Une fête pour se mettre à l’envers
Pierre-André Krol
Trois fêtes pour jouer à «je t’aime moi non plus»
Les nouveaux concurents de carnaval


L'ethnologue Suzanne Chappaz
donnait récemment un cours consacré
au carnaval à l'Université de Lausanne.
Photo: Nicole Chuard

Fête planétaire ancrée dans des traditions séculaires, carnaval passionne les Suisses (leur densité y est parmi les plus élevées au monde) comme l’ethnologue Suzanne Chappaz, qui lui consacrait récemment un cours à l’Université de Lausanne.

Quand on dit carnaval, on pense à Rio, Venise, Nice, Bâle et autres monuments festifs mondialement célèbres. D’éblouissants géants qui ne sauraient cacher la forêt des milliers de cités qui, sur les cinq continents, font de carnaval une fête universelle et perpétuent son ancrage dans des traditions séculaires. Y compris en Suisse où la densité de ces fêtes est l’une des plus élevées du monde: on y dénombre en effet plus de deux cents carnavals traditionnels, auxquels il faut encore ajouter ceux qui renaissent dans des cités où la Réforme les avait interdits, comme Genève ou Berne. Voire ces nouveaux concurrents, des fêtes de la même famille comme Halloween ou les Brandons ou des manifestations qui empruntent à sa dramaturgie débridée comme la Gay Pride.

Une renaissance liée à l’immigration catholique ?

De quoi passionner les anthropologues, sociologues, ethnologues et autres chercheurs en sciences humaines. L’Université de Lausanne, par exemple, lui a ouvert récemment ses portes, par un cours d’un semestre donné par l’ethnologue sédunoise Suzanne Chappaz, auteur d’une thèse de doctorat sur le sujet.

Comment expliquer la vitalité de cette fête dans des contrées repues de modernité? Comment comprendre ces renaissances? Comme des quêtes passéistes de traditions perdues ou la recherche d’attraits touristiques? «Il faut se garder de toute interprétation hâtive, répond Suzanne Chappaz. A propos de Genève, par exemple, on doit se demander si cette renaissance n’est pas liée à l’immigration en provenance de pays catholiques.» Des pays où l’on n’aurait pas tout oublié des racines de cette fête tumultueuse, empreinte de réminiscences païennes, que l’Eglise des premiers siècles a fixée dans le calendrier au seuil du carême, faute de pouvoir la supprimer.

Une fête d’inversion

Quoi qu’il en soit, carnaval est resté la fête où tout s’inverse: le maître se fait serviteur et vice versa, l’homme se déguise en bête, le jeune adulte en mégère ou en sorcière, les humbles fustigent les puissants, etc. A l’aube de l’ère chrétienne, ces rites d’inversion étaient ancrés dans les traditions depuis des siècles. En Mésopotamie antique, un participant était désigné pour singer le prince, mais on le sacrifiait lors de la cérémonie de clôture. Dans la Rome antique, maîtres et esclaves s’échangeaient les rôles. L’Eglise dut s’accommoder de ces pratiques jubilatoires et permissives, pour les maîtriser, en les récupérant, dirait-on aujourd’hui.

N’est-il pas trop simpliste de résumer par ce coup de force de l’Eglise les origines de carnaval? «Les rites d’inversion étaient en effet très forts lors de ces fêtes calendaires de l’Europe pré chrétienne, répond Suzanne Chappaz. Au moment où le christianisme devient religion d’empire, l’austère quarantaine de carême s’inscrit dans le calendrier liturgique, carnaval y prend sa place et devient l’expression de la résistance des laïcs.» Un compromis, en somme, entre les élans de la société civile et la vision des clercs. La plupart des carnavals se sont construits sur ses bases au fil des siècles.

Une grande secousse collective

«Carnaval est un moment où la société s’inflige une grande secousse collective dans laquelle les clivages s’assouplissent dans une représentation jouée des conflits et des tensions, poursuit l’ethnologue. Le temps de la fête, car l’ordre établi reprend ses droits, surtout quand carnaval est organisé par un comité avalisé par les notables, comme c’est souvent le cas.»

Chaque carnaval a ainsi son histoire propre. Si son accomplissement spectaculaire suffit à sa raison d’être, ses sources et son sens profond échappent souvent à ses acteurs les plus ardents. Ils ont de leur histoire une connaissance éclatée et ne mettent pas forcément en relation le rôle de la fête et les tensions politiques qui fondent sa construction.

«C’est le propre du carnaval, je l’ai constaté en Haut-Valais, précise Suzanne Chappaz. Tout cela se joue à fleur de conscience. Les participants ne sont pas les marionnettes de leur inconscient. Ces enjeux émergent dans les plaisanteries, mais tout le monde dit: c’est carnaval!» La transmission de génération en génération d’un patrimoine, à l’instar de ces oiseaux migrateurs qui reviennent à leur port d’attache sans en connaître le chemin, fleur de conscience.

A LIRE :
«Le Turc, le Fol et le Dragon, figures du carnaval hautvalaisan»
, Suzanne Chappaz-Wirthner (439 p.), Editions de l’Institut d’ethnologie, Neuchâtel, et la Maison des sciences de l’homme, Paris. En vente en librairie.

Trois fêtes pour jouer à «je t’aime moi non plus»

Pour les localités valaisannes de Brigue, Glis et Naters, carnaval est l’occasion de se représenter l’histoire conflictuelle qui a longtemps opposé ces voisines.

Un chameau chevauché par un vizir, une vieille mégère et un berger colossal perchés sur un char, un dragon vociférant : ces trois images des carnavals de Brigue, Glis et Naters en résument le sens, énigmatique pour le non-initié. Ancrée dans les zizanies ancestrales qui opposent ces localités voisines, chacune des trois fêtes s’en donne sa propre représentation ludique. «Il s’agit de conflits d’identité autour de l’exercice de la fonction de chef-lieu régional», précise l’ethnologue Suzanne Chappaz, dont la thèse de doctorat traite abondamment de ces trois carnavals distincts mais indissociables.

Un Türkenbund valaisan

Au début du siècle dernier, l’aile la moins conservatrice des notables de Brigue, qui contrôle l’organisation du carnaval, fonde une société destinée à affirmer la suprématie de leur cité, contestée par Sion. Ils la baptisent Türkenbund, drôle de nom qui leur est inspiré par cette raillerie d’un adversaire politique «Brigue ne sera jamais la Mecque du Haut-Valais.» A quoi Alexandre Sailer, conseiller national briguois, riposte par ces mots : «Allah ist Allah und Brig ist Mekka», qui deviennent la devise du carnaval. Dès lors, la fête se métamorphose en une gigantesque turquerie intégrant ses thèmes locaux, avec le chameau comme symbole.

Jusqu’au milieu du siècle dernier, Glis et Naters supporteront sans réagir cette représentation, ludique mais grinçante, de la domination briguoise. «A partir des années cinquante, l’exode rural vaut à Glis et Naters un essor démographique plus important qu’à Brigue, où terrains et loyers sont plus chers, précise l’ethnologue. Les deux communes s’affirment par rapport à Brigue. D’où la fondation d’une association carnavalesque à Glis, au milieu des années soixante, et peu après à Naters.»

Les rites d’inversion

La première association se baptise Bäjizumpft, corporation de la pive, par référence aux ramasseurs de pives, sobriquet dont les riches Briguois affublaient les Glisois. «C’est un cas typique de l’inversion carnavalesque, précise Suzanne Chappaz. Le sobriquet devient emblème, revendiqué mais en même temps démenti par une représentation des notables en seigneurs.»

Ce pied de nez à Brigue n’empêche pas les deux communes de fusionner en 1972, mariage de raison que le carnaval de Glis représente par le couple, juché sur un char, d’un montagnard géant symbolisant la vitalité de Glis et son épouse ratatinée représentant Brigue vieillissante.

Les tueurs de dragon

A la fin des années soixante, Naters crée à son tour son propre carnaval, sous l’égide des Drachentöter, les tueurs de dragon, référence à un contentieux historique avec Brigue et à une vieille légende locale. Le contentieux remonte au transfert du chef-lieu de Naters à Brigue, au XVIe siècle, avec la suppression, dans les armoiries de Naters, du dragon que Brigue intègre dans les siennes. Quant à la légende, elle raconte qu’un forgeron local, prénommé Jocelyn, tua un dragon qui terrorisait la région. Pendant toute la durée du carnaval, un gigantesque dragon ailé en colère plane, suspendu sur la place du village, qui rappelle son appartenance originelle à Naters.

«Dans les trois cités, ces ancrages historico-politiques du carnaval sont très forts, souligne l’ethnologue valaisanne. Juste un exemple : le Türkenbund a tenté à plusieurs reprises d’enlever le grand dragon ailé pour l’installer à Brigue dans la cour de l’Hôtel de Ville.» Néanmoins, il ne s’agit que de jeux festifs…


Les nouveaux concurrents de carnaval

Street parades, gay prides, Haloween ou l’incendie d’effigies d’hommes politiques durant des manifs constituent autant d’emprunts et de réactualisation de carnaval.

Masques, déguisements, effigies sont les attributs des carnavals. Ceux qui renaissent s’inspirent du modèle, de même que certaines fêtes et manifestations contemporaines qui en revêtent les apparences. Sont-elles pour autant de la même famille? Réponses de l’ethnologue Suzanne Chappaz sur quelques suggestions.

Les carnavals renaissants

«L’ethnologue doit s’interroger sur l’identité des acteurs. Notamment à propos de Genève. Sa fête emblématique, l’Escalade, qui n’a rien à voir avec carnaval et a lieu en décembre. Elle a pour origine la résistance de la ville aux troupes savoyardes en 1602. L’apparition, il y a cinq ans, d’un carnaval jusqu’alors inexistant dans la Cité de Calvin n’est-elle pas liée au fait que sa population est aujourd’hui pour 50 % d’origine catholique en raison de l’immigration en provenance de pays catholiques? La question mérite d’être posée. Ces phénomènes démographiques peuvent expliquer la renaissance ou l’apparition de certains carnavals, qui expriment à la fois une motivation et une capacité fortes à s’intégrer. C’est ce que montre une étude de l’ethnologue Paul Hugger à propos de Zurich, où le Zürifasnach est un carnaval récent dû aux populations catholiques provenant de Suisse centrale, alors que le Sechseläuten reste la fête patricienne traditionnelle.»

La street parade

C’est l’anticarnaval absolu comme le carnaval est l’anti street parade. Le carnaval, c’est la fête du corps grotesque, qui s’y exprime sous toutes ses formes, avec sa chair toute en saillies, par opposition au corps ascétique et austère prôné par l’Eglise. Ce thème apparaît clairement dans le Combat de Carnaval et de Carême», chef-d’œuvre de Bruegel l’Ancien.
La street parade exalte au contraire le corps bodybuildé, musclé, bronzé. Ce sont des cyborgs qui défilent, plus ou moins déguisés oui, mais dans une soumission totale au diktat de la mode et des technosciences!» La gay pride «Cas beaucoup plus intéressant. La gay pride emprunte beaucoup au carnaval. Elle est une manifestation contre l’ordre établi mais dans le carnaval, la mise en scène des rites d’inversion, sociale, politique, sexuelle, est réversible. Par exemple, celui qui se déguise en belle de nuit réendosse le lendemain sa tenue de travail. Le participant à la gay pride affiche son identité pour la faire accepter dans la vie quotidienne. Quant aux travestissements en dragqueens, qui peuvent faire penser à l ’exacerbation de certains déguisements carnavalesques, je me trouve embarrassée, en tant qu’ethnologue, pour en proposer une interprétation. La gay pride suscite des réticences dues au fait que c’est la marge qui s’empare du rite d’inversion, alors que le carnaval demeure contrôlé par le pouvoir en place. Dans sa dernière édition, à Sion, cette manifestation festive a montré combien elle bousculait l’ordre établi en Valais, au point d’inspirer une contre-manifestation des gens d’Ecône sur le parvis de la cathédrale. Les réticences des autorités valaisannes à l’égard de la gay pride ne sont tombées que par crainte de l’image rétrograde que donnait son interdiction.»

Les manifestations politiques

«Autre cas intéressant. La grève, par exemple, crée une brèche, une situation de rupture. Pas étonnant qu’elle emprunte aux moyens de la critique carnavalesque, comme les effigies de patrons ou d’hommes politiques et, dans des situations extrêmes, leur mise à mort par le feu, la pendaison ou la décapitation. Dans le carnaval aussi, les puissants du moment, brandis en effigies, sont malmenés.»

Les matches de foot et leurs supporters

«Difficile de faire un rapprochement sérieux avec carnaval. Il s’agit bien de manifestations d’appartenance, de rupture avec le quotidien induite par le match dans son cadre ou ses abords. Mais l’identification au club s’affiche sans la moindre distance ni dimension critique en dépit de son expression ludique par les déguisements et les maquillages. Quant aux débordements dans la violence, ils sont absents du carnaval, sauf rares exceptions, chacun étant conscient et respectueux des règles du jeu.»

Disneyland

«Là, c’est clair, on est aux antipodes du carnaval et de ses rites d’inversion. Les masques et déguisements ne justifient aucune comparaison. Autant les programmes proposés sont des instruments de consommation monnayés, autant le carnaval est une dépense non productive et gratuite.»

Halloween

«Cette fête, traditionnelle dans les pays anglo-saxons, est d’apparition récente dans nos contrées. Ce n’est jamais anodin de créer une fête. Là encore, on ne peut répondre dans le vide. Halloween a pour enjeu notre relation avec la mort et l’au-delà, mise en scène par des déguisements. Ses acteurs sont les enfants et adolescents. Ils rappellent le rôle dévolu aux «célibataires» lors des carnavals de l’Europe préindustrielle, avant que les sociétés locales n’en prennent le contrôle. Il y a aujourd’hui peu de fêtes de cette nature pour les enfants et les très jeunes adolescents. Halloween est peut-être le signe d’une reconquête, de même que la présence de très jeunes participants dans les Guggenmusik qui, depuis quelques années, fleurissent dans beaucoup de carnavals traditionnels.»