, «la marge de manœuvre des Suisses est restreinte sur le plan moral et social, et le seuil de tolérance est déjà assez bas.»

Si le slogan «mieux punir, mieux prévenir» n’est pas dénué de sens en soi, il faut comparer ce qui est comparable : «Aux Etats-Unis, vous avez un homicide toutes les 34 minutes, un viol toutes les 6 minutes et une voiture volée toutes les 27 secondes…»

Une facture en milliards

Le taux de criminalité est dix fois moins élevé en Suisse. D’ailleurs, «même si l’on appliquait la «tolérance zéro» en Suisse, notre système judiciaire et pénitentiaire n’est pas adapté pour absorber une telle quantité de personnes jugées soudain criminelles».

Sans parler de son coût : «Pour se faire une idée, note Eric Stauffer, le nombre de policiers de la NYPD est passé de 30’000 agents avant 1993 à 40’000 policiers, plus 8000 employés civils en 2002.» Budget de la NYPD pour l’an prochain: 5 milliards de francs suisses.



Pour certains, la présence constante
de la police dans la rue serait à l’origine
de la baisse spectaculaire de la
criminalité new-yorkaise.
Pas seulement, répondent les critiques,
les mesures sociales ont également
joué un rôle.
LA BAISSE DE LA CRIMINALITÉ À NEW YORK ENTRE 1993 ET 2000
  1993 2000 en % sur 7 ans
Homicides 1’927 671 – 65 %
Vols de voiture 111’618 35’598 – 68 %
Vols à la tire 85’892 32’240 – 62,5 %
Cambriolages 100’936 38’255 – 62 %
Viols 3’225 2’067 – 36 %
Autres agressions physiques 41’121 25’824 – 32 %

 

Le nombre de viols ne baisse pas dans la même mesure, car une petite part seulement a lieu dans l’espace public. Dans la plupart des cas, les viols se produisent à domicile, où l’influence de la «tolérance zéro» est moins sensible.