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Le Valais au fil de l'eau 1. Au secours, les bisses sont partout |
![]() Emmanuel Raynard, maître-assistant à l'Institut de géographie de l'Université de Lausanne |
Longue de deux à trois heures environ, cette deuxième «promenade intelligente» vous fait découvrir le bisse dAyent, qui témoigne de la difficile gestion de leau en milieu alpin. Le Valais, cest les pentes enneigées des stations célèbres. De plus en plus, pour le touriste moyen, cest aussi des marches le long des bisses. Depuis une dizaine dannées, ces belles balades ont la cote. Normal : en pente douce, elles sont accessibles à tous les promeneurs. Et elles se déroulent, pour la plupart, à lombre de forêts à la fraîcheur bien agréable en été. Le bisse dAyent, en activité de mimai à
fin septembre, présente ces qualités, ainsi que dautres
caractéristiques communes aux bisses. Il offre donc une excellente
occasion de sinitier aux secrets de lirrigation en montagne,
une des spécialités dEmmanuel Reynard, maître-assistant
à lInstitut de géographie de lUniversité
de Lausanne, qui nous guide au fil de leau. Le bisse dAyent se trouve près dAnzère.
Le meilleur moyen dy accéder en évitant de retourner
sur ses pas est dutiliser les cars postauxau départ de la
poste de Sion (à côté de la gareCFF). Le marcheur
avisé prend le car qui va au barrage du Rawil et descend soit à
Tseuzier, cest-àdire au barrage (3h30 de marche, version
longue et plus escarpée, voir texte), soit au lieu-dit Le Samarin
(pas darrêt officiel, demander au chauffeur qui sarrête
volontiers), version plus courte (environ 2h15) et accessible à
tous. Les deux itinérairessuivent le même bisse (il est impossible
de se perdre) et prennent donc fin aux Mayens dArbaz, doù
un autrebus redescend sur Sion. Les horaires varient au cours de la saison,
le mieux est donc de téléphoner aux cars postaux (027 327
34 34) ou de consulter le site internet des CFF, qui mentionne également
les horaires des cars.
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![]() Le bisse du Roh, vu depuis le bisse d'Ayent |
1. Au secours, les bisses sont partout En amont et en face du bisse dAyent, autour de Crans-Montana, les bisses sont partout sur le coteau valaisan. Cette omniprésence sexplique par les conditions climatiques particulières de la région : peu de pluie, beaucoup de soleil et du fhn. Cette aridité rend lirrigation des cultures non pas indispensable, mais nécessaire pour améliorer la productivité de lagriculture. Cest la fonction des bisses, qui drainent leau des rivières de montagne vers les prairies, les vergers et les vignes. Mais, contrairement à ce que lon imagine généralement, les besoins eneau ont surtout augmenté lorsque leValais a accru sa production de viande, vendue aux villes romandes ou lombardes. Ce sont donc les prairies, grâce auxquelles on engrange du foin pour nourrir les bêtes lhiver, qui sont surtout arrosées. Cette pratique est séculaire : les premières
mentions écrites de ces ouvrages remontent au XIIIe siècle
et font référence à des bisses déjà
anciens. La légende voudrait que ce soient les Romains, ou plus
tard les Sarrasins, qui aient introduit cette forme dirrigation
en Valais. Ce qui est sûr, cest que le réseau sest
considérablement développé avec les années.
Selon certains spécialistes, on comptait 207 bisses pour 1400 kilomètres
de canaux au début du XXe siècle. En suivant le premier
tronçon du bisse dAyent, on a ainsi une très belle
vue sur un autre bisse, celui du Roh. |
![]() Le barrage du Tseuzier, point de départ de la version longue de cette balade |
A partir du début du XXe siècle, suite à des innovations technologiques notamment, de nombreux changements vont intervenir dans la gestion de leau. Le bisse dAyent a par exemple été abandonné dans sa partie supérieure après la construction en 1957 du barrage de Tseuzier et son exploitation hydroélectrique. Cette transformation ne sest pas faite, contrairement à ce que lon pourrait supposer, au détriment des agriculteurs locaux. Un accord avec lentreprise qui gère les centrales électriques leur donne droit à un certain volume deau par année, et plus intéressant encore, les litres inemployés sont revendus. Cette stratégie intelligente a rapporté 36000 francs en 1997. Depuis la création du barrage, une galerie souterraine amène désormais leau directement à Samarin, point à partir duquel le bisse est toujours en activité aujourdhui : il irrigue 590 hectares de prairies et 300 hectares de vignes. Dautres bisses en Valais ont été complètement
ou partiellement abandonnés : lentretien en est souvent très
coûteux, lactivité agricole na plus la même
importance et la gestion de leau nest plus aussi cruciale. Même si elle nest plus en activité et
quon ne peut donc plus y voir leau couler, la première
partie de la balade offre tout de même quelques sensations fortes.
Certains passages sont franchement à pic : à déconseiller
aux personnes sensibles au vertige (réd. sur certains passages,
il faut se tenir à une corde vissée à la paroi).
Cest aussi là que lon peut admirer lune des techniques
traditionnelles de construction, pas la plus facile : un canal a été
creusé directement dans la roche. Avec une difficulté majeure,
dont on ne sait pas exactement comment elle était surmontée
au Moyen Age : la déclivité, qui doit être constante
mais très faible. Traditionnellement, cest le gardien du
bisse qui était (et est toujours, dans les parties en activité)
chargé de surveiller, presque quotidiennement en été,
le bon écoulement de leau dans le canal, de dégager
les obstructions, et de veiller
au vol deau! |
![]() ![]() Samarin, point de départ de la balade facile |
Cette écluse était utilisée pour déverser le trop-plein deau dans les abîmes. On en trouve dautres sur le trajet qui ont une fonction différente : répartir leau entre tous les ayants droit. Jusquau début du XXe siècle, il y avait plus de demandes que doffre et les tensions étaient assez vives autour du partage de leau. Elles étaient arbitrées soit par la commune, soit, comme à Ayent, par le «consortage». Ce type dassociation se créait pour construire un bisse et se chargeait ensuite de lentretenir, de lagrandir, et de gérer la répartition de leau entre les membres, tous propriétaires de terrains. Le partage se faisait par exemple en fonction de la superficie à irriguer, des parts possédées, etc Le tout était en général hérité de père en fils. Un usage illustre bien les enjeux liés à
la possession de leau : dans certains cas, le consortage du bisse
de Savièse stipulait quune villageoise qui épousait
un «non-bourgeois» perdait ses droits sur leau
Une façon déviter les fuites hors de la communauté.
Ces règles, souvent très anciennes et restrictives, ont
été progressivement abandonnées au cours du XXe siècle,
quand leau a perdu de sa valeur. Depuis la construction du barragede Tseuzier, cest
cette conduite forcée, à Samarin, qui amène leau
dans le bisse dAyent. On peut tout à fait choisir decommencer
la balade ici, surtout si lon marche avec des enfants : cette partie
est très facile et on peut y accéder en bus postal. 6. Linfiltration, ou comment les fuites ne sont pas perdues pour tout le monde Le passage moins abrupt qui commence maintenant permet
de longer uncertain temps une portion du bisse dAyent construite
selon une autre technique que la roche creusée précédemmentdécrite
: ici, la terre a été directement enlevée sur le
versant de la montagne pour former un canal. Une façon de procéder
qui ne va pas sans créer quelques problèmes: selon le type
de sols, linfiltration (leau ne suit plus le long du bisse
mais est absorbée par la terre) est très importante puisquelle
peut atteindre 50 %. On a longtemps cherché à limiter ces
pertes, certes très ennuyeuses si lon considère la
fin ultime des bisses, soit lirrigation des prairies et des cultures.
Mais des études ont montré que ces infiltrations sont «récupérées»
en aval par toutes sortes de plantes qui ne pourraient pas pousser là
si les bisses étaient parfaitement étanches. |
![]() Tronçon du bisse reconstruit en fer |
Faire passer de leau partout en montagne, cest
sadapter à des solsparfois difficiles, comme on la
vu avec la roche, mais aussi savoir se jouer des fréquents glissements
et autres modifications de terrain. Une technique née au XIXe siècle
permet de réparer facilement ces dommages naturels. Commeon peut
le voir sur la photo ci-contre,certains tronçons du bisse ont étéreconstruits
en fer. Malléable, ce matériaune casse pas contrairement
aubéton mais se déforme et peut ensuite facilement
être remodelé. Si le solsaffaisse, on peut le surélever
et ladapter.Ce canal «hors sol» évite parailleurs
les pertes dues à linfiltration. Pas très esthétique
pour le touriste qui aime se plonger dans la tradition lorsquil
suit un bisse, mais diablement efficace. |
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8. Une galerie à la force du poignet Ce tunnel de 95 mètres a été
percé en 1831 par des mineurs italiens, à la main
le creusement à lexplosif ne sera maîtrisé que
plus tard. Le but de louvrage : éviter le passage difficile
en chéneaux suspendus de Torrent-Croix . Leau ne contourne
plus la roche mais passe à lintérieur. Les chéneaux
sont très difficiles à entretenir et coûtent très
cher : dès que les moyens techniques ont permis de les éviter,
ils ont été remplacés, parfois entièrement.
Petits détails piquants : ce tunnel est pourvu dun balcon
qui permet dobserver les chéneaux encore accrochés
à la paroi rocheuse. Et depuis peu, il est éclairé
à la demande (presser linterrupteur à lentrée)
par de lélectricité solaire
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Quand on pense bisse, cest cette image que lon
voit. Ces chéneaux suspendus, situés au lieu-dit Torrent-
Croix, sont les seuls vestiges de ce type le long du bisse dAyent.
Leau ne passe plus là depuis longtemps : comme on la
dit, lintérêt pratique de ces ouvragesest discutable
allez réparer une planche au milieu du canal, suspendudans
le vide, ou nettoyer des dépôts qui obstruent le passage
de leau
Au XIXe siècle, le bisse a dailleurs
été mis au repos forcé durant sept ans : ce passage
a été fortement endommagé, vraisemblablementà
cause dune catastrophenaturelle comme il y en a eubeaucoup entre
1800 et 1850. Son intérêt touristique est par contre indéniable.Le
consortage du bisse dAyenta dailleurs reconstitué une
partie deschéneaux en 1991 et 1997 (voir photoci-dessus) et aménagé
un balcon pour que les marcheurs puissent ladmirer. Les poutres
en bois (les «boutstets»)sont fixées dans un trou creusé
directement dans la roche et supportent les planches qui forment le canal.
Un petitcoup dil dans le vide permet dapprécier
le courage quil a fallu aux ouvriers pour construire un tel ouvrage
Altitude de départ
: ..........................1520 m |
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A LIRE ET À VOIR
:
Denis Reynard, «Histoires
deau.Bisses et irrigation en Valais auXVe siècle»,
Cahiers lausannois dhistoire médiévale, n° 30,
Lausanne, 2002 Dominique Guex, Emmanuel Reynard, «Leau dans tous ses états», Actes du cycle de conférences 2001 de lAssociation des Anciens de lIGUL, Travaux et recherches de lIGUL n° 22, Lausanne, 2002 (louvrage, vendu au prix de 25 francs, contient notamment un texte de Jean-Henry Papilloud sur les bisses du Valais, et un texte dEmmanuel Reynard sur le bisse dAyent; à commander à lInstitut de géographie, Secrétariat, BFSH 2, 1015 Lausanne, marcia.curchod@igul.unil.ch). «Les bisses du Valais», Sierre, Monographic (ouvrage de référence richement illustré, disponible en librairie). Guy Bratt, «The Bisses of Valais. Man-made watercourses inSwitzerland», Gerrards Cross (ouvrage synthétique en anglais avec un choix de randonnées; disponible en librairie). «Sentiers valaisans,
les bisses», brochure de Valais tourisme et de lAssociation
valaisanne de larandonnée pédestre (Valrando), disponible
auprès de lOffice du tourisme (027 327 35 70). Musée
alpin et musée des bisses, 1927 Anzère. Tél. 027
399 28 00. Entrée libre, ouvert 24h/24, mais plus de lumière
électrique à partir de 20h. |
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