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Une fête pour se mettre à lenvers |
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Fête planétaire ancrée dans des traditions séculaires, carnaval passionne les Suisses (leur densité y est parmi les plus élevées au monde) comme lethnologue Suzanne Chappaz, qui lui consacrait récemment un cours à lUniversité de Lausanne. Quand on dit carnaval, on pense à Rio, Venise, Nice, Bâle et autres monuments festifs mondialement célèbres. Déblouissants géants qui ne sauraient cacher la forêt des milliers de cités qui, sur les cinq continents, font de carnaval une fête universelle et perpétuent son ancrage dans des traditions séculaires. Y compris en Suisse où la densité de ces fêtes est lune des plus élevées du monde: on y dénombre en effet plus de deux cents carnavals traditionnels, auxquels il faut encore ajouter ceux qui renaissent dans des cités où la Réforme les avait interdits, comme Genève ou Berne. Voire ces nouveaux concurrents, des fêtes de la même famille comme Halloween ou les Brandons ou des manifestations qui empruntent à sa dramaturgie débridée comme la Gay Pride. Une renaissance liée à
limmigration catholique ? Comment expliquer la vitalité de cette fête dans des contrées repues de modernité? Comment comprendre ces renaissances? Comme des quêtes passéistes de traditions perdues ou la recherche dattraits touristiques? «Il faut se garder de toute interprétation hâtive, répond Suzanne Chappaz. A propos de Genève, par exemple, on doit se demander si cette renaissance nest pas liée à limmigration en provenance de pays catholiques.» Des pays où lon naurait pas tout oublié des racines de cette fête tumultueuse, empreinte de réminiscences païennes, que lEglise des premiers siècles a fixée dans le calendrier au seuil du carême, faute de pouvoir la supprimer. Une fête dinversion Quoi quil en soit, carnaval est resté la fête où tout sinverse: le maître se fait serviteur et vice versa, lhomme se déguise en bête, le jeune adulte en mégère ou en sorcière, les humbles fustigent les puissants, etc. A laube de lère chrétienne, ces rites dinversion étaient ancrés dans les traditions depuis des siècles. En Mésopotamie antique, un participant était désigné pour singer le prince, mais on le sacrifiait lors de la cérémonie de clôture. Dans la Rome antique, maîtres et esclaves séchangeaient les rôles. LEglise dut saccommoder de ces pratiques jubilatoires et permissives, pour les maîtriser, en les récupérant, dirait-on aujourdhui. Nest-il pas trop simpliste de résumer par ce coup de force de lEglise les origines de carnaval? «Les rites dinversion étaient en effet très forts lors de ces fêtes calendaires de lEurope pré chrétienne, répond Suzanne Chappaz. Au moment où le christianisme devient religion dempire, laustère quarantaine de carême sinscrit dans le calendrier liturgique, carnaval y prend sa place et devient lexpression de la résistance des laïcs.» Un compromis, en somme, entre les élans de la société civile et la vision des clercs. La plupart des carnavals se sont construits sur ses bases au fil des siècles. Une grande secousse collective «Carnaval est un moment où la société sinflige une grande secousse collective dans laquelle les clivages sassouplissent dans une représentation jouée des conflits et des tensions, poursuit lethnologue. Le temps de la fête, car lordre établi reprend ses droits, surtout quand carnaval est organisé par un comité avalisé par les notables, comme cest souvent le cas.» Chaque carnaval a ainsi son histoire propre. Si son accomplissement spectaculaire suffit à sa raison dêtre, ses sources et son sens profond échappent souvent à ses acteurs les plus ardents. Ils ont de leur histoire une connaissance éclatée et ne mettent pas forcément en relation le rôle de la fête et les tensions politiques qui fondent sa construction. «Cest le propre du carnaval, je lai constaté en Haut-Valais, précise Suzanne Chappaz. Tout cela se joue à fleur de conscience. Les participants ne sont pas les marionnettes de leur inconscient. Ces enjeux émergent dans les plaisanteries, mais tout le monde dit: cest carnaval!» La transmission de génération en génération dun patrimoine, à linstar de ces oiseaux migrateurs qui reviennent à leur port dattache sans en connaître le chemin, fleur de conscience. A LIRE : |
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Trois fêtes
pour jouer à «je taime moi non plus» Pour les localités valaisannes de Brigue, Glis et Naters, carnaval est loccasion de se représenter lhistoire conflictuelle qui a longtemps opposé ces voisines. Un chameau chevauché par un vizir, une vieille mégère et un berger colossal perchés sur un char, un dragon vociférant : ces trois images des carnavals de Brigue, Glis et Naters en résument le sens, énigmatique pour le non-initié. Ancrée dans les zizanies ancestrales qui opposent ces localités voisines, chacune des trois fêtes sen donne sa propre représentation ludique. «Il sagit de conflits didentité autour de lexercice de la fonction de chef-lieu régional», précise lethnologue Suzanne Chappaz, dont la thèse de doctorat traite abondamment de ces trois carnavals distincts mais indissociables. Un Türkenbund valaisan Jusquau milieu du siècle dernier, Glis et Naters supporteront sans réagir cette représentation, ludique mais grinçante, de la domination briguoise. «A partir des années cinquante, lexode rural vaut à Glis et Naters un essor démographique plus important quà Brigue, où terrains et loyers sont plus chers, précise lethnologue. Les deux communes saffirment par rapport à Brigue. Doù la fondation dune association carnavalesque à Glis, au milieu des années soixante, et peu après à Naters.» Les rites dinversion Ce pied de nez à Brigue nempêche pas les deux communes de fusionner en 1972, mariage de raison que le carnaval de Glis représente par le couple, juché sur un char, dun montagnard géant symbolisant la vitalité de Glis et son épouse ratatinée représentant Brigue vieillissante. Les tueurs de dragon «Dans les trois cités, ces ancrages historico-politiques
du carnaval sont très forts, souligne lethnologue valaisanne.
Juste un exemple : le Türkenbund a tenté à plusieurs
reprises denlever le grand dragon ailé pour linstaller
à Brigue dans la cour de lHôtel de Ville.» Néanmoins,
il ne sagit que de jeux festifs
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Les nouveaux concurrents
de carnaval
Street parades, gay prides, Haloween ou lincendie deffigies dhommes politiques durant des manifs constituent autant demprunts et de réactualisation de carnaval. Masques, déguisements, effigies sont les attributs des carnavals. Ceux qui renaissent sinspirent du modèle, de même que certaines fêtes et manifestations contemporaines qui en revêtent les apparences. Sont-elles pour autant de la même famille? Réponses de lethnologue Suzanne Chappaz sur quelques suggestions. Les carnavals renaissants Les manifestations politiques Les matches de foot et leurs supporters «Difficile de faire un rapprochement sérieux avec carnaval. Il sagit bien de manifestations dappartenance, de rupture avec le quotidien induite par le match dans son cadre ou ses abords. Mais lidentification au club saffiche sans la moindre distance ni dimension critique en dépit de son expression ludique par les déguisements et les maquillages. Quant aux débordements dans la violence, ils sont absents du carnaval, sauf rares exceptions, chacun étant conscient et respectueux des règles du jeu.» Disneyland Halloween
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