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Un
trou difficile à combler
Frauder
le fisc nest pas considéré comme un vol
Les
tricheries des entreprises
Risques
de poursuite limités
Attention
secret bancaire!
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par Giuseppe Melillo,
journaliste RP
Avec larrivée
de la déclaration dimpôts annuelle dès 2003,
le canton de Vaud muscle la chasse aux fraudeurs. Attention aux amendes
qui peuvent atteindre jusquà quatre fois les sommes dues.
En matière de finances publiques, le canton de Vaud nest
pas un élève modèle. Divers déboires et une
dette énorme ont mis à mal sa réputation dans ce
domaine. Létat général des finances vaudoises
semble néanmoins saméliorer. Lan dernier, les
recettes du canton de Vaud ont progressé de 11%, contre 1,7 % un
an plus tôt.
Le
retour des beaux jours
Cette
bouffée de croissance nest pas un accident. Elle correspond
au scénario le plus optimiste dune étude du CREA,
linstitut de prévisions économiques de lUniversité
de Lausanne (UNIL), sur lévolution des recettes du canton
de Vaud depuis 1965.
Comme lexplique Délia Nilles, directrice
adjointe du CREA et autrice de cette recherche: «Il
ne sagit pas dune embellie passagère mais dune
tendance qui devrait se poursuivre, malgré le contexte économique
qui sest dégradé ces derniers mois.»
Une déclaration dimpôts chaque année
Après une décennie de vaches maigres, les responsables vaudois
ont également une autre raison de se réjouir. Grâce
au processus fédéral dharmonisation fiscale, le canton
de Vaud sapprête à modifier son régime de taxation,
qui, de bisannuel, deviendra annuel.
Jusquici, les Vaudois ne remplissaient leur déclaration que
tous les deux ans et se voyaient taxés sur le revenu moyen des
deux années précédentes. De cette manière,
le fisc perdait de largent en prélevant son dû sur
des revenus perçus parfois jusquà quatre ans plus
tôt. A lavenir, les Vaudois payeront leurs impôts sur
les gains de lannée en cours. Ce nouveau système permettra
dannuler leffet descalier entre années paires
et impaires et daugmenter les recettes de lEtat.
Un
trou difficile à combler
Toutefois, cela ne
permettra pas de combler le trou des finances cantonales vaudoises. «La
croissance des recettes cantonales demeure en dessous de son taux moyen
sur les trois dernières décennies, analyse Délia
Nilles. Lendettement cantonal comporte aussi un fort élément
structurel. Jusquen 1989, les revenus et les dépenses de
lEtat séquilibraient. Avec la crise des années
90, les charges ont explosé et les recettes nont pas suivi.»
Pour retomber dans les chiffres noirs, le canton de Vaud devrait réduire
son train de vie et diminuer les subventions publiques. «Mais ce
nest pas simple, reprend léconomiste de lUNIL.
Il faut tenir compte des forces politiques qui descendent dans la rue
pour défendre les acquis sociaux.» Il paraît également
difficile daugmenter les impôts. Le climat politique ne sy
prête pas. Et le Parti libéral vient de faire aboutir une
initiative cantonale réclamant la suppression de limpôt
sur les successions.
40 milliards non déclarés chaque année en Suisse
Contraint de rechercher dautres sources de revenus, lEtat
pense immanquablement à réprimer plus sévèrement
la fraude fiscale.
«Selon
les dernières estimations, en Suisse, les revenus non déclarés
atteignent 40 milliards de francs par an, soit 10% du Produit Intérieur
Brut, consti-tué en grande partie par léconomie souterraine
et le travail au noir, détaille Monika
Bütler, professeur déconomie publique à lUNIL.
Pour la Confédéra-tion, les cantons et les communes, cela
re-présente un manque à gagner denviron 13 milliards
par an, même si les deux tiers de cette somme, injectés ensuite
dans léconomie déclarée, sont imposés.»
Serrer la vis
Ladministration fiscale pourrait ju-guler une partie de cette hémorragie
de ressources. On constate en effet une corrélation entre le nombre
dinspecteurs du fisc et la quantité de fraudes découvertes.
LEtat pourrait dégager des recettes supplémentaires
en intensifiant la répression de la fraude fiscale.
Cest lidée reprise par les autorités vaudoises.
Le Conseiller dEtat Pascal Broulis a ainsi demandé des contrôles
plus sévères. Comme il lexpliquait ré-cemment
dans «LHebdo», linspectorat fiscal vaudois a déjà
dépassé les prévisions.
Ce coup de vis a également permis de constater que beaucoup de
contribuables ne déclarent pas lensemble de leurs revenus.
La majorité ne sont pas des tricheurs, mais ils commettent des
erreurs ou des «oublis», qui, en cas de répétition,
peuvent leur coûter très cher.
Pourquoi les Suisses sont moins moraux face à
limpôt
Les Suisses cultivent
pourtant une image dintégrité et de respect scrupuleux
des lois. Le mythe souvent vérifié dune population
profondément honnête, qui apporte au poste de police un porte-monnaie
gonflé de billets de banque trouvé sur la voie publique,
semble seffriter face à limpôt. Comment comprendre
ce dédoublement de la personnalité morale?
Les spécialistes des finances publiques le savent: il y a des causes
objectives à la fraude fiscale. De mauvais services publics, labsence
de transparence dans les dépenses de
lE-tat, ainsi quun taux dimposition élevé
incitent à frauder le fisc.
«Si le contribuable ignore ce que devient son argent et a le sentiment
quil ne reçoit rien ou très peu en retour, il na
pas envie de le confier à lEtat, commente Monika Bütler.
Cela peut expliquer pourquoi lItalie connaît un taux de fraudeurs
plus élevé que la Finlande par exemple.»
LItalie
et lEspagne bien plus fraudeuses
La Suisse ne se trouve
pas dans un tel cas. Elle peut au contraire senorgueillir dune
administration de qualité, dun taux dimposition relativement
raisonnable et dun système de démocratie directe qui
permet, selon les cantons, de freiner les dépenses publiques.
Avec un taux de fraude entre 6,5 et 10 % du PIB, la Suisse arrive loin
derrière des pays comme lItalie, 20 %, et lEspagne,
23 %. Néanmoins, ce chiffre a légèrement augmenté
ces dernières années. Objectivement, la Suisse devrait pouvoir
faire mieux.
Frauder le fisc nest
pas considéré comme un vol
A vrai dire, il faut
aussi tenir compte des raisons subjectives qui expliquent les nombreux
«trous de mémoire» des contribuables helvétiques.
Les Suisses ont une perception singulière de la fraude fiscale.
Dans la plupart des pays européens, frauder le fisc constitue non
seulement un crime mais aussi une faute morale. Cest immoral.
Entre Genève et Zurich, les avis ne sont pas si tranchés.
«En privé, frauder le fisc nest pas considéré
comme un vol ni ressenti comme un délit, fait observer Monika Bütler.
Socialement, cest accepté et parfois, cest même
bien vu de soustraire des biens à lavidité de lEtat.»
Fraude
ou évasion fiscale?
A lorigine de
cette sensibilité particulière, on trouve la distinction
typiquement helvétique entre fraude et évasion fiscale.
Un exemple : Monsieur Dupont crée une société anonyme
au Panama dont le capital est constitué par un portefeuille dactions
dont il ne touche pas les dividendes. Il accumule ainsi des fonds sans
payer un impôt sur le revenu du capital. Monsieur Dupont ne commet
pas une fraude fiscale, ce qui est illégal. Il pratique lévasion
fiscale. Autrement dit, il utilise des mo-yens légaux de soustraire
ses revenus à limpôt.
Cette pratique nest pas très morale, mais elle est légale.
Cela ne signifie pourtant pas quelle est autorisée. Comme
son montage financier na pas dau-tre but que de mettre des
biens à labri des griffes du fisc, il sagit dun
abus de droit. Or, chacun doit, cest le principe de la loi, payer
des impôts selon sa capacité contributive.
«A tout moment, le fisc peut faire abstraction de la forme juridique
de lentreprise et attribuer la propriété des actions
à Monsieur Dupont qui sacquittera alors dun impôt
sur le revenu de ses titres.» Cest là une ambiguïté
qui peut créer une certaine confusion chez le contribuable.
Linégalité
devant limpôt
Mais les subtilités
de la notion dévasion fiscale nexcusent pas lensemble
des fraudes. Dabord, tout le monde na pas la possibilité
de créer une société écran dans un paradis
fiscal ni ne possède dactions.
En plus, linégalité devant limpôt existe
en Suisse. Certains contribuables disposent de davantage de moyens de
frauder que dautres. Les indépendants et les professions
libérales se vantent souvent de déclarer des dépenses
dordre privé comme frais professionnels. Ce qui diminue leur
revenu imposable.
Ce procédé bien connu fait saliver les salariés dépités
de ne pouvoir y recourir.
«En réalité,
certains dentre eux peuvent tricher grâce à la complicité
de leur employeur, précise avec un petit sourire Jean-Marc Rivier,
professeur honoraire de droit fiscal à lUNIL. Ils peuvent
défalquer de leurs revenus des frais de déplacement remboursés
par lentreprise mais qui ne figurent pas sur le certificat de salaire.»
Les
tricheries des entreprises
En outre, les «omissions»
sont le plus souvent le fait dentreprises, comme en témoigne
la célèbre affaire dite des «ristournes».
Au milieu des années 90, de nombreux entrepreneurs vaudois ont
«oublié» dinscrire dans leur comptabilité
les rabais obtenus de main à main en fin dannée et
destinés à les fidéliser. Le pot aux roses a été
découvert par hasard lors dun contrôle fiscal chez
un fournisseur qui avait déclaré les montants versés
aux entreprises du bâtiment.
Autrefois, les entreprises vaudoises prises sur le fait pouvaient négocier
avec ladministration fiscale afin déviter les poursuites
pénales. «Le canton de Vaud préférait encaisser
une grosse somme dargent que de renvoyer le citoyen indélicat
devant un tribunal, signale Jean-Marc Rivier. Cela ressemblait au système
américain actuel en matière pénale. Mais lharmonisation
fiscale a mis fin à cette pratique très injuste et qui pouvait
donner lieu à du chantage de la part du fisc.»
Risques
de poursuite limités
Aujourdhui,
en cas de soustraction fiscale, il faut verser les arriérés
dimpôts, plus une amende du même montant et rembourser
les intérêts jusquà cinq ans ou dix ans. Au
total, jusquà quatre fois la somme due alors que souvent
largent a déjà été dépensé.
Présenter une comptabilité incomplète, comme dans
laffaire des «ristournes», cest un usage de faux,
délit réprimé par lemprisonnement et lamende.
«Il sagit en réalité dun cumul dinfractions,
précise le professeur Rivier. Le fisc vous punit administrativement
par une amende pour soustraction fiscale, puis vous dénonce au
juge pénal qui peut prononcer une peine demprisonnement pour
fraude fiscale. On applique en théorie le même principe lors
dun certificat de salaire incomplet.»
LEtat ne traque pas les contribuables
Quest-ce qui,
dans ces conditions, peut bien pousser les Suisses, dhabitude si
prudents, à braver le fisc? En fait, les risques de se faire prendre
ne semblent pas si grands. Comme les inspecteurs du fisc procèdent
par sondages, il est pos-sible de passer entre les gouttes pendant un
certain temps. Cela peut donner un sentiment dimpunité passager.
LEtat ne traque pas non plus les contribuables avec autant dardeur
quailleurs. «La Suisse a un bon équilibre fiscal, confie
Monika Bütler. Si lEtat se montrait plus sévère,
peut-être bousculerait-il sa propre stabilité?»
Des
moyens limités pour les contrôleurs
Quand il ny
a plus aucune marge de manuvre, léconomie souterraine
se développe. Au bout du processus, seuls les salariés supportent
des impôts très lourds. Politiquement, cela peut être
contre-productif. «Alors, on laisse courir les petites gens qui
ne déclarent pas le salaire de leur femme de ménage, par
exemple, et cest bien ainsi», estime Monika Bütler.
De toute manière, la loi ne permet pas à ladministration
fiscale dêtre trop inquisitrice. Les inspecteurs du fisc nont
pas les moyens denquête dun juge pénal. Ils ne
peuvent pas rechercher des informations par eux-mêmes. Sauf cas
grave, ils ne peuvent pas lever le secret bancaire. Cest le contribuable
qui, sous peine damende, doit leur fournir des pièces comptables
qui, par la suite, pourront être utilisées pour le confondre.
Ce qui revient à lobliger à témoigner contre
lui-même.
La Suisse condamnée à Strasbourg
Lan dernier,
la Cour européenne des droits de lhomme à Strasbourg
a con-damné la Suisse pour cette pratique contraire à la
Convention européenne des droits de lhomme.
«En droit suisse, les contraventions fiscales relèvent dabord
de ladministration et ensuite seulement de la justice, fait remarquer
Diane Monti, qui, lan dernier à lUNIL, a défendu
une thèse de doctorat consacrée «aux con-traventions
fiscales en droit fiscal harmonisé». Les juges européens
considèrent en revanche la contravention fiscale comme une véritable
sanction pénale, soumise aux règles du droit pénal.»
«Vous
avez le droit de rester silencieux»...
En clair, le contrevenant
peut désormais bénéficier du droit au silence et
refuser de collaborer avec le fisc dans la procédure pour contravention
fiscale, mais pas dans la taxation normale ni dans le rappel dimpôt.
«Il y a donc une inégalité entre le contribuable et
les autorités fiscales qui ne disposent pas des moyens de con-traintes
habituels du juge pénal, comme la perquisition ou la levée
du secret bancaire», écrit Diane Monti. La doctrine estime
quil faut réviser la législation des impôts
directs pour parer à ce déséquilibre.
Attention
secret bancaire!
Va-t-on déboucher
sur une criminalisation du droit fiscal? «La question est avant
tout politique, sexclame Jean-Marc Rivier. Si on criminalise lapproche
du fisc et si on tient à lutter efficacement contre la fraude fiscale,
il faut revoir le secret bancaire.» Cest un sujet sensible
au moment où lEurope met la place financière suisse
sous pression et où lItalie vient de rapatrier 50 milliards
deuros grâce à une amnistie fiscale à laquelle
pensent également lAllemagne et lEspagne.
Le problème est aussi financier. Dans certains cantons, les banques
assurent près de 12 % des recettes de lEtat. Personne ne
souhaite de décision précipitée dans un domaine si
chaud. Il est donc probable que la répression de la fraude fiscale
ne
permette pas de renflouer rapidement les caisses publiques.
Vers
une amnistie fiscale?
En attendant,
la Suisse ne pourrait-elle pas envisager daccorder elle aussi son
pardon aux fraudeurs? Il y a trente ans, Berne avait fait jaillir ainsi
des bas de laine plus de 30 milliards de francs. Actuellement, les sommes
en jeu se-raient bien plus considérables. Elles permettraient déponger
une partie de la dette publique helvétique qui atteint plus de
215 milliards de francs. Malheureusement, les Chambres fédérales
ont écarté une telle solution il y a trois ans déjà.
Mais rien nempêche au-jourdhui le canton de Vaud dy
réfléchir...
Cela permettrait enfin de reconnaître une utilité sociale
aux fraudeurs. Ne constituent-ils pas des ré-serves dimpôts
que lEtat peut libérer en cas de crise financière?
La fraude fiscale, ce sport de riches et dégoïstes,
ne rend-elle pas service à la communauté à long terme?
Dans ce cas, les Suisses au-raient une raison supplémentaire de
ne pas considérer la frau-de fiscale comme un crime.
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