Lausanne est un roman
Elisabeth Gilles

1. La place de la Cathédrale
2. La place du Crêt - escaliers du Marché
3. La rue Pierre-Viret
4. Le quartier du Rôtillon
5. La rue Enning et les faubourgs
6. Les jardins de Derrière-Bourg et l’avenue Benjamin-Constant

À LIRE


Ariane Jemelin (à gauche) et Sophie
Wolf, nos guides du jour

Longue d’une demi-heure environ, cette troisième «promenade intelligente» vous fait découvrir la Lausanne de nos ancêtres, inséparable de celle des écrivains.

«Le roman de Lausanne» : ainsi s’intitulait l’une des promenades de l’été 2001, conçue par l’Association culturelle pour le voyage en Suisse. Pour son président, Claude Reichler, professeur de littérature française à l’Université de Lausanne, «la littérature est un bien commun, elle n’appartient pas aux seuls professionnels. Alors pourquoi ne pas profiter de notre société des loisirs pour la rendre accessible à tous, à travers de nouvelles démarches? Et, pour le plaisir, apprendre à regarder la réalité à travers le regard d’écrivains ou de voyageurs d’autrefois? Toutes sortes de lieux, hors institutions, peuvent servir de cadre.» La rue, par exemple.

Découvrez la ville et ses écrivains

Car une ville se parcourt comme un roman. Chacun y a ses trajets, ponctués de repères qui n’appartiennent qu’à soi. Chacun est transformé par elle. Les écrivains s’en emparent, en font un personnage à part entière, une métaphore ou un décor. Elle est aussi un organisme vivant, marqué par les traces du passé, et qui connaît ses époques de croissance et de stagnation.

«Le roman de Lausanne» est une promenade au cours de laquelle deuxvoix se font écho. Celle de la ville ellemême – ses pavés, ses places, ses déclivités, ses perspectives et ses monuments, comme des points d’exclamation. Celle des écrivains qui l’ont découverte, habitée, aimée. Sophie Wolf, pour la littérature, Ariane Jemelin, pour l’histoire – toutes deux licenciées de l’Université de Lausanne –, ont choisi ce trajet, que nous reparcourons ici, brièvement.

La promenade est courte : de la place de la Cathédrale au jardin de Derrière-Bourg, en passant par la rue Pierre-Viret, le pont Bessières et la rue Enning. Mais quel voyage dans le temps!

1. La place de la Cathédrale

Départ sur le parvis de la cathédrale. Là, inévitablement, on jette un coup d’œil en contrebas. Au sud de Saint-François, au lieu d’une ville, ses rues et ses voitures, ce sont des champs, des vignes et des vergers qui s’offrent au regard, avant que celui-ci n’atteigne les rives du lac. «C’est en irradiant, ou en s’étirant, comme un chat, autour du noyau de la Cité, que la ville de Lausanne est devenue ce qu’elle est aujourd’hui», explique Ariane Jemelin. La colline de la Cité est un lieu d’habitation depuis la préhistoire. Au IVe siècle après J.-C., un mouvement important de population a lieu : les habitants des bords du lac, fuyant les invasions barbares, viennent s’abriter sur la colline naturellement fortifiée de la Cité. Et, au milieu du XIXe siècle, la ville ne descend toujours pas plus bas que Saint-François. Dans le grand livre de la ville, le temps se révèle à nous. «Une petite place, le tracé d’une rue, la construction d’un pont sont autant d’extraits de ce roman qui nous la raconte, telle que chaque époque l’a voulue», poursuit Ariane Jemelin. Une petite place, en voici une, qui, pour être discrète, n’en raconte pas moins des histoires. Il suffit de descendre les escaliers qui la séparent du parvis.


Les escaliers du marché

2. La place du Crêt - escaliers du Marché

A l’origine, elle formait un long triangle, descendant jusqu’à la Mercerie puis vers la Palud. Là, dès le IXe siècle, se tenait certainement un marché, l’un des premiers. Les escaliers, eux, n’ont été couverts de façon continue qu’au début du XVIIIe siècle. Jusque-là, c’est en réalité une rue très raide, à décrochements, que l’on parcourait jusqu’à la porte du marché s’ouvrant dans le mur d’enceinte de la cathédrale. Des bâtiments qui la bordent aujourd’hui, seules certaines caves et fondations sont médiévales. Et si leur étroitesse et leur profondeur, elles, correspondent bien au parcellaire du Moyen Age, leur hauteur n’est pas d’origine : elles ont été surélevées aux XVIIIe et XIXe siècles. Dans «Les Thibault», Roger Martin du Gard fait le récit d’une rencontre, dans cette rue justement, entre les deux frères, Jacques et Antoine. «Les quelques maisons de cette ruelle étaient d’étroites bicoques mal alignées et dont les rez-de-chaussée devaient servir d’échoppes depuis le XVIe siècle. On entrait au 10 par une porte basse, écrasée sous un linteau mouluré. L’enseigne se lisait mal sur le battant de la porte ouverte. Antoine déchiffra : Pension J.H. Cammerzinn. C’était là.»
Après les retrouvailles, les deux frères discutent les caractéristiques typiques suisses. – «L’œil est intelligent, concéda Antoine. Mais dépourvu de vivacité à un point incroyable.» – «Eh bien, à Lausanne, ils sont ainsi des milliers. Du matin au soir, sans se bousculer ni perdre une minute, ils font ce qu’ils ont à faire. Ils croisent d’autres vies sans s’y mêler. Ils ne débordent guère de leurs frontières; ils sont entièrement pris, à chaque instant de leur existence, par la chose qu’ils font ou celle qu’ils vont faire l’instant d’après.» Antoine l’écoutait (...) : – Tu disais «vivacité...», reprit-il. On les croit lourds. C’est vite dit; et c’est faux. Ils sont d’un autre tempérament que... toi... Plus compact, peut-être. Presque aussi souple, à l’usage... Pas lourds, non : stables. Ce n’est pas du tout la même chose.» Mais trêve de ragots! En remontant une volée d’escaliers, depuis la place du Crêt, on se retrouve dans une rue unique en son genre.


Le café de l'Evêché

3. La rue Pierre-Viret

Pendant très longtemps, la colline de la Cité n’était parcourue que de rues verticales: quatre à cinq rues seulement montaient vers la cathédrale. La rue Pierre-Viret est la première à avoir été percée horizontalement, en 1911, à flanc de colline. Au bout de cette rue, se trouve à gauche l’actuel Collège de la Mercerie : à partir du XIIIe siècle, c’est le Grand Hôpital - par quoi on entend à l’époque un lieu d’accueil pour les pauvres et les pèlerins. A la fin du XVIIIe siècle, les bâtiments médiévaux font place à l’édifice actuel qui, au début du XIXe siècle, fera office d’hôpital de prison et d’école. Sur la gauche, se trouve le café de l’Evêché, haut lieu de plusieurs écrits de Jacques Chessex. Dans «L’Ogre», le personnage principal, Jean Calmet, enseignant au Gymnase de la Cité, a pour habitude de s’y rendre : «Mais comme si c’était la revanche du Gymnase, lieu pur, sur le monde des adultes et des sérieux, il aime que l’Evêché soit périodiquement envahi par les jeunes gens qui rétablissent son ordre à lui. Ou son désordre! (...) Deux heures et quart approchent, l’heure des cours : les groupes se hèlent, se lèvent, dans la rue c’est un chahut coloré, un coudoiement de grands enfants à cheveux longs, une parade de colliers à clochettes, de saris, de jeans délavés, d’insignes antiatomiques, de blousons US, de barbes frisées et de dents luisantes. Puis plus rien.» Jusqu’au début du XXe siècle, le quartier de la Cité-Dessous prend fin au bout de cette rue Pierre-Viret. Et pour cause : il n’y a pas moyen, à ce niveau-là, d’enjamber le Flon, faute de pont. Le pont Bessières n’est construit qu’en 1910. Jusqu’à cette date, pour aller de la Cité à la Caroline, il faut descendre un escalier dit des Grandes Roches, passer un tout petit pont, remonter par la rue Cheneau-de-Bourg. Un parcours risqué, dans un quartier insalubre, mal famé, dira-t-on. Mais jetons un œil pardessus la rambarde de l’actuel pont Bessières et laissons émerger du passé ce quartier fourmillant de vie.


Le quartier du Rôtillon, vu du pont Bessières (en haut) et vu du sol
en 1913

4. Le quartier du Rôtillon

Dans «Ame de bronze», Anne Cuneo installe le bureau de son héroïne enquêteuse, Marie Machiavelli, au Rôtillon : «Parfois, comme à cet instant, je me surprenais à rêver de la beauté que devait déployer ce vallon à l’époque où le Flon y coulait paisiblement, je parle du temps lointain avant qu’on ne recouvre cette petite rivière pour faire la rue Centrale par-dessus, transformant ainsi une verte colline en désert de macadam. Je me demande si depuis la fenêtre ouverte de ma maison, qui est bien plus ancienne que la rue Centrale, on entendait, à l’époque, les oisillons pépiant, réveillés dans la nuit par un froissement de branches...» L’image est sans doute un peu bucolique. En réalité, à l’époque médiévale, l’environnement est insalubre. La protoindustrie qui se développe utilise la force motrice du cours d’eau. Moulins, boucheries, abattoirs et tanneries se côtoient le long des rives. La vie au Rotillon se déroule dans des conditions d’hygiène et de logement plutôt désastreuses. Au XIXe et début XXe, le quartier devient mal famé. Toujours dans «Ame de bronze», l’enquêtrice Marie Machiavelli raconte : «Mon bureau est installé dans une ruine célèbre, le quartier du Rôtillon. Dans la maison, il n’y a que des artisans, céramistes, potiers, une tisserande, un photographe. Le quartier est un des plus intéressants de Lausanne. Il a été très populaire, accroché à la pente derrière la colline de Bourg comme la misère s’accroche au dos des riches. C’est un des derniers témoignages de ce qu’était le Lausanne des petites gens. Il y a une trentaine d’années, on a commencé à se dire qu’on allait l’assainir. Il s’agissait à l’époque de le vider de toutes les prostituées qui s’y étaient installées dans les années trente. J’ai encore vu les dernières lorsque j’étais petite fille. Il me semble que c’étaient de vieilles femmes du peuple qui satisfaisaient les besoins des hommes les plus démunis. Je me souviens qu’elles étaient surtout dans une rangée de maisonnettes à un étage donnant sur la ruelle du Flon. Lorsque nous étions enfants, nous aimions à nous procurer des frissons en passant devant ces fenêtres à rideaux, vite, les yeux baissés. Ces dames nous poursuivaient de leur voix éraillée en nous intimant de rentrer chez notre maman et plus vite que ça.» Passons donc notre chemin. Traversons le pont et continuons jusqu’à la rue Enning. Percée au cours du XIXe siècle, elle est actuellement piétonnière, on peut laisser son imagination voguer en toute sécurité vers un autre aspect de la ville : les Faubourgs.


La porte de Marterey, vers 1780

5. La rue Enning et les faubourgs

«Mais que sont les villes où nous passons la plus grande partie de notre existence, se demande Christine au lieu d’essayer de dormir. Qu’est-ce que Lausanne pour sa mère, qu’est-ce que Genève pour elle – sinon des vases profonds dans lesquels, jour après jour, goutte après goutte, chacun verse ses perceptions sans en avoir conscience», écrit Alice Rivaz dans «Jette ton pain». Jusqu’au XVIIIe siècle, la ville est une entité fermée, sans aucune vue sur le paysage, prise dans ses remparts et protections : l’idée d’une ville ouverte est impossible à concevoir. Le faubourg est cette partie située hors les murs, qui au fil du temps, s’incorpore à la ville elle-même. En haut de ce qui fut le faubourg de Marterey, et dont l’actuelle rue du même nom fut un axe principal, une porte protège la ville par le nord. Elle est surmontée d’une tour carrée, la tour de Marterey, démolie en 1789. A partir du XIXe siècle, la ville explose hors de son corset de remparts. Les rues s’élargissent. De plus en plus, on fait place à la circulation routière. En bas de la rue Enning, dans la zone de l’ancien chemin de Derrière-Bourg, se trouve la promenade du même nom, aménagée de 1824 à 1826, et l’avenue Benjamin-Constant.


Les jardins de Derrière-Bourg

6. Les jardins de Derrière-Bourg et l’avenue Benjamin-Constant

Retour au XXIe siècle : le casino de Derrière-Bourg, construit à l’emplacement de l’actuel carrefour avenue du Théâtre – avenue Benjamin-Constant, en 1824, a disparu en 1893. Le quartier de Georgette a cessé d’être champêtre. La ville a dévoré ses «campagnes». Dans «L’Imitation», Jacques Chessex met en scène Jacques-Adolphe, héros romantique égaré dans le XXe siècle finissant, qui aimerait passionnément ressembler à Benjamin Constant (mort en 1830). «On ne s’étonnera pas que je choisisse l’avenue Benjamin- Constant comme retraite et sur l’avenue une belle chambre avec vue sur le lac au dernier étage de l’Hôtel de la Paix. Dans le corridor, il y avait des portraits gravés, Rousseau, Gibbon, Voltaire, La Harpe, Benjamin Constant, tous gens qui avaient passé ou vécu à Lausanne et dont l’établissement revendiquait le parrainage. Je m’arrêtais devant ces figures en rentrant chez moi. La présence de Rousseau me gênait un peu – «Toutes les filles aiment Rousseau» dit Benjamin, – mais je finissais par admettre le pleurnichard des Charmettes comme repoussoir des quatre autres et je me félicitais d’être en si avisée compagnie.»

À LIRE :

Alice Rivaz : «Jette ton pain», Bertil Galland, 1979.

Roger Martin du Gard : «Les Thibault. La Sorenilla», Gallimard, 1955.

Anne Cuneo : «Ame de bronze», Campiche, 1998.

Jacques Chessex : «L’Ogre», Grasset, 1973.

Jacques Chessex : «L’Imitation», Grasset, 1998.

Claude Reichler et Roland Ruffieux, «Le voyage en Suisse, anthologie des voyageurs français et européens de la renaissance au XXe siècle», Robert Laffont, Collection Bouquins, 1998.

Le site de l’Association culturelle pour le voyage en Suisse : www.unil.ch/acvs