Romainmôtier : le monastère dévoilé
Jocelyn Rochat

1. Des origines romaines
2. Les premiers moines
3. Dans le «désert du Jura»

4. Un site clunisien
5. Le prieuré
6. La Tour de l'horloge
7. Le chœur des moines
8 (1). Le chevalier et l'escargot
8 (2). Le gisant qui devint fontaine
9. La chapelle Saint-Michel
10. Les pierres rouges
11. La vie des moines
12. Le prieuré (2)


En haut : Yann Dahhaoui (à gauche)
et Fabrice de Icco, nos guides du jour
En bas : L'abbaye de Romainmôtier,
vue de Chambayard

Longue d’une heure environ, cette première «promenade intelligente» vous permet de marcher dans les sandales des moines qui ont investi le site durant près de mille ans. Et de découvrir leur histoire.

Nos guides du jour sont Yann Dahhaoui et Fabrice De Icco. Le premier travaille aux Archives de l’abbaye de St-Maurice et le second aux Archives cantonales vaudoises. Tous deux sont passés par la Faculté des lettres de l’Université de Lausanne et tous deux ont participé à la rédaction d’un ouvrage de référence paru récemment : «Romainmôtier, histoire de l’abbaye». C’est sur la base de ce livre, publié sous la direction de Jean-Daniel Morerod dans la Bibliothèque historique vaudoise, que cette visite à travers Romainmôtier a été élaborée. Suivez les guides.

Point de départ de la balade: la sortie du parking principal de Romainmôtier.

1. Des origines romaines

Le nom de Romainmôtier nous donne un indice sur l’origine du village. Môtier désigne en effet un monastère en français du Moyen Age. Quant au Romain qui précède, il peut s’expliquer de diverses manières. Selon l’hypothèse qui remonte le plus loin dans le temps, Romainmôtier signifierait «le monastère de l’endroit où il y a eu des Romains». A l’appui de cette théorie, des fouilles archéologiques ont montré que le site était habité bien avant l’arrivée des moines par des Gaulois puis par des Gallo-Romains.

Le passage des légions a laissé d’autres traces dans la région, notamment le nom d’Envy qui figure sur un panneau routier adjacent au parking. Ce village doit son nom à la formule latine «in viis» (sur les voies). Il nous rappelle que l’agglomération était placée sur une voie romaine qui venait d’Orbe, passait le gué du Nozon et continuait vers la Gaule.

Prendre la route qui monte en direction de Mont-la-Ville, et marcher quelques dizaines de mètres. On découvre alors une magnifique vue du village.

2. Les premiers moines

Si ce ne sont pas les Romains qui ont donné leur nom au village, ce pourrait être Romain, ou plutôt saint Romain, l’un des deux moines qui auraient fondé un premier monastère sur les bords de la rivière Nozon, vers 450 après J.-C. Mais cette hypothèse logique n’est pas la seule. Plusieurs linguistes estiment en effet que Romainmôtier devait plutôt désigner le «monastère de Chramnelène», du nom de ce vassal du roi Clovis II qui exerçait son autorité sur les deux versants du Jura vers 630 / 642 et qui ordonna la construction d’une église sur le site.

Une dernière thèse attribue l’invention du nom de Romainmôtier au pape Etienne II, de passage dans la région en 752. Le Saint-Père aurait alors baptisé l’endroit «le monastère romain», puisqu’il dépendrait désormais de Rome. Mais cette version a très probablement été inventée de toutes pièces par les moines du XIIe siècle en mal de passé prestigieux.

Continuer la marche en direction de Mont-la-Ville jusqu’à un petit banc de bois, placé entre deux arbres, devant la cantine de Chambayard.

3. Dans le «désert du Jura»

Plusieurs candidats peuvent revendiquer le titre de fondateur du monastère. Les sources médiévales nous signalent en effet différentes tentatives de colonisation qui semblent toutes échouer après quelque temps. Soit parce qu’elles ont été victimes de la violence de l’époque soit par la faute d’une incursion barbare.

La première fondation daterait du Ve siècle après J.-C. et serait le fait de saint Romain et saint Lupicin. Ces deux frères issus du mouvement des Pères du Jura auraient implanté «un monastère en Alémanie» qui semble désigner Romainmôtier. Ces hommes se seraient aventurés dans un territoire vierge appelé «le désert du Jura». Cette expression médiévale imagée décrivait en réalité une vaste étendue de forêt, entrecoupée ici et là de poches d’artisanat et de ruines romaines qui ont pu servir de base au premier monastère.

Après cet épisode qui, s’il est vrai, fait de Romainmôtier le plus vieux monastère de Suisse, nous perdons toute trace de l’endroit qui ne réapparaît qu’en 630, quand Chramnelène réinvestit le site tombé à l’abandon. Il y installe alors une nouvelle communauté monastique, placée cette fois sous l’influence missionnaire irlandaise.

Ce qu’il en advint? Nul ne le sait, puisque les sources se taisent à nouveau jusqu’en 888, année où le roi Rodolphe de Bourgogne cède un monastère «en très mauvais état» à sa sœur Adélaïde, peut-être en cadeau de mariage. Probablement soucieuse de lui rendre sa grandeur passée, Adélaïde fait basculer le destin de Romainmôtier qu’elle pousse dans le giron de Cluny, un ordre monastique bénédictin appelé à devenir prestigieux.

Redescendre en direction du parking, et s’arrêter devant le panneau routier qui annonce Romainmôtier.

4. Un site clunisien

Dès le Xe siècle, l’histoire de Romainmôtier est indissociablement liée à celle de Cluny. Cet ordre monastique basé en Bourgogne actuelle est dirigé dès 909 par l’abbé Bernon et va se doter progressivement d’un puissant réseau de monastères affiliés dont Romainmôtier fera partie. Les traits distinctifs de l’ordre étaient la prière perpétuelle, l’aide aux pauvres et le culte des morts. Dans une seconde phase de son développement, sous l’abbatiat d’Odilon (994-1049), l’ordre tente même de réformer les mœurs de la société en étant notamment à l’origine de la Trêve de Dieu, que les religieux de l’époque cherchaient parfois à imposer aux combattants.

L’ordre connaît un développement phénoménal. Il va regrouper jusqu’à 1400 maisons et 10’000 moines au début du XIIe siècle, quand les critiques commencent à se faire entendre. L’abbé Pierre le Vénérable (1122-1156) doit ainsi faire face à des reproches concernant le faste de l’ordre, son formidable enrichissement et son relâchement moral.

Poursuivre en direction du village, entrer dans Romainmôtier et s’engager sous la Tour de l’horloge. Tourner encore à droite pour marcher jusqu’à la maison pourvue de volets bernois.

5. Le prieuré

Le testament d’Adélaïde, daté de 929, prévoit que les établissements de Romainmôtier et Cluny seront désormais gérés par le même abbé. Dans un premier temps, les abbés de Cluny sont aussi abbés de Romainmôtier. C’est pour cela que l’on parle d’une abbaye. Mais la situation va vite évoluer dans le sens d’une «dégradation» progressive de Romainmôtier. Avec l’importance croissante de l’ordre clunisien, l’abbé ne parvient plus à gérer plusieurs communautés monastiques en même temps, ce qui le pousse à déléguer son pouvoir sur Romainmôtier à un prieur qui dirige l’abbaye à sa place. Habitait-il ici, dans ce qu’on appelle aujourd’hui «la maison du prieur»? La question reste ouverte.

Revenir sur ses pas en direction de la tour surmontée d’une horloge qui fait face à l’église de Romainmôtier.

6. La Tour de l’horloge

C’est ici, à l’endroit que l’on appelait la «porterie» au Moyen âge, que se déroule un épisode haut en couleur de la vie du monastère. Tout commence avec la mutinerie de six moines, courant 1287. Si l’origine du conflit reste obscure, certains historiens imaginent que le prieur truquait ses comptes et qu’il provoqua ainsi la colère des moines.

Ceux-ci ripostent par un acte symbolique, en sortant de l’église le coffre du prieur qui contenait ses archives (et donc ses comptes). Ce geste restant insuffisant, voilà que certains rebelles quittent le monastère sans autorisation, probablement pour négocier l’appui des gens de la région, voire même des seigneurs de Savoie qui possèdent un avant-poste dans les environs : le château des Clées. C’est à leur retour, quand ils arrivent devant cette Tour de l’horloge qui servait d’entrée au monastère, que se produit l’épisode le plus musclé : les moines cassent le bras du portier qui cherchait à leur refuser l’entrée.

Le bilan de la révolte? Le prieur louche est remplacé et deux des moines rebelles, qui avaient été excommuniés dans un premier temps, retrouvent une place de choix au monastère. Cet épilogue permet d’imaginer que les moines avaient raison de contester le prieur.

Entrer dans l’église et longer le mur de gauche, jusqu’au fond, où se trouvent des stalles en bois ornées de visages et de motifs animaliers.

7. Le chœur des moines

Les moines qui prenaient place dans ces stalles durant l’office y entonnaient de nombreux airs, notamment parce que la plupart des prières étaient chantées. Outre le chant, la vie culturelle des moines touchait encore à des domaines comme la lecture, l’écriture et le latin. Autant de matières qui étaient enseignées par le maître des novices aux nouveaux arrivés.

Certains textes nous permettent encore d’imaginer que l’abbaye comptait une bibliothèque et qu’elle avait une activité de copie et d’enluminure. Nous savons enfin que les étudiants les plus doués partaient à l’université, notamment à Paris, pour y étudier la théologie. L’opportunité que cela pouvait constituer n’a pas empêché certains moines de mal se comporter. L’histoire a ainsi conservé la trace d’un certain Robert d’Arbois, qui logeait à la maison des étudiants clunisiens de Paris vers 1343 et qui fut contraint de rentrer à Romainmôtier parce qu’il y avait introduit des armes et qu’il s’en servait pour tenter de détrousser d’autres clercs.

Passer dans le chœur de l’église et viser le coin du fond, sur la droite du vitrail, où se trouve un pilier surmonté d’un motif sculpté montrant un chevalier qui rend ses armes à un escargot.

8 (1). Le chevalier et l’escargot

Ce motif, qui reste très difficile à interpréter, nous rappelle que le monastère devait composer avec la présence d’hommes en armes dans la région. Et que ce voisinage posait parfois problème. En témoignent les accrochages récurrents avec les seigneurs laïcs de Grandson et de Salins, en Franche-Comté. La violence de certaines querelles a même nécessité l’intervention du pape, notamment en 1050, lorsque Léon IX dut s’interposer pour calmer les Grandson qui causaient de grands dégâts dans la région.

Sur la droite du seigneur et de l’escargot se trouve un abbé gisant, Henri de Sévery.

8 (2). Le gisant qui devint fontaine

Vous contemplez Henri de Sévery, qui fut prieur de Romainmôtier entre 1371 et 1380 et qui termina sa carrière sur le siège épiscopal de Maurienne, puis de Rodez. Une promotion unique dans l’histoire du monastère. A noter, sur le gisant, les divers trous qui ont été percés par les Réformés, après la conquête bernoise de 1536. Ils nous apprennent que la statue du prieur fut transformée en fontaine par les habitants passés à la foi nouvelle, qui s’attaquaient aux images catholiques.

Outre ce gisant malmené, les fouilles archéologiques ont encore permis de retrouver de nombreux fragments constituant un magnifique monument funéraire pour le prieur. Autant de découvertes qui nous renseignent sur la vie du monastère à l’époque catholique, mais qui posent un problème délicat à l’Etat, comme aux archéologues, historiens et à la paroisse protestante d’aujourd’hui. Que faut-il en faire? Va-t-on les remettre en place dans l’Eglise, quitte à tromper l’esprit protestant du lieu, et, d’une certaine manière muséifier le bâtiment? Ou va t-on les exposer ailleurs?

A noter que certains d’entre eux, dont un moine décapité, sont déjà exposés dans le musée situé près de la Tour de l’horloge (entrée 4 fr.).

En revenant sur ses pas, à hauteur de la sortie de l’église, on découvre sur la gauche une porte, puis un escalier qui mène à la chapelle Saint-Michel. Elle mérite le détour.

9. La chapelle Saint-Michel

Selon certains historiens de l’art, les chapelles clunisiennes dédiées comme celle-ci à saint Michel étaient l’endroit où l’on célébrait le culte des morts. Les riches de la région payaient en effet les moines du couvent pour qu’ils disent des messes en souvenir des défunts. Cette activité avait été promue par Odilon, un abbé de Cluny. Elle devint très vite une source de revenus importante pour les monastères. Si importante qu’on peut parler, pour la fin du Moyen Age, de véritable «comptabilité de l’au-delà», selon l’expression d’un spécialiste.

Sous la période bernoise, cette chapelle connaît une affectation moins prestigieuse. Comme l’église qui se trouve sous nos pieds suffit amplement aux besoins de la petite paroisse protestante, la chapelle Saint-Michel est transformée en grenier. De grands sillons verticaux, creusés dans les colonnes et les murs, signalent encore les endroits où l’on mettait des planches pour séparer les grains.


Le magnifique incarnat des pierres
nous rappelle que l'abbaye fut victime
de plusieurs incendies

Ressortir de l’église, avant de la contourner par la gauche.

10. Les pierres rouges

L’extérieur du bâtiment est caractérisé par de nombreuses pierres rouges. Si certaines d’entre elles nous rappellent que l’église fut victime de plusieurs incendies, d’autres ont été rougies au chalumeau, au début du siècle dernier, quand on cherchait à harmoniser l’ensemble. Le magnifique incarnat des pierres n’a donc rien à voir avec la couleur originelle, un blanc qui recouvrait tout l’édifice et qui était orné de quelques décorations.

En se rapprochant des murs de l’église, on découvre, sur un pilier placé vers le milieu, un personnage sculpté dans la pierre qui pourrait être un moine.

11. La vie des moines

Nous savons fort peu de choses de la vie des vingt à trente moines qui habitaient là. Heureusement, un document de 1513 nous décrit quelques-unes des tâches qui avaient été attribuées à l’intérieur. Le prieur s’occupait surtout de la situation temporelle du monastère et il déléguait le contrôle des activités spirituelles à un sous-prieur de son choix.

Pour le reste, un charretier était chargé de véhiculer le bois nécessaire au travail de la cuisine et un doyen fonctionnait comme économe de la maison. S’y ajoutaient un camérier, chargé de l’habillage des moines, et un cellerier qui ravitaillait le couvent en fromages et œufs. Le sacristain entretenait l’église et l’aumônier distribuait du pain aux pauvres. L’infirmier s’occupait des malades et de la culture des plantes médicinales dans le jardin. Le chantre surveillait le chœur monastique et le maître des novices était chargé de l’instruction des jeunes religieux. Enfin, le bouteiller s’occupait des vins et le cuisinier préparait les repas et cultivait ses légumes.

Il faut noter que, malgré son organisation interne, Romainmôtier ne formait pas une communauté coupée du monde. Elle faisait vivre certains ouvriers comme une foule de laïcs (on a même retrouvé une fille de joie dans la cellule d’un moine). Ces besoins expliquent qu’un village se soit formé non loin du monastère.

Poursuivre sa route le long de l’église, jusqu’à la maison de paroisse, puis tourner à droite sur la route qui traverse la rivière. Peu après, on tourne encore à droite après un panneau «service du feu» pour emprunter un sentier qui longe la rivière. S’arrêter peu avant la cascade, face à la grande maison ornée d’un drapeau bernois.

12. Le prieuré (2)

La chute du monastère de Romainmôtier est précipitée par un jeu d’alliances qui incite les Réformés de Berne à envahir le Pays de Vaud en 1536, parce que leur alliée Genève se trouve menacée par les Savoyards. Cette conquête scelle le sort de Romainmôtier, malgré une tentative de Fribourg de sortir le monastère des griffes de Berne.

Le bourg devenant protestant, la vingtaine de moines qui restaient là assistent à la démolition de leurs autels. Un chroniqueur contemporain des événements rapporte que le prieur Théodule de Riddes en serait mort de chagrin, et que, drame ultime, il aurait été enterré à la mode luthérienne!

Reste que tous les moines ne connaissent pas ce funeste destin. Ceux qui ne veulent pas renier leur foi catholique obtiennent l’autorisation de partir. D’autres restent, se convertissent et ont des enfants. D’autres encore deviennent pasteurs et vont ainsi assister les Bernois qui avaient besoin de religieux pour imposer la Réforme en Pays de Vaud. Ainsi conquis et transformé, Romainmôtier devient le centre de l’un des bailliages les plus recherchés de Berne, parce qu’il garantissait de grandes richesses à son bailli.

C’est ici que s’achève la balade. On peut encore remonter la rivière jusqu’au pont et tourner à droite pour retourner dans le village. Histoire, par exemple, de faire halte au prieuré pour y déguster l’une des nombreuses tartes maison qui y sont proposées.