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Romainmôtier : le
monastère dévoilé 1.
Des origines romaines |
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Longue dune heure environ, cette première «promenade intelligente» vous permet de marcher dans les sandales des moines qui ont investi le site durant près de mille ans. Et de découvrir leur histoire. Nos guides du jour sont Yann Dahhaoui et Fabrice
De Icco. Le premier travaille aux Archives de labbaye de St-Maurice
et le second aux Archives cantonales vaudoises. Tous deux sont passés
par la Faculté des lettres de lUniversité de Lausanne
et tous deux ont participé à la rédaction dun
ouvrage de référence paru récemment : «Romainmôtier,
histoire de labbaye». Cest sur la base de ce livre,
publié sous la direction de Jean-Daniel Morerod dans la Bibliothèque
historique vaudoise, que cette visite à travers Romainmôtier
a été élaborée. Suivez les guides. Point de départ de la balade: la sortie du parking principal de Romainmôtier. 1. Des origines romaines Le nom de Romainmôtier nous donne un indice sur lorigine du village. Môtier désigne en effet un monastère en français du Moyen Age. Quant au Romain qui précède, il peut sexpliquer de diverses manières. Selon lhypothèse qui remonte le plus loin dans le temps, Romainmôtier signifierait «le monastère de lendroit où il y a eu des Romains». A lappui de cette théorie, des fouilles archéologiques ont montré que le site était habité bien avant larrivée des moines par des Gaulois puis par des Gallo-Romains. Le passage des légions a laissé dautres
traces dans la région, notamment le nom dEnvy qui figure
sur un panneau routier adjacent au parking. Ce village doit son nom à
la formule latine «in viis» (sur les voies). Il nous rappelle
que lagglomération était placée sur une voie
romaine qui venait dOrbe, passait le gué du Nozon et continuait
vers la Gaule. Prendre la route qui monte en direction de Mont-la-Ville, et marcher quelques dizaines de mètres. On découvre alors une magnifique vue du village. 2. Les premiers moines Si ce ne sont pas les Romains qui ont donné leur nom au village, ce pourrait être Romain, ou plutôt saint Romain, lun des deux moines qui auraient fondé un premier monastère sur les bords de la rivière Nozon, vers 450 après J.-C. Mais cette hypothèse logique nest pas la seule. Plusieurs linguistes estiment en effet que Romainmôtier devait plutôt désigner le «monastère de Chramnelène», du nom de ce vassal du roi Clovis II qui exerçait son autorité sur les deux versants du Jura vers 630 / 642 et qui ordonna la construction dune église sur le site. Une dernière thèse attribue linvention
du nom de Romainmôtier au pape Etienne II, de passage dans la région
en 752. Le Saint-Père aurait alors baptisé lendroit
«le monastère romain», puisquil dépendrait
désormais de Rome. Mais cette version a très probablement
été inventée de toutes pièces par les moines
du XIIe siècle en mal de passé prestigieux. Continuer la marche en direction de Mont-la-Ville jusquà un petit banc de bois, placé entre deux arbres, devant la cantine de Chambayard. 3. Dans le «désert du Jura» Plusieurs candidats peuvent revendiquer le titre de fondateur du monastère. Les sources médiévales nous signalent en effet différentes tentatives de colonisation qui semblent toutes échouer après quelque temps. Soit parce quelles ont été victimes de la violence de lépoque soit par la faute dune incursion barbare. La première fondation daterait du Ve siècle après J.-C. et serait le fait de saint Romain et saint Lupicin. Ces deux frères issus du mouvement des Pères du Jura auraient implanté «un monastère en Alémanie» qui semble désigner Romainmôtier. Ces hommes se seraient aventurés dans un territoire vierge appelé «le désert du Jura». Cette expression médiévale imagée décrivait en réalité une vaste étendue de forêt, entrecoupée ici et là de poches dartisanat et de ruines romaines qui ont pu servir de base au premier monastère. Après cet épisode qui, sil est vrai, fait de Romainmôtier le plus vieux monastère de Suisse, nous perdons toute trace de lendroit qui ne réapparaît quen 630, quand Chramnelène réinvestit le site tombé à labandon. Il y installe alors une nouvelle communauté monastique, placée cette fois sous linfluence missionnaire irlandaise. Ce quil en advint? Nul ne le sait, puisque les sources
se taisent à nouveau jusquen 888, année où
le roi Rodolphe de Bourgogne cède un monastère «en
très mauvais état» à sa sur Adélaïde,
peut-être en cadeau de mariage. Probablement soucieuse de lui rendre
sa grandeur passée, Adélaïde fait basculer le destin
de Romainmôtier quelle pousse dans le giron de Cluny, un ordre
monastique bénédictin appelé à devenir prestigieux. |
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Redescendre en direction du parking, et sarrêter devant le panneau routier qui annonce Romainmôtier. 4. Un site clunisien Dès le Xe siècle, lhistoire de Romainmôtier est indissociablement liée à celle de Cluny. Cet ordre monastique basé en Bourgogne actuelle est dirigé dès 909 par labbé Bernon et va se doter progressivement dun puissant réseau de monastères affiliés dont Romainmôtier fera partie. Les traits distinctifs de lordre étaient la prière perpétuelle, laide aux pauvres et le culte des morts. Dans une seconde phase de son développement, sous labbatiat dOdilon (994-1049), lordre tente même de réformer les murs de la société en étant notamment à lorigine de la Trêve de Dieu, que les religieux de lépoque cherchaient parfois à imposer aux combattants. Lordre connaît un développement
phénoménal. Il va regrouper jusquà 1400 maisons
et 10000 moines au début du XIIe siècle, quand les
critiques commencent à se faire entendre. Labbé Pierre
le Vénérable (1122-1156) doit ainsi faire face à
des reproches concernant le faste de lordre, son formidable enrichissement
et son relâchement moral. |
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Poursuivre en direction du village, entrer dans Romainmôtier et sengager sous la Tour de lhorloge. Tourner encore à droite pour marcher jusquà la maison pourvue de volets bernois. 5. Le prieuré Le testament dAdélaïde, daté de
929, prévoit que les établissements de Romainmôtier
et Cluny seront désormais gérés par le même
abbé. Dans un premier temps, les abbés de Cluny sont aussi
abbés de Romainmôtier. Cest pour cela que lon
parle dune abbaye. Mais la situation va vite évoluer dans
le sens dune «dégradation» progressive de Romainmôtier.
Avec limportance croissante de lordre clunisien, labbé
ne parvient plus à gérer plusieurs communautés monastiques
en même temps, ce qui le pousse à déléguer
son pouvoir sur Romainmôtier à un prieur qui dirige labbaye
à sa place. Habitait-il ici, dans ce quon appelle aujourdhui
«la maison du prieur»? La question reste ouverte. Revenir sur ses pas en direction de la tour surmontée dune horloge qui fait face à léglise de Romainmôtier. 6. La Tour de lhorloge Cest ici, à lendroit que lon appelait la «porterie» au Moyen âge, que se déroule un épisode haut en couleur de la vie du monastère. Tout commence avec la mutinerie de six moines, courant 1287. Si lorigine du conflit reste obscure, certains historiens imaginent que le prieur truquait ses comptes et quil provoqua ainsi la colère des moines. Ceux-ci ripostent par un acte symbolique, en sortant de léglise le coffre du prieur qui contenait ses archives (et donc ses comptes). Ce geste restant insuffisant, voilà que certains rebelles quittent le monastère sans autorisation, probablement pour négocier lappui des gens de la région, voire même des seigneurs de Savoie qui possèdent un avant-poste dans les environs : le château des Clées. Cest à leur retour, quand ils arrivent devant cette Tour de lhorloge qui servait dentrée au monastère, que se produit lépisode le plus musclé : les moines cassent le bras du portier qui cherchait à leur refuser lentrée. Le bilan de la révolte? Le prieur louche est remplacé
et deux des moines rebelles, qui avaient été excommuniés
dans un premier temps, retrouvent une place de choix au monastère.
Cet épilogue permet dimaginer que les moines avaient raison
de contester le prieur. |
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Entrer dans léglise et longer le mur de gauche, jusquau fond, où se trouvent des stalles en bois ornées de visages et de motifs animaliers. 7. Le chur des moines Les moines qui prenaient place dans ces stalles durant loffice y entonnaient de nombreux airs, notamment parce que la plupart des prières étaient chantées. Outre le chant, la vie culturelle des moines touchait encore à des domaines comme la lecture, lécriture et le latin. Autant de matières qui étaient enseignées par le maître des novices aux nouveaux arrivés. Certains textes nous permettent encore dimaginer
que labbaye comptait une bibliothèque et quelle avait
une activité de copie et denluminure. Nous savons enfin que
les étudiants les plus doués partaient à luniversité,
notamment à Paris, pour y étudier la théologie. Lopportunité
que cela pouvait constituer na pas empêché certains
moines de mal se comporter. Lhistoire a ainsi conservé la
trace dun certain Robert dArbois, qui logeait à la
maison des étudiants clunisiens de Paris vers 1343 et qui fut contraint
de rentrer à Romainmôtier parce quil y avait introduit
des armes et quil sen servait pour tenter de détrousser
dautres clercs. |
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Passer dans le chur de léglise et viser le coin du fond, sur la droite du vitrail, où se trouve un pilier surmonté dun motif sculpté montrant un chevalier qui rend ses armes à un escargot. 8 (1). Le chevalier et lescargot Ce motif, qui reste très difficile à
interpréter, nous rappelle que le monastère devait composer
avec la présence dhommes en armes dans la région.
Et que ce voisinage posait parfois problème. En témoignent
les accrochages récurrents avec les seigneurs laïcs de Grandson
et de Salins, en Franche-Comté. La violence de certaines querelles
a même nécessité lintervention du pape, notamment
en 1050, lorsque Léon IX dut sinterposer pour calmer les
Grandson qui causaient de grands dégâts dans la région. |
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Sur la droite du seigneur et de lescargot se trouve un abbé gisant, Henri de Sévery. 8 (2). Le gisant qui devint fontaine Vous contemplez Henri de Sévery, qui fut prieur de Romainmôtier entre 1371 et 1380 et qui termina sa carrière sur le siège épiscopal de Maurienne, puis de Rodez. Une promotion unique dans lhistoire du monastère. A noter, sur le gisant, les divers trous qui ont été percés par les Réformés, après la conquête bernoise de 1536. Ils nous apprennent que la statue du prieur fut transformée en fontaine par les habitants passés à la foi nouvelle, qui sattaquaient aux images catholiques. Outre ce gisant malmené, les fouilles archéologiques ont encore permis de retrouver de nombreux fragments constituant un magnifique monument funéraire pour le prieur. Autant de découvertes qui nous renseignent sur la vie du monastère à lépoque catholique, mais qui posent un problème délicat à lEtat, comme aux archéologues, historiens et à la paroisse protestante daujourdhui. Que faut-il en faire? Va-t-on les remettre en place dans lEglise, quitte à tromper lesprit protestant du lieu, et, dune certaine manière muséifier le bâtiment? Ou va t-on les exposer ailleurs? A noter que certains dentre eux, dont un moine
décapité, sont déjà exposés dans le
musée situé près de la Tour de lhorloge (entrée
4 fr.). En revenant sur ses pas, à hauteur de la sortie de léglise, on découvre sur la gauche une porte, puis un escalier qui mène à la chapelle Saint-Michel. Elle mérite le détour. 9. La chapelle Saint-Michel Selon certains historiens de lart, les chapelles clunisiennes dédiées comme celle-ci à saint Michel étaient lendroit où lon célébrait le culte des morts. Les riches de la région payaient en effet les moines du couvent pour quils disent des messes en souvenir des défunts. Cette activité avait été promue par Odilon, un abbé de Cluny. Elle devint très vite une source de revenus importante pour les monastères. Si importante quon peut parler, pour la fin du Moyen Age, de véritable «comptabilité de lau-delà», selon lexpression dun spécialiste. Sous la période bernoise, cette chapelle connaît
une affectation moins prestigieuse. Comme léglise qui se
trouve sous nos pieds suffit amplement aux besoins de la petite paroisse
protestante, la chapelle Saint-Michel est transformée en grenier.
De grands sillons verticaux, creusés dans les colonnes et les murs,
signalent encore les endroits où lon mettait des planches
pour séparer les grains. |
![]() Le magnifique incarnat des pierres nous rappelle que l'abbaye fut victime de plusieurs incendies |
Ressortir de léglise, avant de la contourner par la gauche. 10. Les pierres rouges Lextérieur du bâtiment est caractérisé
par de nombreuses pierres rouges. Si certaines dentre elles nous
rappellent que léglise fut victime de plusieurs incendies,
dautres ont été rougies au chalumeau, au début
du siècle dernier, quand on cherchait à harmoniser lensemble.
Le magnifique incarnat des pierres na donc rien à voir avec
la couleur originelle, un blanc qui recouvrait tout lédifice
et qui était orné de quelques décorations. En se rapprochant des murs de léglise, on découvre, sur un pilier placé vers le milieu, un personnage sculpté dans la pierre qui pourrait être un moine. 11. La vie des moines Nous savons fort peu de choses de la vie des vingt à trente moines qui habitaient là. Heureusement, un document de 1513 nous décrit quelques-unes des tâches qui avaient été attribuées à lintérieur. Le prieur soccupait surtout de la situation temporelle du monastère et il déléguait le contrôle des activités spirituelles à un sous-prieur de son choix. Pour le reste, un charretier était chargé de véhiculer le bois nécessaire au travail de la cuisine et un doyen fonctionnait comme économe de la maison. Sy ajoutaient un camérier, chargé de lhabillage des moines, et un cellerier qui ravitaillait le couvent en fromages et ufs. Le sacristain entretenait léglise et laumônier distribuait du pain aux pauvres. Linfirmier soccupait des malades et de la culture des plantes médicinales dans le jardin. Le chantre surveillait le chur monastique et le maître des novices était chargé de linstruction des jeunes religieux. Enfin, le bouteiller soccupait des vins et le cuisinier préparait les repas et cultivait ses légumes. Il faut noter que, malgré son organisation interne,
Romainmôtier ne formait pas une communauté coupée
du monde. Elle faisait vivre certains ouvriers comme une foule de laïcs
(on a même retrouvé une fille de joie dans la cellule dun
moine). Ces besoins expliquent quun village se soit formé
non loin du monastère. |
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Poursuivre sa route le long de léglise, jusquà la maison de paroisse, puis tourner à droite sur la route qui traverse la rivière. Peu après, on tourne encore à droite après un panneau «service du feu» pour emprunter un sentier qui longe la rivière. Sarrêter peu avant la cascade, face à la grande maison ornée dun drapeau bernois. 12. Le prieuré (2) La chute du monastère de Romainmôtier est précipitée par un jeu dalliances qui incite les Réformés de Berne à envahir le Pays de Vaud en 1536, parce que leur alliée Genève se trouve menacée par les Savoyards. Cette conquête scelle le sort de Romainmôtier, malgré une tentative de Fribourg de sortir le monastère des griffes de Berne. Le bourg devenant protestant, la vingtaine de moines qui restaient là assistent à la démolition de leurs autels. Un chroniqueur contemporain des événements rapporte que le prieur Théodule de Riddes en serait mort de chagrin, et que, drame ultime, il aurait été enterré à la mode luthérienne! Reste que tous les moines ne connaissent pas ce funeste destin. Ceux qui ne veulent pas renier leur foi catholique obtiennent lautorisation de partir. Dautres restent, se convertissent et ont des enfants. Dautres encore deviennent pasteurs et vont ainsi assister les Bernois qui avaient besoin de religieux pour imposer la Réforme en Pays de Vaud. Ainsi conquis et transformé, Romainmôtier devient le centre de lun des bailliages les plus recherchés de Berne, parce quil garantissait de grandes richesses à son bailli. Cest ici que sachève la balade. On
peut encore remonter la rivière jusquau pont et tourner à
droite pour retourner dans le village. Histoire, par exemple, de faire
halte au prieuré pour y déguster lune des nombreuses
tartes maison qui y sont proposées. |