"Le Neinsager n'existe pas"
Propos recueillis par Michel Beuret

Le 22 septembre, le peuple se prononce sur le projet de Fondation Suisse solidaire. Il pourrait être refusé par les forces conservatrices, confortant l’idée que le peuple se méfie de ses élites. Reste à savoir qui sont ces conservateurs et ce qu’ils veulent.

Le vote sur le projet de Fondation Suisse solidaire s’annonce comme un choc prévisible entre la Suisse «cosmopolite» et la Suisse qui s’inquiète du «bradage» du pays. Un choc entre les élites politiques du pays (grosso modo le Conseil fédéral et les partis qui y font la loi) et le peuple, appuyé par l’UDC de Christoph Blocher. L’analyse de Silvia Kobi, auteur d’un doctorat en Sciences politiques sur ce thème à l’Université de Lausanne.


Sylvia Kobi, docteur en Sciences
politiques de l'Université de Lausanne


«Allez Savoir!» :
A plusieurs reprises ces dernières années, les Suisses ont refusé de suivre leurs élus lors de votations importantes (refus de l’assurance maternité en juin 1999, refus de la réforme de l’assurance chômage en 1997, refus de la loi sur le travail en 1996, refus de la réforme du gouvernement en 1996, refus des indemnités aux parlementaires en 1995, refus de l’EEE en 1992). Est-ce à dire que le peuple est plus conservateur que ses élites ?

Silvia Kobi :
Depuis la levée du rideau de fer et l’accélération de la construction européenne, bref depuis le début des années 90, certains électeurs sont désorientés par le nouvel ordre et l’engagement international de leurs élites. C’est un contexte favorable aux partis qui proposent des valeurs conservatrices, «law and order», patrie et nation, qui font contrepoids au «cosmopolitisme» des élites. En Autriche, cela s’est traduit par la montée du Parti de la liberté de Jörg Haider, en Italie, par le succès de la Ligue du Nord d’Umberto Bossi et en Suisse, c’est l’aile conservatrice de l’UDC, emmenée par Christoph Blocher, qui a fait le plein de voix. Cette configuration a fait parler parfois de «fascisme alpin», un terme séduisant mais impropre. Malgré sa sensibilité xénophobe, il ne s’agit pas d’une idéologie proprement fasciste. De plus, le phénomène n’est pas limité à l’arc alpin mais s’étend à la France tout entière, comme l’a prouvé le succès de Jean-Marie Le Pen au premier tour de l’élection présidentielle d’avril dernier. Le dénominateur commun de ces partis est plutôt le «national-populisme» : lutter pour la préférence nationale et contre le «bradage du pays» par les élites.

Le national-populisme est-il un phénomène durable ?

Oui, tant que de nombreux citoyens craignent les conséquences de l’ouverture économique et politique de leur pays. La construction de l’Union européenne, par exemple, soulève des questions sur le degré de souveraineté des Etats qui la constituent ainsi que sur le degré de contrôle démocratique des citoyens. Ce contrôle est traditionnellement exercé dans le cadre de l’Etatnation et la plupart des gens ne sont à l’évidence pas encore à l’aise dans leur costume de citoyen supranational – ou refusent carrément de le porter, comme les Suisses. Pourrait-on réduire leurs incertitudes, du moins sur le plan politique, en dotant les citoyens de l’UE de droits de participation «à la Suisse»? Dans notre pays, l’introduction du référendum facultatif et de l’initiative populaire à la fin du XIXe siècle a contribué à créer un sens de la citoyenneté nationale dans la population qui, à cette époque, se situait politiquement dans un contexte avant tout communal et cantonal. Ce scénario pourrait se répéter au XXIe siècle à l’échelle de l’Union.

AVEC LEUR VOTE DE REFUS, CERTAINS CITOYENS CHERCHENT À EMPÊCHER LE "BRADAGE DU PAYS"

Malgré la cascade de votes négatifs du peuple ces dernières années, vous défendez dans votre thèse que l’idée répandue d’un corps électoral de «Neinsager» n’existe pas. De quoi faut-il parler alors ?

Tout d’abord, mon impression est que la part de projets officiels rejetés en votation populaire n’a pas significativement augmenté au cours des législatures les plus récentes, malgré les avancées électorales de l’UDC. Ensuite, rien ne prouve l’existence d’un corps de «Neinsager», de citoyens ayant tendance à refuser les projets des élites, même les plus consensuels. Ce terme pose d’ailleurs problème. Les données de sondages à disposition, par exemple, ne permettent pas de dire si ce sont toujours les mêmes citoyens qui votent «non», car ces données sont récoltées auprès d’un échantillon de personnes différent d’un scrutin à l’autre. Et il n’y a pas eu, jusqu’à présent,de sondages du type panel interrogeant à chaque fois les mêmes personnes.Or seul ce type d’études permettrait d’isoler un corps de «Neinsager» endurcis.

Que sait-on néanmoins de cet électorat, de sa composition sociale ?

Difficile de le cerner d’un point de vue sociologique. Pour les projets que j’ai analysés dans ma thèse – tous des projets consensuels au niveau des élites –, l’opposition était plus forte dans les quartiers populaires (données agrégées) et parmi les personnes ayant un niveau scolaire moins élevé (données de sondage). Mais globalement, ces facteurs sociologiques n’ont pas une très grande force d’explication. Le dénominateur commun des citoyens opposés aux choix des élites est plutôt à chercher au niveau des valeurs, celles que j’ai citées en haut. Avec leur vote de refus, ces citoyens cherchent à empêcher le «bradage du pays». Un exemple paradigmatique est le vote sur l’Espace économique européen (EEE), un projet politique que beaucoup n’ont pas ressenti comme «home made». Au moment du référendum, une troisième voie, négociée «à la carte» pour et par la Suisse (comme initialement promise par les élites), n’existait pas. Ce projet «à la carte», aujourd’hui accepté par une majorité de Suisses, ce sont les bilatérales.

TOUTES LES DÉCISIONS IMPORTANTES DU CONSEIL FÉDÉRAL SONT LE FRUIT DE NÉGOCIATIONS. UN COURANT BLOCHÉRIEN AURAIT DÈS LORS DE LA PEINE À FAIRE SURFACE.

Vu le succès rencontré par l’UDC, la question est aujourd’hui posée de voir siéger un second UDC, de l’aile dure, au Conseil fédéral. Ce projet est-il légitime et souhaitable sur le plan démocratique ?

Que se passerait-il si, hypothèse assez improbable, le Parlement élisait comme ministre un représentant de la ligne blochérienne? Pas grand-chose, paradoxalement. D’abord, toutes les décisions importantes du Conseil fédéral sont le fruit de négociations. Un courant blochérien aurait dès lors de la peine à faire surface. Ensuite, une fois élus, les ministres sont vite absorbés par la direction de leur département. Résultat: leur couleur politique pâlit et la logique départementale prime clairement sur la logique politico- partisane. Rien à craindre, donc, d’un ministre proche de la ligne blochérienne : il consacrerait son énergie avant tout à la direction de «son» département.

Faut-il se préparer à un nouveau vote anti-establishment le 22 septembre, avec la consultation populaire sur la Fondation Suisse solidaire?

Ce type de vote est motivé par la méfiance envers les élites. Pour l’appréhender, l’idéal est de se concentrer sur le vote populaire lorsqu’il s’exprime en réaction directe aux propositions des «élites politiques», gouvernement, parlement et partis gouvernementaux. Le meilleur baromètre du soutien ou du rejet par le peuple se mesure sur les projets proposés directement «d’en haut», autrement dit des référendums obligatoires et facultatifs. C’est l’objet de ma thèse. En septembre prochain, la configuration sera un peu différente. Plus complexe aussi : le peuple se prononce sur une initiative populaire et un contre-projet. Dans ce cas, les «oui» et les «non» déposés dans les urnes ne pourront pas être interprétés comme une réaction directe à un projet des élites. L’initiative populaire est un projet «d’en bas». Et le contre-projet est davantage une réaction à l’initiative qu’un projet proprement «d’en haut».

Une configuration de vote «à géométrie variable» donc : le peuple peut accepter ou refuser le projet fédéral, accepter ou refuser l’initiative de l’UDC…

Comme le peuple a le choix entre deux projets, certains citoyens, par exemple certains citoyens proches des milieux syndicalistes, risquent d’opter pour un vote tactique, le cas échéant un double oui. Ou un double «non» pour ceux qui sont proches des milieux économiques et préfèrent affecter l’or à l’assainissement des finances fédérales. Difficile, dans cette configuration, de cerner le vote antiestablishment.

Il se peut aussi que le peuple refuse les deux projets et souhaite que l’or reste à la BNS. Une nouvelle victoire de l’UDC face au gouvernement ?

L’UDC sortira vainqueur du scrutin dans tous les cas de figure. Car même si son initiative est rejetée, il y aura toujours le contre-projet pour réaliser une partie de ses revendications relatives à l’AVS, un thème que l’UDC a réussi à imposer et qui a été intégré dans le compromis. Et si les deux projets sont rejetés, l’UDC pourra se focaliser, avec le parti radical et les milieux proches de l’économie, sur l’objectif «désendetter le pays» et élaborer un projet visant à orienter l’or de la BNS dans cette direction. Car contrairement à la teneur de son initiative, ce sont moins les questions sociales que nationales qui intéressent l’aile dure de l’UDC.

Sur quels thèmes l’UDC marque-t-elle le plus de points contre les élites ?

Le discours blochérien séduit surtout dans sa composante patriotique et nationaliste. Ce que l’aile dure de l’UDC combat sur le plan de la politique fédérale, c’est l’ouverture du pays et les engagements internationaux que le gouvernement veut ou doit prendre. Si l’argent de la Fondation Suisse solidaire avait été destiné à des projets humanitaires en Suisse seulement, l’UDC n’aurait sans doute pas lancé son initiative. L’UDC blochérienne est la porte-parole des nostalgiques de l’Etat-nation, centré sur le «notre peuple d’abord».

Mais le vote sur l’ONU est finalement passé…

C’est vrai, après son refus en 1986 (76% de non!), le projet a été accepté en mars dernier avec un résultat relativement serré : une majorité populaire de seulement 55 % et la majorité des cantons obtenue de justesse. Ce qui est révélateur non seulement du décalage entre le consensus au niveau des élites et le conflit au niveau du peuple, maisaussi de la défiance d’une partie de l’électorat vis-à-vis des élites et de leur politique étrangère.

Silvia Kobi,”Des citoyens suisses contre l’élite politique : le cas des votations fédérales, 1979-1995», Paris, L’Harmattan, 2000, 306 pages