Spider-Man contre Ben Laden
Guiseppe Melillo

La guerre des symboles
La double vie du héros masqué
La revanche des enfants
Cinéma et superhéros
Cinéma et psychanalyse, même combat
Le hasard n’existe pas
Un phénomène américain
Engagez-vous!
Un autre rapport à la vraisemblance
Soldat americain, superhéros moderne

UN FUTUR SANS HISTOIRE


Gianni Haver, maître-assistant à
l'Université de Lausanne

 

Le 11 septembre, Ben Laden attaquait New York et provoquait l’émoi des scénaristes du film «Spider-Man». Simple coïncidence? Pas si sûr… A un niveau symbolique, le hasard n’existe pas.

Cette coïncidence est sans doute unique dans l’histoire du cinéma. Il est exceptionnel en effet qu’un personnage réel tel Oussama Ben Laden frappe un pays d’une manière aussi stupéfiante à la fois dans la réalité et dans la fiction. Car les attaques terroristes du 11 septembre 2001 ont également, par un imprévisible concours de circonstances, sévi sur le terrain de l’imaginaire.

Les tours new-yorkaises du World Trade Center, symbole de la toute-puissance financière américaine, jouaient également un rôle dans le scénario du film «Spider-Man» dont le tournage venait de s’achever (il est projeté sur les écrans romands depuis quelques jours). «Mais les événements ont fait de cette œuvre un film particulier, explique Gianni Haver, maître-assistant à l’Université de Lausanne. Avant même la sortie du film, le bruit courait qu’on y avait effacé les Twins.» En réalité, ces modifications ont surtout touché la bandeannonce originelle, qui montrait un hélicoptère emprisonné dans une toile d’araignée tendue entre les tours jumelles. Un élément spectaculaire qu’il a bien fallu remplacer à la suite des attentats.


Patrick Gyger, directeur de la Maison
d'ailleurs, musée de la science-fiction
à Yverdon

La guerre des symboles

L’affaire prend d’autant plus d’importance qu’il ne s’agit pas de n’importe quel film de science-fiction. «Spider-Man» appartient à un sous-genre singulier, celui des superhéros américains mythiques, un type de fiction qui exerce plusieurs fonctions sociales bien précises. Premièrement, il permet de penser l’angoisse, d’apprivoiser la peur. Comme l’explique Patick Gyger, le directeur de la Maison d’ailleurs, à Yverdon-les-Bains, «les superhéros incarnent les craintes de leur époque, les angoisses «sociétales». Superman naît dans les comics des années 30 et, fautil le rappeler, doit sa force surhumaine à son origine extraterrestre. Batman, apparu à la même époque, n’a pas de superpouvoirs mais il vit dans un monde parallèle où sa fortune lui permet de se procurer les technologies les plus futuristes.» Autant de gadgets qu’il va utiliser dans sa lutte contre le crime qui gangrène sa ville de Gotham.

Spider-Man, lui, appartient à la seconde vague des superhéros, celle qui apparaît durant les années 60. Au civil, c’est un photographe qui se fait piquer par une araignée radioactive et subit une mutation génétique. «Les superhéros naissent de la peur – atomique, extraterrestre, etc. –, mais ils mettent leurs pouvoirs au service du bien et de la lutte contre le mal», relève Gianni Haver. «Ce sont des justiciers et ils n’auraient pas de raison d’être sans leur lutte contre de supercriminels qui disposent également de pouvoirs surnaturels. Il s’agit de positiver les craintes.»

La double vie du héros masqué

Pour que la magie opère, les comics doivent cependant recourir à un subterfuge bien connu. Tous les superhéros ont une double identité. Superman apparaît sous les traits du journaliste Clark Kent. Et l’homme-araignée sous l’identité de Peter Parker, un photographe doublé d’un étudiant en chimie très timide.

«Il est difficile de s’identifier à un homme masqué qui grimpe contre les murs, explique Gianni Haver. Cette double identité permet d’offrir au lecteur un goût de revanche lorsqu’il voit son héros passer d’un statut passif de victime à son contraire, celui d’un surhomme capable de sauver la planète une fois par semaine.» Cet aspect est d’autant plus jouissif que le personnage de Spider-Man est effacé et ordinaire. Il ne faut pas oublier que les superhéros sont le produit d’une industrie de comics, BD très bas de gamme, vendus pour quatre sous dans les gares au public populaire des années 30.

Comme le fait remarquer l'écrivain Umberto Eco, dans «De Superman au surhomme», les superhéros ont pour fonction de permettre aux petits-bourgeois des grandes villes anonymes de prendre une revanche imaginaire sur leur situation de dominés.

La revanche des enfants

Mais le superhéros semble jouer le même rôle auprès des enfants en leur permettant de surmonter leurs peurs et leurs frustrations. «Dans le monde réel, l’enfant est soumis à des contraintes, à l’arbitraire des parents», explique Serge Tisseron, psychiatre, spécialiste de l’image, auteur de BD et récent intervenant lors du Cours général public de l’Université de Lausanne. «Constamment réduit à l’impuissance, il (l’enfant) se projette dans un monde de rêves où il peut réaliser de grandes choses.»

Mais pour nourrir ce fantasme de toute-puissance, il faut des accessoires. Le masque, par exemple, permet de passer sans difficulté dans l’autre monde, dans l’autre identité. Il offre aussi la garantie de pouvoir revenir dans le quotidien simplement en l’enlevant. La cape emballe également la plupart des superhéros, de Batman à Superman. Il ne s’agit pas d’une simple étoffe. C’est le support du rêve. On s’enroule dans un drap et hop! on disparaît. Invisible. «Pour l’enfant, c’est le fantasme d’être partout sans être vu, de pouvoir percer tous les secrets de la nuit, confie Serge Tisseron. Que font les parents dans la chambre à coucher? Qu’est-ce qui se cache derrière les choses qu’ils ne veulent pas dire?»

Cinéma et superhéros

On comprend dès lors que le cinéma s’approprie très vite les histoires de superhéros. En 1936, on tourne le premier «Flash Gordon», né à peine un an plus tôt. «Batman» à la fin des années 30. «Superman» en 1941. A l’époque, cependant, il ne s’agit pas de films à gros budget mais de séries B, réalisées à la va-vite et avec peu de moyens. Puis, il y aura les séries télévisées dans les années 50, suivies des dessins animés. Mais aujourd’hui, les films de «Spider-Man», «Batman» ou «Superman» se positionnent différemment. On confie leurs budgets colossaux à des réalisateurs connus. Le genre a acquis le statut de produit fort. «Spider-Man», avec ou sans les Twins, est un événement. N’y aurait-il pas une autre raison qui explique le succès des superhéros dans les salles obscures? Eh bien oui! Depuis sa naissance, le cinéma est en compétition avec la psychanalyse. On l’ignore souvent, mais tous deux sont nés la même année. En 1895, les frères Lumière filment la sortie de leurs usines, à Lyon. La même année, à Vienne, Freud publie ses «Etudes sur l’hystérie», considérées comme marquant le début de la psychanalyse. Au delà d’un simple télescopage de date, ces deux médias entretiennent des similitudes troublantes qui font dire à un critique français que le cinéma constitue une sorte d’«inconscient parallèle».


Spider-Man et Sigmund Freud

Cinéma et psychanalyse, même combat

Comme le rappelle Serge Tisseron dans «Y a-t-il un pilote dans l’image?» (Ed. Aubier, Paris, 1998), les premières patientes hystériques de Freud s’agitaient en proie à des visions terrifiantes. Le docteur Breuer, ami de Freud, fut le premier à concevoir l’idée de les laisser parler. Freud perfectionna la technique. Il imposa à ses patientes de mettre des mots sur ce qu’elles éprouvaient. Elles commencèrent alors à raconter leurs images intérieures et se sentirent aller mieux. «L’image fait de nous des témoins, poursuit Serge Tisseron. Elle crée un écran de figuration qui permet à la pensée de se développer. Pour commencer à penser le monde, il faut établir entre lui et nous un écran de projection et de protection. L’image est cet écran.»

Le hasard n’existe pas

Selon cette lecture, le cinéma et la psychanalyse auraient pour mission de nous aider à surmonter les angoisses. Mais que dire lorsqu’un événement historique de la taille de l’attaque contre les Twins towers trouve un écho dans un film de superhéros américain? Une coïncidence, vraiment? Le psychanalyste suisse Karl Gustav Jung a baptisé le télescopage d’événements sans causalités apparentes mais néanmoins reliés entre eux dans leur succession temporelle de «synchronicité». L’exemple le plus célèbre qu’il en donne : une patiente lui décrit des scarabées de son rêve et au même moment un magnifique hanneton doré heurte la vitre du cabinet zurichois du psychanalyste. Un lien de causalité irrationnel semble relier les deux faits. Au niveau symbolique, affirme Jung, le hasard n’existe pas. Il produit du sens par le respect d’une causalité symbolique. A l’image de Ben Laden qui provoque en même temps l’émoi du monde entier et celui des scénaristes de Spider-Man.


Capitaine America et Rambo, alias
Syvester Stallone

Un phénomène américain

Il faut savoir en effet que le superhéros n’est pas un genre universel, mais un phénomène typiquement américain. «Il est difficile d’expliquer cette singularité, s’interroge Gianni Haver. Est-ce le fruit du statut de superpuissance des USA? Le superhéros soviétique a-t-il existé? Dans ce cas, il n’a pas quitté le sol de l’URSS. On pourrait en revanche avoir quelques surprises auprès des Asiatiques dont l’univers entretient sans doute plus de contacts avec le fantastique. Historiquement, il y a eu les héros grecs, comme Hercule, dotés de pouvoirs surnaturels. On retrouve dans ces personnages mythologiques un lien avec l’animal, la divinité, le mystère. Tout ce qu’on ne peut pas comprendre et qui deviendra par la suite l’atome, l’extraterrestre. Plus tard, l’Europe connaîtra des héros masqués comme Fantomas en France, mais ils n’ont pas de superpouvoirs. L’apparition de tels supercriminels illustre peut-être un autre rapport à l’Etat et à l’autorité que les Etats-Unis n’ont pas cultivé.»

Engagez-vous!

Autre caractéristique du superhéros américain : il n’hésite pas à s’engager dans l’armée quand le pays a besoin de lui. Dans les années 40, de nouveaux héros patriotiques tel Captain America luttent contre les Nazis. Autre exemple: Flash Gordon affronte des Martiens au type asiatique prononcé. Son principal ennemi ? Docteur Ming… C’est sans doute en raison d’une autre particularité des Etats-Unis : un discours patriotique appuyé se vend très bien auprès du public. «Aucun autre pays n’a inventé par exemple un personnage comme Rambo, signale Gianni Haver. Dans l’Allemagne nazie ou l’Italie fasciste, il y a très peu de combats aucinéma et, même pendant la Deuxième Guerre mondiale, le soldat ennemi est rarement diabolisé dans les films.»

Un autre rapport à la vraisemblance

En Europe, la propagande passe plutôt par les informations du «cinéjournal». Pendant cette même période, Hollywood produira presque deux cents films de guerre. On y voit des GI’s qui mitraillent des Japonais à la chaîne. Simple défoulement ou renforcement mental de la population américaine savamment orchestré par les politiques? «C’est difficile à dire, reprend Gianni Haver. Pour que de telles fictions aient du succès, il faut un accord global du spectateur. Au fond, le public américain a peut-être un autre rapport à la vraisemblance. L’homme araignée sort totalement de la réalité. Ce n’est pas le cas d’un héros européen comme Arsène Lupin.»

Soldat américain, superhéros moderne

On peut néanmoins se demander si les superhéros appartiennent encore à la seule fiction. «Aujourd’hui, bon nombre de leurs attributs traditionnels ont rejoint la panoplie moderne du soldat américain, suréquipé et surarmé, observe Gianni Haver. Lunettes à vision nocturne qui captent les rayons infrarouges, armes à rayons laser qui permettent des frappes chirurgicales, satellites qui distinguent une balle de ping-pong depuis l’espace.» L’évolution technologique a réduit l’écart entre les superhéros et les supergendarmes du monde. Au même moment, un terroriste superméchant fait irruption dans la fiction en faisant voler en éclat la tanière de Spider-Man.

Bien sûr, on peut négliger l’entrelacement entre violence réelle et virtuelle. On doit toutefois constater que le «superterrorisme» façon Ben Laden constitue désormais l’une des craintes majeures de notre époque, tellement forte qu’elle peut s’inviter d’elle-même au cinéma. Autrefois, la réalité dépassait la fiction. Aujourd’hui, elle semble dépasser la science-fiction. C’est peutêtre ça, le XXIe siècle.


Explosion de Paris dans le film
"Armageddon"

UN FUTUR SANS HISTOIRE

«Le domaine de la sciencefiction est largement déserté par les historiens, regrette Gianni Haver, maître-assistant à l’Université de Lausanne. Trop occupés à fouiller dans le passé, ils n’ont que rarement abordé les représentations d’un futur imaginé. Et pourtant, celui-ci peut se révéler un terrain de recherche extrêmement riche.» Parmi les dix films de ces dix dernières années qui ont attiré le public le plus nombreux, il y a sept films de sciencefiction. Pensez à «E.T.», «Independence Day», «Star Wars», «Men in Black». «Même si ces œuvres n’étaient pas intéressantes, cela vaudrait la peine de se pencher sur le phénomène, confie Patrick Gyger, historien et directeur de la Maison d’ailleurs à Yverdon. Les universités anglo-saxonnes, plus ouvertes à la culture populaire, explorent déjà le terrain.» En Suisse aussi, les sensibilités évoluent peu à peu. Assistant à l’Université de Lausanne, Laurent Guido a tenté par exemple de déterminer la place des Etats-Unis dans trois films catastrophe. Le schéma de base est souvent le même: une menace globale résolue par les Etats-Unis. Dans le film «Armageddon», Hollywood fait exploser la ville de Paris…

L’Université de Lausanne a également organisé un colloque sur le thème «De beaux lendemains ? Histoire, société et politique dans la science-fiction», dirigé par Gianni Haver. Les actes de cette manifestation ont été publiés, en codirection avec Patrick Gyger, aux Editions Antipodes, dans la collection Médias & Histoire. Il ne s’agit pas de mieux connaître l’avenir, mais de mieux comprendre le passé. «On juge souvent la sciencefiction sur son aspect prédictif ou prospectif, confie Patrick Gyger. On souligne les concordances ou les discordances avec la réalité. Soit la science-fiction se trompe, soit elle dit vrai. En fait, ce genre n’a pas à être jugé sur son aspect prédictif. Il n’y a pas de réussite ou d’échec. La science-fiction ne parle pas de demain, mais de son époque de production. C’est un outil d’observation du réel. Dans vingt ans, la science-fiction actuelle dira ce qu’on pensait du génie génétique au début du XXIe siècle.»