Le Valais au fil de l'eau
Sonia Arnal

Comment y aller?

1. Au secours, les bisses sont partout
2. Et la lumière fut
3. La roche, c'est dur
4. L’eau en héritage
5. Un nouveau départ
6. L’infiltration, ou comment les fuites ne sont pas perduespour tout le monde
7. Les métamorphoses
8. Une galerie à la force du poignet
9. Le bisse, le vrai
LE BISSE D’AYENT EN CHIFFRES

A LIRE ET À VOIR


Emmanuel Raynard, maître-assistant à
l'Institut de géographie de l'Université
de Lausanne

Longue de deux à trois heures environ, cette deuxième «promenade intelligente» vous fait découvrir le bisse d’Ayent, qui témoigne de la difficile gestion de l’eau en milieu alpin.

Le Valais, c’est les pentes enneigées des stations célèbres. De plus en plus, pour le touriste moyen, c’est aussi des marches le long des bisses. Depuis une dizaine d’années, ces belles balades ont la cote. Normal : en pente douce, elles sont accessibles à tous les promeneurs. Et elles se déroulent, pour la plupart, à l’ombre de forêts à la fraîcheur bien agréable en été.

Le bisse d’Ayent, en activité de mimai à fin septembre, présente ces qualités, ainsi que d’autres caractéristiques communes aux bisses. Il offre donc une excellente occasion de s’initier aux secrets de l’irrigation en montagne, une des spécialités d’Emmanuel Reynard, maître-assistant à l’Institut de géographie de l’Université de Lausanne, qui nous guide au fil de l’eau.

Comment y aller?

Le bisse d’Ayent se trouve près d’Anzère. Le meilleur moyen d’y accéder en évitant de retourner sur ses pas est d’utiliser les cars postauxau départ de la poste de Sion (à côté de la gareCFF). Le marcheur avisé prend le car qui va au barrage du Rawil et descend soit à Tseuzier, c’est-àdire au barrage (3h30 de marche, version longue et plus escarpée, voir texte), soit au lieu-dit Le Samarin (pas d’arrêt officiel, demander au chauffeur qui s’arrête volontiers), version plus courte (environ 2h15) et accessible à tous. Les deux itinérairessuivent le même bisse (il est impossible de se perdre) et prennent donc fin aux Mayens d’Arbaz, d’où un autrebus redescend sur Sion. Les horaires varient au cours de la saison, le mieux est donc de téléphoner aux cars postaux (027 327 34 34) ou de consulter le site internet des CFF, qui mentionne également les horaires des cars.

 


Le bisse du Roh, vu depuis le bisse
d'Ayent

1. Au secours, les bisses sont partout

En amont et en face du bisse d’Ayent, autour de Crans-Montana, les bisses sont partout sur le coteau valaisan. Cette omniprésence s’explique par les conditions climatiques particulières de la région : peu de pluie, beaucoup de soleil et du fœhn. Cette aridité rend l’irrigation des cultures non pas indispensable, mais nécessaire pour améliorer la productivité de l’agriculture. C’est la fonction des bisses, qui drainent l’eau des rivières de montagne vers les prairies, les vergers et les vignes.

Mais, contrairement à ce que l’on imagine généralement, les besoins eneau ont surtout augmenté lorsque leValais a accru sa production de viande, vendue aux villes romandes ou lombardes. Ce sont donc les prairies, grâce auxquelles on engrange du foin pour nourrir les bêtes l’hiver, qui sont surtout arrosées.

Cette pratique est séculaire : les premières mentions écrites de ces ouvrages remontent au XIIIe siècle et font référence à des bisses déjà anciens. La légende voudrait que ce soient les Romains, ou plus tard les Sarrasins, qui aient introduit cette forme d’irrigation en Valais. Ce qui est sûr, c’est que le réseau s’est considérablement développé avec les années. Selon certains spécialistes, on comptait 207 bisses pour 1400 kilomètres de canaux au début du XXe siècle. En suivant le premier tronçon du bisse d’Ayent, on a ainsi une très belle vue sur un autre bisse, celui du Roh.


Le barrage du Tseuzier, point de
départ de la version longue de cette
balade

2. Et la lumière fut

A partir du début du XXe siècle, suite à des innovations technologiques notamment, de nombreux changements vont intervenir dans la gestion de l’eau. Le bisse d’Ayent a par exemple été abandonné dans sa partie supérieure après la construction en 1957 du barrage de Tseuzier et son exploitation hydroélectrique.

Cette transformation ne s’est pas faite, contrairement à ce que l’on pourrait supposer, au détriment des agriculteurs locaux. Un accord avec l’entreprise qui gère les centrales électriques leur donne droit à un certain volume d’eau par année, et plus intéressant encore, les litres inemployés sont revendus.

Cette stratégie intelligente a rapporté 36’000 francs en 1997. Depuis la création du barrage, une galerie souterraine amène désormais l’eau directement à Samarin, point à partir duquel le bisse est toujours en activité aujourd’hui : il irrigue 590 hectares de prairies et 300 hectares de vignes.

D’autres bisses en Valais ont été complètement ou partiellement abandonnés : l’entretien en est souvent très coûteux, l’activité agricole n’a plus la même importance et la gestion de l’eau n’est plus aussi cruciale.

3. La roche, c’est dur

Même si elle n’est plus en activité et qu’on ne peut donc plus y voir l’eau couler, la première partie de la balade offre tout de même quelques sensations fortes. Certains passages sont franchement à pic : à déconseiller aux personnes sensibles au vertige (réd. sur certains passages, il faut se tenir à une corde vissée à la paroi). C’est aussi là que l’on peut admirer l’une des techniques traditionnelles de construction, pas la plus facile : un canal a été creusé directement dans la roche. Avec une difficulté majeure, dont on ne sait pas exactement comment elle était surmontée au Moyen Age : la déclivité, qui doit être constante mais très faible. Traditionnellement, c’est le gardien du bisse qui était (et est toujours, dans les parties en activité) chargé de surveiller, presque quotidiennement en été, le bon écoulement de l’eau dans le canal, de dégager les obstructions, et de veiller… au vol d’eau!


Samarin, point de départ de la balade
facile

4. L’eau en héritage

Cette écluse était utilisée pour déverser le trop-plein d’eau dans les abîmes. On en trouve d’autres sur le trajet qui ont une fonction différente : répartir l’eau entre tous les ayants droit. Jusqu’au début du XXe siècle, il y avait plus de demandes que d’offre et les tensions étaient assez vives autour du partage de l’eau. Elles étaient arbitrées soit par la commune, soit, comme à Ayent, par le «consortage».

Ce type d’association se créait pour construire un bisse et se chargeait ensuite de l’entretenir, de l’agrandir, et de gérer la répartition de l’eau entre les membres, tous propriétaires de terrains. Le partage se faisait par exemple en fonction de la superficie à irriguer, des parts possédées, etc… Le tout était en général hérité de père en fils.

Un usage illustre bien les enjeux liés à la possession de l’eau : dans certains cas, le consortage du bisse de Savièse stipulait qu’une villageoise qui épousait un «non-bourgeois» perdait ses droits sur l’eau… Une façon d’éviter les fuites hors de la communauté. Ces règles, souvent très anciennes et restrictives, ont été progressivement abandonnées au cours du XXe siècle, quand l’eau a perdu de sa valeur.

5. Un nouveau départ

Depuis la construction du barragede Tseuzier, c’est cette conduite forcée, à Samarin, qui amène l’eau dans le bisse d’Ayent. On peut tout à fait choisir decommencer la balade ici, surtout si l’on marche avec des enfants : cette partie est très facile et on peut y accéder en bus postal.

6. L’infiltration, ou comment les fuites ne sont pas perdues pour tout le monde

Le passage moins abrupt qui commence maintenant permet de longer uncertain temps une portion du bisse d’Ayent construite selon une autre technique que la roche creusée précédemmentdécrite : ici, la terre a été directement enlevée sur le versant de la montagne pour former un canal. Une façon de procéder qui ne va pas sans créer quelques problèmes: selon le type de sols, l’infiltration (l’eau ne suit plus le long du bisse mais est absorbée par la terre) est très importante puisqu’elle peut atteindre 50 %. On a longtemps cherché à limiter ces pertes, certes très ennuyeuses si l’on considère la fin ultime des bisses, soit l’irrigation des prairies et des cultures. Mais des études ont montré que ces infiltrations sont «récupérées» en aval par toutes sortes de plantes qui ne pourraient pas pousser là si les bisses étaient parfaitement étanches.


Tronçon du bisse reconstruit en fer

7. Les métamorphoses

Faire passer de l’eau partout en montagne, c’est s’adapter à des solsparfois difficiles, comme on l’a vu avec la roche, mais aussi savoir se jouer des fréquents glissements et autres modifications de terrain. Une technique née au XIXe siècle permet de réparer facilement ces dommages naturels. Commeon peut le voir sur la photo ci-contre,certains tronçons du bisse ont étéreconstruits en fer. Malléable, ce matériaune casse pas – contrairement aubéton – mais se déforme et peut ensuite facilement être remodelé. Si le sols’affaisse, on peut le surélever et l’adapter.Ce canal «hors sol» évite parailleurs les pertes dues à l’infiltration. Pas très esthétique pour le touriste qui aime se plonger dans la tradition lorsqu’il suit un bisse, mais diablement efficace.

8. Une galerie à la force du poignet

Ce tunnel de 95 mètres a été percé en 1831 par des mineurs italiens, à la main – le creusement à l’explosif ne sera maîtrisé que plus tard. Le but de l’ouvrage : éviter le passage difficile en chéneaux suspendus de Torrent-Croix . L’eau ne contourne plus la roche mais passe à l’intérieur. Les chéneaux sont très difficiles à entretenir et coûtent très cher : dès que les moyens techniques ont permis de les éviter, ils ont été remplacés, parfois entièrement. Petits détails piquants : ce tunnel est pourvu d’un balcon qui permet d’observer les chéneaux encore accrochés à la paroi rocheuse. Et depuis peu, il est éclairé à la demande (presser l’interrupteur à l’entrée) par de l’électricité solaire…

9. Le bisse, le vrai

Quand on pense bisse, c’est cette image que l’on voit. Ces chéneaux suspendus, situés au lieu-dit Torrent- Croix, sont les seuls vestiges de ce type le long du bisse d’Ayent. L’eau ne passe plus là depuis longtemps : comme on l’a dit, l’intérêt pratique de ces ouvragesest discutable – allez réparer une planche au milieu du canal, suspendudans le vide, ou nettoyer des dépôts qui obstruent le passage de l’eau… Au XIXe siècle, le bisse a d’ailleurs été mis au repos forcé durant sept ans : ce passage a été fortement endommagé, vraisemblablementà cause d’une catastrophenaturelle comme il y en a eubeaucoup entre 1800 et 1850. Son intérêt touristique est par contre indéniable.Le consortage du bisse d’Ayenta d’ailleurs reconstitué une partie deschéneaux en 1991 et 1997 (voir photoci-dessus) et aménagé un balcon pour que les marcheurs puissent l’admirer. Les poutres en bois (les «boutstets»)sont fixées dans un trou creusé directement dans la roche et supportent les planches qui forment le canal. Un petitcoup d’œil dans le vide permet d’apprécier le courage qu’il a fallu aux ouvriers pour construire un tel ouvrage…

LE BISSE D’AYENT EN CHIFFRES

Altitude de départ : ..........................1520 m
Altitude d’arrivée : ..............................940 m
Longueur : ............................15 km (environ)
Construction : ...............................vers 1446
Capacité : ..............................400-500 l./sec.


A LIRE ET À VOIR :

Denis Reynard, «Histoires d’eau.Bisses et irrigation en Valais auXVe siècle», Cahiers lausannois d’histoire médiévale, n° 30, Lausanne, 2002
(prix : 35 francs, à commander à CLHM, Section d’histoire, BFSH 2, 1015 Lausanne, clhm@hist.unil.ch).

Dominique Guex, Emmanuel Reynard, «L’eau dans tous ses états», Actes du cycle de conférences 2001 de l’Association des Anciens de l’IGUL, Travaux et recherches de l’IGUL n° 22, Lausanne, 2002 (l’ouvrage, vendu au prix de 25 francs, contient notamment un texte de Jean-Henry Papilloud sur les bisses du Valais, et un texte d’Emmanuel Reynard sur le bisse d’Ayent; à commander à l’Institut de géographie, Secrétariat, BFSH 2, 1015 Lausanne, marcia.curchod@igul.unil.ch).

«Les bisses du Valais», Sierre, Monographic (ouvrage de référence richement illustré, disponible en librairie).

Guy Bratt, «The Bisses of Valais. Man-made watercourses inSwitzerland», Gerrards Cross (ouvrage synthétique en anglais avec un choix de randonnées; disponible en librairie).

«Sentiers valaisans, les bisses», brochure de Valais tourisme et de l’Association valaisanne de larandonnée pédestre (Valrando), disponible auprès de l’Office du tourisme (027 327 35 70). Musée alpin et musée des bisses, 1927 Anzère. Tél. 027 399 28 00. Entrée libre, ouvert 24h/24, mais plus de lumière électrique à partir de 20h.