Ce qu’il en coûte de causer un accident de ski
Sonia Arnal
De la piste au tribunal, quelques exemples


Nicolas Duc, docteur en droit de
l'Université de Lausanne.
Photos: Nicole Chuard

Il n’y a pas de code de la circulation sur les pistes. Mais les auteurs d’accidents sont quand même punis : les dix règles affichées dans toutes les stations ont acquis force de loi. Quiconque les transgresse est considéré comme responsable.

Vous skiez tranquillement quand un autre usager des pistes vous fait une queue de poisson. Vous chutez lourdement et vous voilà avec une épaule luxée. Qui va payer les frais de transport à l’hôpital depuis les pistes, le médecin et le physiothérapeute? Les accidents à ski sont relativement fréquents, et s’ils sont rarement mortels (1 à 4 cas par année en moyenne), ils sont souvent lourds de conséquences, notamment financières.

Mais il n’existe pas en Suisse de «loi fédérale sur la circulation à ski» qui permettrait, comme pour la route, d’estimer la responsabilité de chacun à l’aune d’un code étatique. Nicolas Duc, docteur en droit de l’Université de Lausanne, s’est donc penché sur cette question dans la thèse qu’il a réalisée sous la direction du professeur Jean-Marc Rapp, recteur de l’Université.

Le ski? C’est moins dangereux que le foot

Première constatation à la lecture de «La responsabilité civile de l’usager des pistes de ski», la plupart des préjugés qui circulent sur les accidents sont faux. En 1999, 24’048 personnes se sont blessées à ski et 9’903 en snowboard (statistiques du Bureau suisse de prévention des accidents – bpa). Le snowboard n’est pas le sport de fous que l’on décrit souvent, et les accidents des usagers des pistes, s’ils semblent nombreux dans l’absolu, restent inférieurs à ceux des footballeurs (38’338 pour la même année). On relativise encore la dangerosité de ces sports lorsque l’on sait que chaque année, les remontées mécaniques hissent au sommet des pistes près de 300 millions de personnes.

On se fait des bobos tout seul

Autre idée reçue à laquelle il convient de tordre le cou : les accidents seraient dus à des collisions entre skieurs et snowboarders. C’est largement faux, puisque environ 95% des personnes blessées sur les pistes se font mal… toutes seules.Dans les 5% d’accidents restants, effectivement dus à une collision avec une personne, l’immense majorité (90%)met en scène des pratiquants du même sport (skieur contre skieur ou snowboarder contre snowboarder). Seuls 10% sont le fait d’un contact avec un pratiquant de l’autre sport (skieur contre snowboarder ou vice-versa).

Le snowboard n’est pas si différent du ski

«On a longtemps cru que la cohabitation entre les deux activités sportives posait problème, mais ce n ’est pas vérifié dans la pratique, explique Nicolas Duc. Le snowboarder présente deux particularités par rapport au skieur: d’une part ses trajectoires, qui étaient très différentes de celles d’un skieur lorsqu’il est apparu, d’autre part les virages backside, effectués dos à la pente, ce qui implique une prudence accrue puisque tout ce qui se trouve en aval du snowboarder est moins facilement visible. Mais cela ne justifie pas que l’on réserve des réglementations ou des pistes à ces usagers. D’autant plus que la pratique des skis carvés ont modifié la trajectoire des skieurs, sans parler des skis ultracourts.»

Elàcekikivapayer ?

Les collisions sont peu fréquentes, donc,mais elles existent. Et là, en matière de droit civil, toute la question est de savoir qui est responsable, puisque le responsable paie. D’abord le matériel qu’il a endommagé (skis,vêtements,lunettes,etc.), puis les frais de sauvetage, les soins médicaux, la rééducation. Enfin, dans les cas de décès ou de blessures graves, qui impliquent un handicap provisoire ou définitif pour la victime, se pose la délicate question du gain manqué: si elle avait vécu ou n’avait pas été diminuée par l’accident, qu ’est-ce que la victime aurait gagné? Le juge l’estime et le responsable règle la somme, très variable selon les circonstances, mais qui peut monter assez haut.

Reste pour terminer la réparation du tort moral, soit de la souffrance (physique ou psychique) qu’éprouve la victime à la suite de ses blessures. En Suisse, la pratique est très différente de celle en vigueur aux Etats-Unis, où les lésés peuvent recevoir plusieurs millions de dollars. La perte d’un membre, par exemple, ne s’élève jamais à plus de 100’000 francs.

Comment faire avec la loi

On n’échappe pas à la loi, c’est bien connu, mais on peut s’arranger pour ne pas engager sa responsabilité. Nicolas Duc, qui a épluché quasi toute la jurisprudence depuis les débuts du ski comme sport de masse (soit depuis les années 40-50), constate «l’importance croissante et prépondérante des 10 règles édictées par la FIS (Fédération Internationale de Ski). Les juges cherchent à déterminer si le comportement du skieur ou snowboarder était ou non «diligent». Pour ce faire, ils le comparent à la conduite type de l’usager des pistes,caractérisée à leurs yeux par le respect de ces 10 règles.»

Nicolas Duc relève ainsi dans sa thèse que, s’il n ’existe pas d’article spécifique dans le Code civil qui définisse les agissements licites ou illicites entre usagers des pistes, de fait, les 10 règles FIS ont acquis avec le temps le statut de règles de droit coutumières.Nul n ’étant supposé ignorer la loi, le seul moyen définitif de s’épargner des ennuis juridiques est de respecter scrupuleusement ces consignes.

Des règles adaptées à la montagne

«La Fédération Internationale de Ski a pris les devants en édictant ces règles, identiques dans tout l’arc alpin, avant que l’Etat ne légifère, rappelle Nicolas Duc. C’est une bonne chose : elles ont été conçues par des gens pourvus d’une bonne connaissance du terrain, de ce qu’est la pratique quotidienne du ski – ou du snowboard. A la lecture des arrêts rendus par le Tribunal fédéral et les juridictions cantonales durant les quinze dernières années, on n’a malheureusement pas toujours le sentiment que les juges savent encore à quoi ressemble vraiment une descente et de quelle manière on pratique les sports de neige.»

Ce jeune juriste,qui est certes docteur en droit mais aussi professeur assistant à l ’Ecole suisse de ski et de snowboard de Villars (où il réside aussi souvent que son travail à l’Office fédéral de la justice lui permet de quitter Berne),reproche au Tribunal fédéral,ainsi qu ’à un certain nombre de tribunaux cantonaux, une application parfois trop rigide de ces principes.

Il devient impératif de savoir s ’arrêter à vue

La règle FIS n °2 par exemple, qui incite l ’usager des pistes à toujours maîtriser ses skis et sa vitesse et à évoluer «à vue », soit à toujours pouvoir s ’arrêter sur la distance à laquelle porte sa visibilité, apparaît de plus en plus comme prépondérante. «Lorsqu’un skieur A heurte un autre skieur B arrêté derrière une bosse, il y a en principe partage des responsabilités, précise Nicolas Duc. A a certes violé la règle FIS n °2, mais B a pour sa part enfreint la règle 6 (selon laquelle il faut éviter de stationner dans les passages étroits et sans visibilité et libérer la piste le plus vite possible en cas de chute). L’intérêt du droit civil par rapport au droit pénal est qu’il permet de nuancer les responsabilités de chacun. Mais parfois,les juges ne pondèrent pas assez,à mon sens. Ils devraient également tenir davantage compte des particularités de chaque cas, notamment de la nature du terrain, des conditions météorologiques ainsi que du degré de compétences des usagers. On peut et l’on doit exiger d ’un usager aguerri qu’il domine parfaitement sa vitesse et sa trajectoire.Si cette maîtrise lui échappe, il en est responsable. C’est beaucoup plus délicat pour un débutant, qui, même avec la plus grande prudence et la meilleure volonté, peut, par définition, ne pas réussir à maîtriser complètement son engin.»

De plus en plus de procès

Reste qu ’en ski,comme dans la plupart des domaines concernés par le droit, les gens se tournent de plus en plus facilement vers les tribunaux : Les sportifs acceptent toujours plus difficilement d ’être responsables de leurs propres chutes, alors même que on sait pertinemment que se lancer sur une piste comporte des risques, estime Nicolas Duc. En cas de blessure, les usagers cherchent un coupable, même s’ils se sont blessés sans intervention de tiers.» Lors de collisions, la tentation est grande de chercher réparation auprès du skieur ou snowboarder «fautif ».

Les remontées mécaniques attaquées

Mais la tendance actuelle est de se retourner, quoi qu ’il arrive (collision ou simple chute), contre les entreprises de remontées mécaniques :elles sont davantage solvables que les particuliers qui, s’ils n ’ont pas d ’assurance RC, risquent d ’avoir bien de la peine à régler les montants exigés en réparation. Et surtout,ces dernières années, les tribunaux se sont montrés plus que compréhensifs envers les plaignants, au détriment des responsables de remontées mécaniques. «La situation était devenue absurde, raconte le jeune juriste lausannois. Pour être à l ’abri de toute responsabilité, les entreprises auraient quasiment dû matelasser chaque poteau, chaque pylône et chaque sapin d’un domaine skiable.Imaginez la blague et les coûts pour une piste qui parcourt la forêt… Les tout derniers arrêts rendus sont heureusement un peu plus réalistes : il faut tout de même admettre que les remontées mécaniques ne peuvent pas a priori éliminer tous les risques alpins.»

Sévir contre les inconscients

Restent les chauffards des pistes, qui foncent droit devant, se fichent des autres et jouent à leur et se faire peur. Pour les contrer, si possible avant l’accident, il existe déjà une mesure : les employés des remontées mécaniques peuvent interdire l’accès aux installations à un usager dangereux, voire lui retirer son abonnement si son comportement met les autres en danger.

Sévir contre les quelques inconscients, renforcer le sentiment de responsabilité individuelle par une meilleure prévention et une bonne formation, tenir compte de la réalité des pistes dans les jugements, telles sont globalement les conclusions de Nicolas Duc.

Car si les usagers continuent à se retourner contre les installations de remontées,on peut craindre de leur part l’instauration d’un système de police qui viendrait «fliquer» les skieurs. Et comme l’écrit Nicolas Duc, «…les sportifs pratiquent le ski ou le snowboard à titre de loisirs essentiellement (…)Or, les forces de l ’ordre ne représentent pas particulièrement les loisirs.»

De la piste au tribunal, quelques exemples

Collision en série sur la piste bleue : plusieurs blessés graves

Le cas :

Aux Crosets (Portes du Soleil,VS), deux personnes se heurtent sur la piste bleue «Jean-Bernard». Elles sont arrêtées sur le lieu de l’accident, soit derrière une bosse, ainsi que d’autres sportifs venus leur prêter main forte. Survient un troisième skieur, qui passe la bosse à vive allure et entre en collision avec l ’un des «secouristes ». Cette personne est tétraplégique à cause de cet accident,survenu en 1993. L’un des deux skieurs qui étaient impliqués dans la collision initiale a également été blessé, tout comme le skieur arrivé trop vite sur la bosse.

Le commentaire de Nicolas Duc :

«Comme cela se produit toujours en cas de lésions corporelles graves, un tribunal pénal s’est vu saisi de l’affaire, poursuivie d ’office.En droit pénal, on est soit reconnu coupable, soit libéré de toute charge : il n ’y a pas de partage de culpabilité. En l’occurrence, le skieur qui est arrivé rapidement sur la bosse a été reconnu coupable, notamment de lésions corporelles graves par négligence. En droit civil, les responsabilités auraient très probablement été partagées : les deux premiers skieurs et les personnes venues les aider ne devaient pas stationner derrière la bosse (violation de la règle FIS n °6), et le troisième n’aurait pas dû franchir la bosse à vive allure sans voir ce qui pouvait se cacher derrière l’obstacle (violation de la règle 2). Je trouve ce cas intéressant parce que le Tribunal fédéral,jusqu’auquel l’affaire est finalement remontée (ATF 122 IV 17 ss), semble amorcer une certaine prise de distance par rapport à la prépondérance absolue de cette obligation de «skier à vue». Même s’il conclut à la responsabilité pénale du skieur qui l’a transgressée, il évoque également une éventuelle répartition des responsabilités sur le plan civil, fondée sur la faute concomitante des victimes. Cette conception, qui balance les deux fautes, correspond à la mienne.»

Où l’on découvre qu’il y a des règles pour les snowboarders

Le cas :

En 1993 toujours,une snowboardeuse évolue aux Diablerets (VD). Elle transporte sur l ’épaule des piquets de slalom. En effectuant un virage backside, elle heurte un skieur arrêté sur la piste. Ce dernier a subi une fracture de la jambe.

Le commentaire de Nicolas Duc :

«La décision cantonale,datée de 1996,est intéressante parce que pour la première fois,un tribunal suisse établit très clairement que les règles FIS servent également à juger du comportement des snowboarders sur les pistes. Depuis lors, cette question qui était discutée a trouvé une réponse claire. La personne qui transportait les piquets a donc été reconnue coupable, parce qu’elle a effectué un virage sans voir ce qui se trouvait en aval.»

Un bloc de béton dangereux est dissimulé sous la neige : 1 mort

Le cas :

Mi-décembre 1991. Le bord de la piste est clairement défini par la neige fraîche non tassée,de 20 à 30 cm plus élevée que la surface damée de la piste. T.V., un bon skieur,touche la bordure de la piste et pénètre dans la zone non damée où il perd un ski.Il poursuit sa course sur un seul ski pendant une quinzaine de mètres. Il chute vers l'avant et heurte violemment de la poitrine un bloc de béton faisant saillie. T.V. est décédé quasi instantanément. L’obstacle qu’il a heurté était à 2 m environ de la piste et se situait dans une dépression partiellement masquée par une bosse pour les skieurs venant de l'amont. Le Tribunal fédéral a considéré que ce muret était un danger qu’il aurait fallu signaler. L’entreprise deremontées mécaniques et son responsable de la sécurité ont été reconnus coupables.

Le commentaire de Nicolas Duc :

«Sur le fond,je partage l’avis du Tribunal fédéral. Les circonstances permettent à première vue de conclure à la responsabilité de l’entreprise de remontées mécaniques et du chef de la sécurité. L’arrêt est toutefois particulièrement intéressant dans la mesure où, pour la première fois, notre Haute Cour remet en cause, sans y être véritablement contrainte, sa jurisprudence antérieure en matière d’obligation, pour les exploitants d’un domaine skiable, d’assurer la sécurité sur les descentes à ski. J’espère naturellement qu’il s ’agit d’un premier pas prometteur et que les prochaines décisions verront cette amorce d’une conception plus conforme à la réalité largement confirmée…»

Papa et sa fille sur un téléski monoplace : plusieurs fractures à la jambe

Le cas :

En janvier 1993,un père de famille et sa fille empruntent un téléski monoplace sur le domaine skiable de Thyon-Les Collons. En cours de montée, la fille tombe du ski-lift et commence à glisser le long de la pente. Son père tente sans succès de la saisir au passage. Il lâche alors l’installation et entreprend de descendre la pente en skiant, suivant le tracé du remonte-pente.Arrivé à la hauteur de sa fille, il la pousse de côté pour dévier sa trajectoire. Il ne voit pas le pylône du téléski, qu’il heurte des jambes. A cause de cette collision, le père de famille a subi diverses fractures, qui lui ont laissé des séquelles permanentes. Il a reproché à l’entreprise de remontées mécaniques de ne pas avoir matelassé le bas du pylône. Le Tribunal cantonal valaisan a rejeté sa demande, décision confirmée par le Tribunal fédéral (ATF 126 III 113).

Le commentaire de Nicolas Duc :

«Cette affaire présente un intérêt dans la mesure où elle a été examinée par des juges civils. Il est réjouissant de constater que le Tribunal fédéral prend de la distance par rapport à sa jurisprudence antérieure en matière de mesures de protection contre les obstacles sur les pistes de ski. Ici, notre Haute Cour a pu tenir compte de la responsabilité concomitante du père de famille, dont le comportement ne pouvait raisonnablement être prévisible pour l ’exploitant du téléski.»