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Lausanne est un roman 1. La place de la Cathédrale |
![]() Ariane Jemelin (à gauche) et Sophie Wolf, nos guides du jour |
Longue dune demi-heure environ, cette troisième «promenade intelligente» vous fait découvrir la Lausanne de nos ancêtres, inséparable de celle des écrivains. «Le roman de Lausanne» : ainsi sintitulait lune des promenades de lété 2001, conçue par lAssociation culturelle pour le voyage en Suisse. Pour son président, Claude Reichler, professeur de littérature française à lUniversité de Lausanne, «la littérature est un bien commun, elle nappartient pas aux seuls professionnels. Alors pourquoi ne pas profiter de notre société des loisirs pour la rendre accessible à tous, à travers de nouvelles démarches? Et, pour le plaisir, apprendre à regarder la réalité à travers le regard décrivains ou de voyageurs dautrefois? Toutes sortes de lieux, hors institutions, peuvent servir de cadre.» La rue, par exemple. Découvrez la ville et ses écrivains Car une ville se parcourt comme un roman. Chacun y a ses trajets, ponctués de repères qui nappartiennent quà soi. Chacun est transformé par elle. Les écrivains sen emparent, en font un personnage à part entière, une métaphore ou un décor. Elle est aussi un organisme vivant, marqué par les traces du passé, et qui connaît ses époques de croissance et de stagnation. «Le roman de Lausanne» est une promenade au cours de laquelle deuxvoix se font écho. Celle de la ville ellemême ses pavés, ses places, ses déclivités, ses perspectives et ses monuments, comme des points dexclamation. Celle des écrivains qui lont découverte, habitée, aimée. Sophie Wolf, pour la littérature, Ariane Jemelin, pour lhistoire toutes deux licenciées de lUniversité de Lausanne , ont choisi ce trajet, que nous reparcourons ici, brièvement. La promenade est courte : de la place de la Cathédrale
au jardin de Derrière-Bourg, en passant par la rue Pierre-Viret,
le pont Bessières et la rue Enning. Mais quel voyage dans le temps! |
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Départ sur le parvis de la cathédrale. Là,
inévitablement, on jette un coup dil en contrebas.
Au sud de Saint-François, au lieu dune ville, ses rues et
ses voitures, ce sont des champs, des vignes et des vergers qui soffrent
au regard, avant que celui-ci natteigne les rives du lac. «Cest
en irradiant, ou en sétirant, comme un chat, autour du noyau
de la Cité, que la ville de Lausanne est devenue ce quelle
est aujourdhui», explique Ariane Jemelin. La colline de la
Cité est un lieu dhabitation depuis la préhistoire.
Au IVe siècle après J.-C., un mouvement important de population
a lieu : les habitants des bords du lac, fuyant les invasions barbares,
viennent sabriter sur la colline naturellement fortifiée
de la Cité. Et, au milieu du XIXe siècle, la ville ne descend
toujours pas plus bas que Saint-François. Dans le grand livre de
la ville, le temps se révèle à nous. «Une petite
place, le tracé dune rue, la construction dun pont
sont autant dextraits de ce roman qui nous la raconte, telle que
chaque époque la voulue», poursuit Ariane Jemelin.
Une petite place, en voici une, qui, pour être discrète,
nen raconte pas moins des histoires. Il suffit de descendre les
escaliers qui la séparent du parvis. |
![]() Les escaliers du marché |
2. La place du Crêt - escaliers du Marché A lorigine, elle formait un long triangle, descendant
jusquà la Mercerie puis vers la Palud. Là, dès
le IXe siècle, se tenait certainement un marché, lun
des premiers. Les escaliers, eux, nont été couverts
de façon continue quau début du XVIIIe siècle.
Jusque-là, cest en réalité une rue très
raide, à décrochements, que lon parcourait jusquà
la porte du marché souvrant dans le mur denceinte de
la cathédrale. Des bâtiments qui la bordent aujourdhui,
seules certaines caves et fondations sont médiévales. Et
si leur étroitesse et leur profondeur, elles, correspondent bien
au parcellaire du Moyen Age, leur hauteur nest pas dorigine
: elles ont été surélevées aux XVIIIe et XIXe
siècles. Dans «Les Thibault», Roger Martin du Gard
fait le récit dune rencontre, dans cette rue justement, entre
les deux frères, Jacques et Antoine. «Les quelques maisons
de cette ruelle étaient détroites bicoques mal alignées
et dont les rez-de-chaussée devaient servir déchoppes
depuis le XVIe siècle. On entrait au 10 par une porte basse, écrasée
sous un linteau mouluré. Lenseigne se lisait mal sur le battant
de la porte ouverte. Antoine déchiffra : Pension J.H. Cammerzinn.
Cétait là.» |
![]() Le café de l'Evêché |
Pendant très longtemps, la colline de la Cité
nétait parcourue que de rues verticales: quatre à
cinq rues seulement montaient vers la cathédrale. La rue Pierre-Viret
est la première à avoir été percée
horizontalement, en 1911, à flanc de colline. Au bout de cette
rue, se trouve à gauche lactuel Collège de la Mercerie
: à partir du XIIIe siècle, cest le Grand Hôpital
- par quoi on entend à lépoque un lieu daccueil
pour les pauvres et les pèlerins. A la fin du XVIIIe siècle,
les bâtiments médiévaux font place à lédifice
actuel qui, au début du XIXe siècle, fera office dhôpital
de prison et décole. Sur la gauche, se trouve le café
de lEvêché, haut lieu de plusieurs écrits de
Jacques Chessex. Dans «LOgre», le personnage principal,
Jean Calmet, enseignant au Gymnase de la Cité, a pour habitude
de sy rendre : «Mais comme si cétait la revanche
du Gymnase, lieu pur, sur le monde des adultes et des sérieux,
il aime que lEvêché soit périodiquement envahi
par les jeunes gens qui rétablissent son ordre à lui. Ou
son désordre! (...) Deux heures et quart approchent, lheure
des cours : les groupes se hèlent, se lèvent, dans la rue
cest un chahut coloré, un coudoiement de grands enfants à
cheveux longs, une parade de colliers à clochettes, de saris, de
jeans délavés, dinsignes antiatomiques, de blousons
US, de barbes frisées et de dents luisantes. Puis plus rien.»
Jusquau début du XXe siècle, le quartier de la Cité-Dessous
prend fin au bout de cette rue Pierre-Viret. Et pour cause : il ny
a pas moyen, à ce niveau-là, denjamber le Flon, faute
de pont. Le pont Bessières nest construit quen 1910.
Jusquà cette date, pour aller de la Cité à
la Caroline, il faut descendre un escalier dit des Grandes Roches, passer
un tout petit pont, remonter par la rue Cheneau-de-Bourg. Un parcours
risqué, dans un quartier insalubre, mal famé, dira-t-on.
Mais jetons un il pardessus la rambarde de lactuel pont Bessières
et laissons émerger du passé ce quartier fourmillant de
vie. |
![]() ![]() Le quartier du Rôtillon, vu du pont Bessières (en haut) et vu du sol en 1913 |
Dans «Ame de bronze», Anne Cuneo installe
le bureau de son héroïne enquêteuse, Marie Machiavelli,
au Rôtillon : «Parfois, comme à cet instant, je me
surprenais à rêver de la beauté que devait déployer
ce vallon à lépoque où le Flon y coulait paisiblement,
je parle du temps lointain avant quon ne recouvre cette petite rivière
pour faire la rue Centrale par-dessus, transformant ainsi une verte colline
en désert de macadam. Je me demande si depuis la fenêtre
ouverte de ma maison, qui est bien plus ancienne que la rue Centrale,
on entendait, à lépoque, les oisillons pépiant,
réveillés dans la nuit par un froissement de branches...»
Limage est sans doute un peu bucolique. En réalité,
à lépoque médiévale, lenvironnement
est insalubre. La protoindustrie qui se développe utilise la force
motrice du cours deau. Moulins, boucheries, abattoirs et tanneries
se côtoient le long des rives. La vie au Rotillon se déroule
dans des conditions dhygiène et de logement plutôt
désastreuses. Au XIXe et début XXe, le quartier devient
mal famé. Toujours dans «Ame de bronze», lenquêtrice
Marie Machiavelli raconte : «Mon bureau est installé dans
une ruine célèbre, le quartier du Rôtillon. Dans la
maison, il ny a que des artisans, céramistes, potiers, une
tisserande, un photographe. Le quartier est un des plus intéressants
de Lausanne. Il a été très populaire, accroché
à la pente derrière la colline de Bourg comme la misère
saccroche au dos des riches. Cest un des derniers témoignages
de ce quétait le Lausanne des petites gens. Il y a une trentaine
dannées, on a commencé à se dire quon
allait lassainir. Il sagissait à lépoque
de le vider de toutes les prostituées qui sy étaient
installées dans les années trente. Jai encore vu les
dernières lorsque jétais petite fille. Il me semble
que cétaient de vieilles femmes du peuple qui satisfaisaient
les besoins des hommes les plus démunis. Je me souviens quelles
étaient surtout dans une rangée de maisonnettes à
un étage donnant sur la ruelle du Flon. Lorsque nous étions
enfants, nous aimions à nous procurer des frissons en passant devant
ces fenêtres à rideaux, vite, les yeux baissés. Ces
dames nous poursuivaient de leur voix éraillée en nous intimant
de rentrer chez notre maman et plus vite que ça.» Passons
donc notre chemin. Traversons le pont et continuons jusquà
la rue Enning. Percée au cours du XIXe siècle, elle est
actuellement piétonnière, on peut laisser son imagination
voguer en toute sécurité vers un autre aspect de la ville
: les Faubourgs. |
![]() La porte de Marterey, vers 1780 |
5. La rue Enning et les faubourgs «Mais que sont les villes où nous passons
la plus grande partie de notre existence, se demande Christine au lieu
dessayer de dormir. Quest-ce que Lausanne pour sa mère,
quest-ce que Genève pour elle sinon des vases profonds
dans lesquels, jour après jour, goutte après goutte, chacun
verse ses perceptions sans en avoir conscience», écrit Alice
Rivaz dans «Jette ton pain». Jusquau XVIIIe siècle,
la ville est une entité fermée, sans aucune vue sur le paysage,
prise dans ses remparts et protections : lidée dune
ville ouverte est impossible à concevoir. Le faubourg est cette
partie située hors les murs, qui au fil du temps, sincorpore
à la ville elle-même. En haut de ce qui fut le faubourg de
Marterey, et dont lactuelle rue du même nom fut un axe principal,
une porte protège la ville par le nord. Elle est surmontée
dune tour carrée, la tour de Marterey, démolie en
1789. A partir du XIXe siècle, la ville explose hors de son corset
de remparts. Les rues sélargissent. De plus en plus, on fait
place à la circulation routière. En bas de la rue Enning,
dans la zone de lancien chemin de Derrière-Bourg, se trouve
la promenade du même nom, aménagée de 1824 à
1826, et lavenue Benjamin-Constant. |
![]() Les jardins de Derrière-Bourg |
6. Les jardins de Derrière-Bourg et lavenue Benjamin-Constant Retour au XXIe siècle : le casino de Derrière-Bourg,
construit à lemplacement de lactuel carrefour avenue
du Théâtre avenue Benjamin-Constant, en 1824, a disparu
en 1893. Le quartier de Georgette a cessé dêtre champêtre.
La ville a dévoré ses «campagnes». Dans «LImitation»,
Jacques Chessex met en scène Jacques-Adolphe, héros romantique
égaré dans le XXe siècle finissant, qui aimerait
passionnément ressembler à Benjamin Constant (mort en 1830).
«On ne sétonnera pas que je choisisse lavenue
Benjamin- Constant comme retraite et sur lavenue une belle chambre
avec vue sur le lac au dernier étage de lHôtel de la
Paix. Dans le corridor, il y avait des portraits gravés, Rousseau,
Gibbon, Voltaire, La Harpe, Benjamin Constant, tous gens qui avaient passé
ou vécu à Lausanne et dont létablissement revendiquait
le parrainage. Je marrêtais devant ces figures en rentrant
chez moi. La présence de Rousseau me gênait un peu
«Toutes les filles aiment Rousseau» dit Benjamin, mais
je finissais par admettre le pleurnichard des Charmettes comme repoussoir
des quatre autres et je me félicitais dêtre en si avisée
compagnie.» |
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Alice Rivaz : «Jette ton pain», Bertil Galland, 1979. Roger Martin du Gard : «Les Thibault. La Sorenilla», Gallimard, 1955. Anne Cuneo : «Ame de bronze», Campiche, 1998. Jacques Chessex : «LOgre», Grasset, 1973. Jacques Chessex : «LImitation», Grasset, 1998. Claude Reichler et Roland Ruffieux, «Le voyage en Suisse, anthologie des voyageurs français et européens de la renaissance au XXe siècle», Robert Laffont, Collection Bouquins, 1998. Le site de lAssociation culturelle pour le voyage
en Suisse : www.unil.ch/acvs |
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