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par
Michel Beuret, journaliste RP
Les
vignerons helvétiques sont couverts de médailles dans les
concours internationaux et atteignent des sommets de qualité. Pourtant,
à lère de la mondialisation, leur survie est menacée
par les vins doutre-mer, moins chers et plus «flatteurs».
Les vins suisses moissonnent avec une belle régularité les
distinctions prestigieuses. En juin 2002, au Concours international de
Montréal, la médaille dor, catégorie muscats,
revenait à un Valaisan de Chamoson. Deux mois plus tôt, au
Mondial du vin à Bruxelles, un blanc dAuvernier recevait
un trophée. En mars, le concours «Chardonnay du monde»
à Saint-Lager, en France, distribuait aux Suisses une médaille
dor, 19 dargent et 7 de bronze. Un mois plus tôt, aux
prestigieuses Vinalies internationales de Paris, la Suisse décrochait
6 mé-dailles dor et 19 dargent.

Le
guide Hachette du vin ne sy trompe pas non plus. En 2001, 17 crus
helvétiques figurent à lenseigne des «coups
de cur». De grandes toques ne jurent plus que par les vins
suisses et la prestigieuse revue américaine «Wine Spectator»
de décembre dernier ne tarissait pas déloges sur nos
vins.
Et pourtant, qui le sait? Les vins suisses souffrent dun problème
dimage. Et «paradoxe des paradoxes, alors que nos vignerons
font des efforts immenses de sélection, de culture et de production
pour obtenir le meilleur chasselas et limiter la production, ils se retrouvent
encore en surproduction!» safflige lnologue
très respecté Philippe Cretegny, qui a piloté
jusquen septembre passé latelier dnologie
du Musée de la main pour son exposition sur les parfums.

Dans
son magasin de Crissier, le fils de vigneron est à la fois rigolard
et navré: «Les gens ne jurent plus au-jourdhui que
par les vins américains, chiliens, argentins, sud-africains, etc.»
Pourquoi? Lancien nologue cantonal pense que «cest
une question de goût. Autrefois, un chasselas vaudois ne de-vait
montrer aucune aspérité.» A li-mage des habitants
du canton, peut-être, «il devait avoir des arômes subtils».
Alors, au fil des années, les vignerons ont perfectionné
la vinification dans ce sens.
Aujourdhui, les palais aiguisés des goûteurs professionnels
savent «décortiquer» et «comprendre» ces
vins subtils et les récompensent. Seulement voilà, à
lère de la consommation de masse, le public impose sa loi.
Et ce que veut le public, cest ce quil «comprend»
immédiatement, cest-à-dire des vins «à
fort caractère», souvent tanniques et sucrés, aux
arômes flatteurs (vanille, banane, pain grillé, etc.), «enrichis»
par «des infusions» aux copeaux de bois...

«Imaginez quil
y a quelque temps, le calamin était décrié parce
quil avait, disait-on, trop de caractère! sexclame
Philippe Cretegny en en buvant une gorgée. Dans les écoles
que jai suivies étant jeune (Montagibert, Changins, ndlr),
un vin qui présentait le moindre caractère de terroir avait
un défaut. Alors quaujourdhui, en comparaison avec
le chardonnay ou le sauvignon, le calamin a lair bien fade. Lévolution
de ces trente dernières années est impressionnante!»
Impressionnante
et parfois dégradante. Un vigneron suisse peut-il en-core marcher
la tête haute? «Bien sûr que oui! Le problème,
cest que nous vivons dans un pays où les gens ne savent pas
ou nosent pas dire que lon y fait un bon vin, estime Nicolas
Isoz, diplômé de lUniversité de Lausanne et
aujourdhui conservateur du Musée de la vigne et du
vin au Château dAigle. Regardez la promotion. Est-ce la
pudeur des Suisses ou des Vaudois? En France, on ne se gêne pas
pour rappeler que lon est «vigneron de père en fils»
depuis trois siècles et lon joue volontiers sur limage
de lancienneté, du terroir, de lhistoire et de la culture.»

Le blason des vins
vaudois et suisses peut-il se redorer à létranger?
«Difficile, estime Nicolas Isoz, car les Suisses, par exemple, nexportent
que 1 % de leur production. On connaît donc mal leurs vins. Par
ailleurs, comme la production de nos vins est chère, ils côtoient
à létranger les prix du milieu de gamme, voire du
milieu supérieur. Or quand il ne connaît pas, le consommateur
ne paie pas 20 francs pour un vin suisse. Il paiera ce prix pour un nom
quil connaît, une appellation bordeaux ou un bourgogne. Même
sil sagit souvent de seconds choix à ce prix.»

Car
aujourdhui, même les châteaux célèbres
en France produisent du tout- venant. La plupart des crus prestigieux
ont été rachetés par de grands groupes (Vivendi,
LVMH, PPR, Axa, etc.) et ces domaines répondent eux aussi aux impératifs
que Philippe Cretegny appelle «la standardisation des goûts»
et les «cuvées fast food». Et de rappeler ainsi que
le Mouton Cadet (produit dérivé de chez Rothschild) contient
du pauillac, mais aussi du bordeaux AOC et du Midi, «et pourquoi
par un jour du reste de la France? Si les choses continuent ainsi, on
marquera sur létiquette «vin rouge de France».
Les vins «Coca-Cola»
A lorigine de cette uniformisation, de ces «vins Coca-Cola»,
il y a bien sûr le profit. «Cest du marketing à
court terme, regrette Philippe Cretegny. On crée une cuvée
spéciale élevée dans des barriques de chênes
originaires du monde entier, histoire de plaire un peu à tout le
monde. On lance un prix dappel que le consommateur trouvera sympa,
une bouteille de forme et de couleur nouvelles et des cépages sur
létiquette qui évoquent quelque chose, genre cabernet
sauvignon ou chardonnay. On en écoulera ensuite quelques centaines
de milliers de flacons et puis, bon ou pas, peu importe, puisque quinze
jours plus tard, le produit disparaît du marché.»

Alors
que les vins du monde deviennent toujours plus des «vins de mar-que»,
selon lexpression de Philippe Cretegny, cest-à-dire
des vins fabriqués par des gourous de lnologie comme
lItalien de Californie Robert Mondavi, les appellations dorigine
des minuscules vignes suisses demeurent morcelées. «Certaines
appellations comme Yvorne, Dézalay ou Epesses auront en principe
moins de difficultés à vendre la totalité de leur
production que dautres appellations moins côtées comme
Vully ou Côte de lOrbe, souligne souligne Nicolas Isoz. Et
pourtant, ces dernières sont parfois meilleures!»
Tout est là: même dans le domaine viticole, lunion
fait la force et les vignerons vaudois, valaisans et genevois ont toujours
joué entre eux de la concurrence sur le marché du blanc
dapéritif par exemple. «Mais pour un touriste australien,
les infimes différences dappellation de ce minuscule bout
de territoire importent peu en réalité. Il boit du vin suisse»,
assène le conservateur.

Comment
les «vins suisses» peuvent-ils concurrencer des bouteilles
sud-africaines à cinq francs? Comment nos quatre cépages
principaux (chasselas, gamay, pinot et riesling sylvaner) peuvent-ils
survivre à lère triomphale des merlot, cabernet et
chardonnay du monde entier? Comment écouler les hectolitres de
chasselas dont même les Suisses ne veulent plus?
Avec le temps, les vignerons ont appris. A linstar des Valaisans,
premiers touchés par la crise des années 80. «Plus
personne ne voulait du fendant parce que la qualité avait nettement
baissé, rappelle Nicolas Isoz. Les consommateurs se sont alors
rabattus sur les chasselas vaudois». Mais les
viticulteurs valaisans ont su répondre par une diversification.
«A côté du chasselas, poursuit le conservateur, ils
sont revenus aux cépages traditionnels qui bien souvent nexistent
quen Valais.»
Ainsi la petite arvine, lamigne, lhumagne blanc et rouge,
le rèze (vin des glaciers), le païen (Heida) et le
cornalin (rouge), autant de «spécialités» qui
font la gloire du canton. De leur côté, les viticulteurs
genevois sont eux aussi passés de lère de la coopérative
et du gamay de base, à celle des vignerons indépendants.
Et innovants. Parmi les premiers en Suisse à utiliser la barrique,
ils ont diversifié en plantant de nouveaux cépages
cabernet sauvignon, cabernet franc, merlot ou gamaret et en récoltent
aujourdhui les fruits et les médailles.

Longtemps bénéficiaires
des déboi-res de leurs voisins, les Vaudois se sont endormis sur
leurs lauriers et les voilà à leur tour en crise de surproduction.
Doivent-ils eux aussi diversifier leurs cépages? Philippe Cretegny
ne peut sy résoudre: «Le chasselas est indéniablement
la vigne qui convient le mieux à cette région.»
Nicolas Isoz, de son côté, envisage le changement à
un autre niveau: «On peut aussi boire le chasselas dune autre
manière, en le buvant par exemple non pas après un an ou
deux, mais cinq ou dix ans. Le vin prend un tout autre caractère.»
On passe alors dun vin dapéritif à un véritable
vin de gastronomie. Une alternative dautant plus intéressante
que pour bien des petits vignerons, replanter de la vigne signifie lapprentissage
dun nouveau cépage et surtout plusieurs années sans
production. Ce quils ne peuvent se permettre.
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