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Spider-Man contre Ben
Laden La guerre
des symboles |
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Le 11 septembre, Ben Laden attaquait New York et provoquait lémoi des scénaristes du film «Spider-Man». Simple coïncidence? Pas si sûr A un niveau symbolique, le hasard nexiste pas. Cette coïncidence est sans doute unique dans lhistoire du cinéma. Il est exceptionnel en effet quun personnage réel tel Oussama Ben Laden frappe un pays dune manière aussi stupéfiante à la fois dans la réalité et dans la fiction. Car les attaques terroristes du 11 septembre 2001 ont également, par un imprévisible concours de circonstances, sévi sur le terrain de limaginaire. Les tours new-yorkaises du World Trade Center, symbole
de la toute-puissance financière américaine, jouaient également
un rôle dans le scénario du film «Spider-Man»
dont le tournage venait de sachever (il est projeté sur les
écrans romands depuis quelques jours). «Mais les événements
ont fait de cette uvre un film particulier, explique Gianni Haver,
maître-assistant à lUniversité de Lausanne.
Avant même la sortie du film, le bruit courait quon y avait
effacé les Twins.» En réalité, ces modifications
ont surtout touché la bandeannonce originelle, qui montrait un
hélicoptère emprisonné dans une toile daraignée
tendue entre les tours jumelles. Un élément spectaculaire
quil a bien fallu remplacer à la suite des attentats. |
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Laffaire prend dautant plus dimportance quil ne sagit pas de nimporte quel film de science-fiction. «Spider-Man» appartient à un sous-genre singulier, celui des superhéros américains mythiques, un type de fiction qui exerce plusieurs fonctions sociales bien précises. Premièrement, il permet de penser langoisse, dapprivoiser la peur. Comme lexplique Patick Gyger, le directeur de la Maison dailleurs, à Yverdon-les-Bains, «les superhéros incarnent les craintes de leur époque, les angoisses «sociétales». Superman naît dans les comics des années 30 et, fautil le rappeler, doit sa force surhumaine à son origine extraterrestre. Batman, apparu à la même époque, na pas de superpouvoirs mais il vit dans un monde parallèle où sa fortune lui permet de se procurer les technologies les plus futuristes.» Autant de gadgets quil va utiliser dans sa lutte contre le crime qui gangrène sa ville de Gotham. Spider-Man, lui, appartient à
la seconde vague des superhéros, celle qui apparaît durant
les années 60. Au civil, cest un photographe qui se fait
piquer par une araignée radioactive et subit une mutation génétique.
«Les superhéros naissent de la peur atomique, extraterrestre,
etc. , mais ils mettent leurs pouvoirs au service du bien et de
la lutte contre le mal», relève Gianni Haver. «Ce sont
des justiciers et ils nauraient pas de raison dêtre
sans leur lutte contre de supercriminels qui disposent également
de pouvoirs surnaturels. Il sagit de positiver les craintes.» Pour que la magie opère, les comics doivent cependant recourir à un subterfuge bien connu. Tous les superhéros ont une double identité. Superman apparaît sous les traits du journaliste Clark Kent. Et lhomme-araignée sous lidentité de Peter Parker, un photographe doublé dun étudiant en chimie très timide. «Il est difficile de sidentifier à un homme masqué qui grimpe contre les murs, explique Gianni Haver. Cette double identité permet doffrir au lecteur un goût de revanche lorsquil voit son héros passer dun statut passif de victime à son contraire, celui dun surhomme capable de sauver la planète une fois par semaine.» Cet aspect est dautant plus jouissif que le personnage de Spider-Man est effacé et ordinaire. Il ne faut pas oublier que les superhéros sont le produit dune industrie de comics, BD très bas de gamme, vendus pour quatre sous dans les gares au public populaire des années 30. Comme le fait remarquer l'écrivain Umberto
Eco, dans «De Superman au surhomme», les superhéros
ont pour fonction de permettre aux petits-bourgeois des grandes villes
anonymes de prendre une revanche imaginaire sur leur situation de dominés. Mais le superhéros semble jouer le même rôle auprès des enfants en leur permettant de surmonter leurs peurs et leurs frustrations. «Dans le monde réel, lenfant est soumis à des contraintes, à larbitraire des parents», explique Serge Tisseron, psychiatre, spécialiste de limage, auteur de BD et récent intervenant lors du Cours général public de lUniversité de Lausanne. «Constamment réduit à limpuissance, il (lenfant) se projette dans un monde de rêves où il peut réaliser de grandes choses.» Mais pour nourrir ce fantasme de toute-puissance,
il faut des accessoires. Le masque, par exemple, permet de passer sans
difficulté dans lautre monde, dans lautre identité.
Il offre aussi la garantie de pouvoir revenir dans le quotidien simplement
en lenlevant. La cape emballe également la plupart des superhéros,
de Batman à Superman. Il ne sagit pas dune simple étoffe.
Cest le support du rêve. On senroule dans un drap et
hop! on disparaît. Invisible. «Pour lenfant, cest
le fantasme dêtre partout sans être vu, de pouvoir percer
tous les secrets de la nuit, confie Serge Tisseron. Que font les parents
dans la chambre à coucher? Quest-ce qui se cache derrière
les choses quils ne veulent pas dire?» On comprend dès lors que
le cinéma sapproprie très vite les histoires de superhéros.
En 1936, on tourne le premier «Flash Gordon», né à
peine un an plus tôt. «Batman» à la fin des années
30. «Superman» en 1941. A lépoque, cependant,
il ne sagit pas de films à gros budget mais de séries
B, réalisées à la va-vite et avec peu de moyens.
Puis, il y aura les séries télévisées dans
les années 50, suivies des dessins animés. Mais aujourdhui,
les films de «Spider-Man», «Batman» ou «Superman»
se positionnent différemment. On confie leurs budgets colossaux
à des réalisateurs connus. Le genre a acquis le statut de
produit fort. «Spider-Man», avec ou sans les Twins, est un
événement. Ny aurait-il pas une autre raison qui explique
le succès des superhéros dans les salles obscures? Eh bien
oui! Depuis sa naissance, le cinéma est en compétition avec
la psychanalyse. On lignore souvent, mais tous deux sont nés
la même année. En 1895, les frères Lumière
filment la sortie de leurs usines, à Lyon. La même année,
à Vienne, Freud publie ses «Etudes sur lhystérie»,
considérées comme marquant le début de la psychanalyse.
Au delà dun simple télescopage de date, ces deux médias
entretiennent des similitudes troublantes qui font dire à un critique
français que le cinéma constitue une sorte d«inconscient
parallèle». |
![]() ![]() Spider-Man et Sigmund Freud |
Cinéma et psychanalyse, même combat Comme le rappelle Serge Tisseron dans «Y a-t-il un
pilote dans limage?» (Ed. Aubier, Paris, 1998), les premières
patientes hystériques de Freud sagitaient en proie à
des visions terrifiantes. Le docteur Breuer, ami de Freud, fut le premier
à concevoir lidée de les laisser parler. Freud perfectionna
la technique. Il imposa à ses patientes de mettre des mots sur
ce quelles éprouvaient. Elles commencèrent alors à
raconter leurs images intérieures et se sentirent aller mieux.
«Limage fait de nous des témoins, poursuit Serge Tisseron.
Elle crée un écran de figuration qui permet à la
pensée de se développer. Pour commencer à penser
le monde, il faut établir entre lui et nous un écran de
projection et de protection. Limage est cet écran.» Selon cette lecture, le cinéma et la psychanalyse
auraient pour mission de nous aider à surmonter les angoisses.
Mais que dire lorsquun événement historique de la
taille de lattaque contre les Twins towers trouve un écho
dans un film de superhéros américain? Une coïncidence,
vraiment? Le psychanalyste suisse Karl Gustav Jung a baptisé le
télescopage dévénements sans causalités
apparentes mais néanmoins reliés entre eux dans leur succession
temporelle de «synchronicité». Lexemple le plus
célèbre quil en donne : une patiente lui décrit
des scarabées de son rêve et au même moment un magnifique
hanneton doré heurte la vitre du cabinet zurichois du psychanalyste.
Un lien de causalité irrationnel semble relier les deux faits.
Au niveau symbolique, affirme Jung, le hasard nexiste pas. Il produit
du sens par le respect dune causalité symbolique. A limage
de Ben Laden qui provoque en même temps lémoi du monde
entier et celui des scénaristes de Spider-Man. |
![]() ![]() Capitaine America et Rambo, alias Syvester Stallone |
Il faut savoir en effet que le superhéros nest
pas un genre universel, mais un phénomène typiquement américain.
«Il est difficile dexpliquer cette singularité, sinterroge
Gianni Haver. Est-ce le fruit du statut de superpuissance des USA? Le
superhéros soviétique a-t-il existé? Dans ce cas,
il na pas quitté le sol de lURSS. On pourrait en revanche
avoir quelques surprises auprès des Asiatiques dont lunivers
entretient sans doute plus de contacts avec le fantastique. Historiquement,
il y a eu les héros grecs, comme Hercule, dotés de pouvoirs
surnaturels. On retrouve dans ces personnages mythologiques un lien avec
lanimal, la divinité, le mystère. Tout ce quon
ne peut pas comprendre et qui deviendra par la suite latome, lextraterrestre.
Plus tard, lEurope connaîtra des héros masqués
comme Fantomas en France, mais ils nont pas de superpouvoirs. Lapparition
de tels supercriminels illustre peut-être un autre rapport à
lEtat et à lautorité que les Etats-Unis nont
pas cultivé.» Autre caractéristique du superhéros américain
: il nhésite pas à sengager dans larmée
quand le pays a besoin de lui. Dans les années 40, de nouveaux
héros patriotiques tel Captain America luttent contre les Nazis.
Autre exemple: Flash Gordon affronte des Martiens au type asiatique prononcé.
Son principal ennemi ? Docteur Ming
Cest sans doute en raison
dune autre particularité des Etats-Unis : un discours patriotique
appuyé se vend très bien auprès du public. «Aucun
autre pays na inventé par exemple un personnage comme Rambo,
signale Gianni Haver. Dans lAllemagne nazie ou lItalie fasciste,
il y a très peu de combats aucinéma et, même pendant
la Deuxième Guerre mondiale, le soldat ennemi est rarement diabolisé
dans les films.» Un autre rapport à la vraisemblance En Europe, la propagande passe plutôt par les informations
du «cinéjournal». Pendant cette même période,
Hollywood produira presque deux cents films de guerre. On y voit des GIs
qui mitraillent des Japonais à la chaîne. Simple défoulement
ou renforcement mental de la population américaine savamment orchestré
par les politiques? «Cest difficile à dire, reprend
Gianni Haver. Pour que de telles fictions aient du succès, il faut
un accord global du spectateur. Au fond, le public américain a
peut-être un autre rapport à la vraisemblance. Lhomme
araignée sort totalement de la réalité. Ce nest
pas le cas dun héros européen comme Arsène
Lupin.» Soldat américain, superhéros moderne On peut néanmoins se demander si les superhéros appartiennent encore à la seule fiction. «Aujourdhui, bon nombre de leurs attributs traditionnels ont rejoint la panoplie moderne du soldat américain, suréquipé et surarmé, observe Gianni Haver. Lunettes à vision nocturne qui captent les rayons infrarouges, armes à rayons laser qui permettent des frappes chirurgicales, satellites qui distinguent une balle de ping-pong depuis lespace.» Lévolution technologique a réduit lécart entre les superhéros et les supergendarmes du monde. Au même moment, un terroriste superméchant fait irruption dans la fiction en faisant voler en éclat la tanière de Spider-Man. Bien sûr, on peut négliger lentrelacement
entre violence réelle et virtuelle. On doit toutefois constater
que le «superterrorisme» façon Ben Laden constitue
désormais lune des craintes majeures de notre époque,
tellement forte quelle peut sinviter delle-même
au cinéma. Autrefois, la réalité dépassait
la fiction. Aujourdhui, elle semble dépasser la science-fiction.
Cest peutêtre ça, le XXIe siècle. |
![]() Explosion de Paris dans le film "Armageddon" |
«Le domaine de la sciencefiction est largement déserté par les historiens, regrette Gianni Haver, maître-assistant à lUniversité de Lausanne. Trop occupés à fouiller dans le passé, ils nont que rarement abordé les représentations dun futur imaginé. Et pourtant, celui-ci peut se révéler un terrain de recherche extrêmement riche.» Parmi les dix films de ces dix dernières années qui ont attiré le public le plus nombreux, il y a sept films de sciencefiction. Pensez à «E.T.», «Independence Day», «Star Wars», «Men in Black». «Même si ces uvres nétaient pas intéressantes, cela vaudrait la peine de se pencher sur le phénomène, confie Patrick Gyger, historien et directeur de la Maison dailleurs à Yverdon. Les universités anglo-saxonnes, plus ouvertes à la culture populaire, explorent déjà le terrain.» En Suisse aussi, les sensibilités évoluent peu à peu. Assistant à lUniversité de Lausanne, Laurent Guido a tenté par exemple de déterminer la place des Etats-Unis dans trois films catastrophe. Le schéma de base est souvent le même: une menace globale résolue par les Etats-Unis. Dans le film «Armageddon», Hollywood fait exploser la ville de Paris LUniversité de Lausanne a également
organisé un colloque sur le thème «De beaux lendemains
? Histoire, société et politique dans la science-fiction»,
dirigé par Gianni Haver. Les actes de cette manifestation ont été
publiés, en codirection avec Patrick Gyger, aux Editions Antipodes,
dans la collection Médias & Histoire. Il ne sagit pas
de mieux connaître lavenir, mais de mieux comprendre le passé.
«On juge souvent la sciencefiction sur son aspect prédictif
ou prospectif, confie Patrick Gyger. On souligne les concordances ou les
discordances avec la réalité. Soit la science-fiction se
trompe, soit elle dit vrai. En fait, ce genre na pas à être
jugé sur son aspect prédictif. Il ny a pas de réussite
ou déchec. La science-fiction ne parle pas de demain, mais
de son époque de production. Cest un outil dobservation
du réel. Dans vingt ans, la science-fiction actuelle dira ce quon
pensait du génie génétique au début du XXIe
siècle.» |